Un dimanche à l’école
Dimanche 13 juillet
Les grasses matinées, tout de même ça fait du bien même si j’ai du mal à rester au lit passé 9 h 30. A force de me lever de bonne heure toute l’année, sauf quand je suis épuisée, je n’arrive pas à dormir au-delà. Et puis j’ai passé l’âge de rester rêvasser au lit jusqu’à point d’heures… La vie m’appelle avec toutes ces choses à faire et à voir… C’est comme une urgence. Rester au lit, maintenant, m’ennuie alors que j’adorais ça gamine et même jeune femme.
Je me lève donc en même temps que les enfants, ce qui les libère, et leur prépare leur petit-déjeuner. Avant-hier, pendant que nous étions à Brehat, C. a fini l’installation de l’électricité au premier. C’est-à-dire que dans le couloir de l’entrée, il n’y a plus de gros fil qui traîne par terre. Et que toutes les prises de terre de la cuisine sont raccordées. Donc, on peut brancher le four à micro-onde. Ce qui va nous simplifier la vie.
Pas que nous ne puissions pas nous en passer. Mais, par exemple, C. a une aversion pour les casseroles dans lesquelles a cuit du lait. Elle est incapable de les regarder, encore moins de les laver. Ses enfants, du coup, ont toujours eu l’habitude de boire du lait froid.
M’enfin, pour éviter la casserole de lait, le micro-onde c’est pas mal. Ça nous pose toutefois un problème. N. boit régulièrement du Bonjour, une poudre genre café chicorée qu’on mélange à du lait. D’habitude, il a toujours mis sa cuillerée de Bonjour dans le lait déjà chauffé au micro-onde (sinon, dans le lait froid, ça ne marche pas). Là, avec le lait chauffé en casserole, je l’ai habitué à verser le lait chaud sur la poudre. Ça se mélange mieux. Au début réticent, maintenant, il ne le veut plus que comme ça. C. lui met donc sa poudre dans son bol, lui fait chauffer au micro-onde le lait dans un deuxième bol puis le verse dans le premier. A essayer sans se brûler…
Le petit-déjeuner est un excellent baromètre de l’humeur des enfants… Il y a deux bols, un rose et un bleu, qui ont une face de bonhomme. Ce sont les bols attitrés d’E. et de N. Lorgnés évidemment par Lou surtout et Garance un peu moins. Garance s’en fout un peu, ce qu’elle veut, c’est imiter Lou. Si Lou est d’humeur belliqueuse, elle va soi s’octroyer un de ces bols, soit le réclamer ouvertement. Si N. ou E. sont de bonne humeur, ils vont les prêter spontanément. S’ils sont de mauvais poil, ils vont s’accrocher à leur bol, se battre même pour pouvoir les garder. C’est ainsi qu’il arrive que N., après avoir prêté le bol bleu à Lou, pique le bol rose d’E. (après une scène haute en couleur) et refuse finalement de déjeuner… laissant le bol rose inemployé.Heureusement, ce n’est pas tous les matins comme ça…
Autre souci, le trio Lou N. et E. Comme à chaque fois que les enfants sont trois, il y en a deux qui se mettent contre le troisième. Au début du séjour, c’était plutôt Lou et N., contre E.. Enfin… Celle-ci était exclue et n’avait pas le droit de jouer avec les grands. Avec ce mépris pour les petits qui n’arrange rien… E. en a souffert mais avait G. pour se divertir. Ces jours-ci, les alliances se sont renversées : E. est une fille tout de même, entre filles, on se raconte des histoires. Il y a donc un rapprochement E-Lou, au détriment de N. Qui en souffre. Déjà, se farcir une sœur, ce n’est pas toujours évident – et j’en sais quelque chose, j’en ai eu quatre. Mais en plus se faire piquer sa copine par sa frangine, là, c’est désespérant. Quant à Lou, elle profite indûment de sa position de force. Ce qui ne calme pas le jeu, loin de là.
Le déjeuner sera tout autant mouvementé à cause d’un appel de Belgique de la part du père des enfants. C. était une femme battue, elle a trouvé le courage de quitter son mari, d’exiger le divorce, mais reste profondément marquée par ce drame. L’appel la met en transe, d’autant qu’il commence par une engueulade. Comme il rend surexcité les enfants qui n’ont pas vu leur père depuis plus de six mois. Toujours, ce dernier promet de venir les voir. Il ne l’a encore jamais fait. Trop cher. Sans doute comme la pension alimentaire dont C. n’a jamais vu la couleur.
Bref, l’ambiance est tendue, il est urgent de trouver des activités pour détourner l’attention. C. nous a vanté les mérites d’un petit musée de Saint-Nicolas-du-Pelem., à Bothoa exactement. C’est une ancienne école qui a fermé et qui a été transformée en musée de l’école du siècle dernier.
Quand nous arrivons là-bas, dans la cour de récréation, c’est pour moi une bouffée de souvenir. Quand j’avais 9 ans, mes parents ont déménagé de la région parisienne à Angoulême, puis d’Angoulême à Sers, un petit village de 400 habitants avec une école qui comptait à l’époque deux classes. Un troisième sera ouverte plus tard. La cour de récréation, les toilettes, les arbres, le bâtiment des classes, celui de l’instituteur ou directeur, le préau… c’était la même chose. Il faut dire qu’il n’y a pas eu 150 modèles d’école de la République…
Une des classes a été transformée en salle d’exposition. Le thème en ce moment en est la publicité et l’école. Les buvards publicitaires, les blouses, les cahiers… La pub à l’école, ça ne date pas d’hier. Certains nous font bien rire et feraient se dresser les cheveux sur la tête de plus d’un, notamment les buvards vantant les mérites du vin rouge pour les enfants, ou du rhum comme boisson médicinale.
C. et moi retrouvons nos boîtes de plumes, nos encriers. Cette salle est un magnifique piège à souvenir. Puis la jeune guide nous passe une vidéo, un film réalisé par un instituteur au début des années soixante. J’étais en primaire en Charente en 1969, eh bien rien n’avait changé : les enfants qui faisaient des kilomètres pour venir à l’école, les blouses, les coupes de cheveux, les activités… J’ai eu l’impression de retourner trente-cinq ans en arrière.
Une fois le film terminé, nous nous dirigeons vers l’autre salle, qui a gardé son équipement de classe des années cinquante, à moins que ce ne soit des années trente, ou quarante, ou vingt, tant les choses ont peu changé pendant les trois quarts du XXe siècle. Les pupitres, petits devant, pour les élèves les plus jeunes (c’était toutes des classes à plusieurs niveaux), et plus hauts derrière, à quatre ou six places (ceux à quatre places était situé à proximité du poêle de la classe), les encriers.
L’estrade de l’institutrice, le tableau noir monté sur un support en bois et qui se retourne, les craies, les livres, les cartes de France et du monde, avec les villes, les fleuves, les cultures. La leçon de morale aussi au tableau, la règle du maître qui s’abattait de temps en temps sur les doigts des enfants récalcitrants. La bouteille d’encre aussi. Je me souviens que dans notre école, nous faisions l’encre tous les mois. Et que c’était l’apanage des grands, ceux qui préparaient le certif. C’était une responsabilité que j’enviais…
Dans une armoire, nous découvrons une chaîne d’arpenteur. Pensez-vous que nos enfants savent encore ce qu’est une chaîne d’arpenteur ? Il y avait aussi le compas en bois, avec sa craie au bout, pour tracer des ronds parfaits… Et puis des planches de botanique absolument parfaites…
Bref, tout est un régal. Nous sommes invité à nous installer. Et l’on nous propose trois problèmes d’arithmétique. Je me contente de les recopier. C., elle, les fait tous les trois. Mais les maths, moi, ce n’est pas mon truc. Enfin, ça ne l’est plus, car j’étais plutôt bonne jusqu’au bac. Lou et N. s’appliquent à recopier des phrases et à faire des petits exercices de calculs. Quant à Garance et Léone, elles ont hérité de coloriages. E., recopie les phrases du tableau. Elle a sa propre feuille d’exercices et je suis assez bluffée. Elle sait déjà très bien écrire alors qu’elle sort tout juste de la maternelle. Et visiblement, elle sait également lire. C’est un crack, y a pas de doute.
Bref, à nous tous, nous reformons une classe de l’époque, avec ses niveaux différents. Et comme lorsque j’étais petite, je me suis fait une grosse tache d’encre sur le doigt qui mettra plusieurs jours à s’effacer.
Nous aimerions bien traîner encore ici, mais il reste à visiter la maison de l’institutrice. Tout a été reconstitué : le couloir avec le porte-manteau sur lequel on retrouve également des chapeaux et les sabots, ceux de tous les jours, et puis ceux, noirs et vernis, des jours de fête ou du dimanche.
Dans la cuisine, le décor est parfait et même assez beau. Bon, il n’y a pas tout le confort moderne, mais ça a son charme. Dans le placard, nous trouvons une vieille bouteille de rhum, de l’époque. Je demande à la jeune guide si elle peut m’ouvrir la porte, pour que je puisse la photographier. Tous ces objets m’enchantent. Je me croirais de nouveau dans la maison de vacances de mes grands-parents, en Normandie, ou dans celles de parents d’écoliers en Charente.
Nous entrons dans le salon où trône un vieux gramophone. Le mobilier n’est pas rustique, il n’y a pas ces grandes et grosses armoires en bois massif. Non, ce sont déjà des meubles industriels en bois clair. Les pièces sont petites et tous les huit, nous prenons bien de la place. Je fais attention à ce qu’aucune des deux petites ne renverse quoi que ce soit. Je ne voudrais pas me fâcher avec la guide.
Nous montons à l’étage où se trouvent les chambres. Celle du premier enfant, tout jeune vu la taille du lit. Un lit de métal tendu de tissu blanc très beau qui ne déparerait pas dans une vente d’antiquaire. Par terre, quelques jouets, donc un cheval et une poupée dont Léone veut immédiatement s’emparer. J’ai toutes les peines du monde à l’en empêcher.
Quand Léone veut quelque chose qu’on lui refuse, elle le vole. J’ai remarqué ça la première fois en Espagne, quand elle a volé un bonbon dans une boutique. Je l’ai vu sortir de la boutique précipitamment, s’installer dans sa poussette puis planquer quelque chose sous ses fesses. Elle a recommencé depuis, alors je me méfie et je surveille. Bien m’en prend, car pendant que nous visitons la chambre des parents, je la vois se faufiler à nouveau dans celle de l’enfant et se saisir de l’objet convoité. Drame.
Nous terminons la visite par la chambre du grand-père, qui vivait avec sa fille l’institutrice. Les lits, les courtepointes, les papiers peints sont d’époque. Leur décor est totalement suranné, plutôt chargé, tout une mode.
Nous redescendons et nous nous rendons dans le jardin de l’école où poussent, comme alors, quantité de légumes et de fleurs. On regarde, on goûte les fruits (les cassis délicieux notamment), on montre les différents légumes aux filles.
C. est repartie avec ses enfants. C’est que nous avons des invités ce soir. Ils se sont annoncés aux alentours de 17 heures. Nous, nous traînons encore, puis nous allons en promenade dans la forêt toute proche. J’y ai repéré des digitales. Ces fleurs, très toxiques, mais très belles, étaient en voie de disparition dans toute la France, mais visiblement ce n’est plus le cas. Ça foisonne de partout. Nous rentrons enfin.
Les invités ne sont pas arrivés… Il faut dire de V. et O., et leur deux filles, viennent de Belgique. Ils sont partis vers 6 heures du matin, mais avec deux enfants en bas âge, la route est longue. Il fait une chaleur étouffante. Pas un endroit frais. Depuis que j’ai fauché, les frelons nous foutent la paix, mais le moindre insecte un peu gros continue de semer la panique parmi les enfants.
Léone refuse de se servir des toilettes, il n’y a pas de lunettes, elle trouve ça inconfortable. Du coup, elle préfère aller faire ses besoins dans le jardin. Mais ça fait deux fois qu’elle fait pipi sur son pantalon. Elle ne maîtrise pas encore tout à fait l’art de faire pipi dehors… Elle revient fesses nues. Je devine ce qui s’est passé, mais j’aimerais tout de même récupérer ses vêtements : « Où sont ton pantalon et ta culotte ? » Elle hausse les épaules, genre « Mais qu’est-ce que tu veux que j’en sache ? » Elle joue le bébé qui ne comprend pas ce qu’on lui dit. Pour tout dire, elle m’énerve.
Elle sait que je ne veux pas qu’elle mouille ses vêtements, donc elle les a planqués, jouant les autruches. Elle ne comprend pas que je ne vais pas l’engueuler, je veux juste rincer ses habits et les mettre à sécher. Je lance les enfants à la recherche du pantalon perdu. On finit par retrouver le tout. Elle avait caché ses habits mouillés dans une des pièces attenantes à la maison dans laquelle C. range ses outils. La coquine me fait maintenant les yeux doux. Difficile de résister.
Les enfants filent à la douche. C’est Lou qui officie. Elle se lave d’abord, puis s’occupe de Garance et de Léone. Et puis enfin d’E. qui veut absolument se faire doucher par Lou… il n’y a que N. qui résiste. Au milieu de toutes ces filles, il est très très pudique. Il s’enferme dans la salle de bains pour se changer. C’est l’âge. Plus tard, il se déshabillera sans souci devant les filles…
Enfin, ce soir, il résiste tellement qu’il refuse de prendre sa douche. C. se fâche et l’envoie dans la salle de bains manu militari. Elle ferme la porte et attend dehors. On a beau être la maman d’un petit garçon, il n’y a pas de raison de ne pas respecter sa pudeur. Sauf que là, la douche s’est mise en route bien vite après l’arrivée dans la salle de bains de l’énergumène. C. prise d’un doute ouvre la porte et trouve son fils, tout habillé, qui attend que ça se passe pendant que l’eau coule à flot dans la douche. S’il y a une chose que nous partageons C. et moi, c’est bien de ne pas supporter de se faire mener en bateau par notre progéniture. Ça barde à OK douche. N. est vexé comme un pou d’avoir été pris sur le fait.
Il est aux alentours de 20 heures quand V., O. et leurs filles arrivent enfin, fatigués mais heureux. Las, le dîner est loin d’être prêt. On prépare en vitesse, au moins pour les enfants, les adultes mangeront plus tard. De toute façon, nous ne logeons pas tous autour de la grande table.
N. ne va pas bien. Il est perturbé par l’appel de son père, par le jeu entre E. et Lou. Mais ce n’est pas tout. Il se braque, refuse de parler, de manger. Devient un véritable mur. C. ne sait plus par quel bout le prendre. La mère et le fils finissent pas s’engueuler : elle crie, lui se mure davantage encore et finit, geste ultime, par lancer une chaise au sol.
C’est difficile la souffrance d’un gamin quand on ne sait pas trop ce qui la motive, quand on ne sait plus percer le mur pour l’atteindre et arriver à parler avec lui. C. est folle de colère et d’angoisse. Elle prend son verre et sort prendre le frais. Je fais manger les autres enfants, prépare le dîner pour les adultes, puis descend voir mon amie. Nous parlons un peu, puis beaucoup.
Quand je remonte, je croise N., toujours muet, qui regarde sa mère du haut de l’escalier. Je lui conseille d’aller lui faire un câlin, puis je rentre. Deux minutes après, la mère et le fils sont côte à côte et parlent un peu.
De son fils C. dit qu’il a un double handicap : il ressemble à son père et c’est un garçon. Alors, qu’E., même si elle n’est pas toujours facile, lui ressemble à elle : même physique, même bouille. Et puis, c’est une fille. La mère se sent responsable de cette situation, même si ce n’est pas tout à fait le cas. Elle adore son garçon, mais se reproche de ne pas assez le lui montrer, de ne pas savoir le lui montrer. Nous dînons enfin, il est près de 23 heures. Nous avons couché les enfants, mes filles dans la chambre d’E. et N., ces derniers sur le matelas dans le salon.
V. pique du nez dans son assiette. O. se tient mieux mais n’est pas loin du même résultat. C. s’est douchée et habillée. Il y a une fête dans un bistrot pour le 14 juillet et je suppose qu’elle va y faire un tour après le dîner, quand elle aura accompagné et installé nos amis dans la maison de son père, au cœur du village.
Ils partent tous à minuit. La maison est silencieuse. Épuisée par la tension de la soirée, je n’aspire qu’à une chose : dormir. Mais vers 2 heures du matin, j’entends un pleur : c’est E. qui s’est réveillé et qui ne trouvant pas sa mère, a été saisie d’angoisse. Je me lève, lui explique que sa mère est sortie accompagner les amis, et qu’elle va rentrer bientôt. Mais E. ne veut rien entendre. Cinq ou six fois, je la recouche après lui avoir longuement parlé, l’avoir calmé, l’avoir réinstallé avec ses doudous. Cinq ou six fois, elle se relève, mettant l’halogène à fond (la lumière reste toujours allumée car ils ne savent pas dormir dans le noir, ils ont peur), pleurant. Une fois elle a peur des moustiques, une autre fois que sa maman ne revienne pas. N. essaie de la rassurer comme il peut. Il l’emmène aux toilettes car, bien sûr, elle a mal au ventre. Je suis crevée, j’en ai marre. Mais je ne peux tout de même pas la laisser pleurer toute seule, avec ses angoisses et le manque de sa maman. N. commence à se plaindre qu’il ne peut pas dormir… Il a l’air crevé, mal en point.
A 3 heures du matin, ils sont encore debout quand j’entends la voiture de C.. Alléluia ! Je recouche les enfants en leur annonçant la bonne nouvelle, puis vais lui ouvrir la porte. Je ne sais pas si elle s’en est rendu compte, mais j’étais super heureuse de la voir… Deux secondes plus tard, ça dormait enfin dans toute la maison.









