Dans les rédactions magazines, quand un article entrait dans le circuit de la copie, c’est-à-dire une fois qu’il était validé par le chef du service ou le rédacteur en chef, il passait entre les mains de différentes personnes aux tâches bien déterminées.
Les clavistes saisissaient les textes sur du papier spécialement conçu pour calibrer les articles. Dans les grands groupes de presse magazine, ils étaient le plus souvent organisés en pool et travaillaient pour plusieurs titres. Quand j’ai débuté, ils avaient déjà disparu des petites rédactions. Les rédacteurs livraient alors leurs papiers sous forme de tapuscrits.
Les correcteurs corrigeaient les textes sur la forme, c’est-à-dire qu’ils traquaient les fautes de français, de grammaire et d’orthographe, sans oublier les coquilles rendues possibles par les nombreuses saisies des textes. Ils étaient également rares dans les petites rédactions magazine.
Les maquettistes, en magazine, ont toujours eu un rôle très important. Ils traitent l’information visuellement. Ils dessinent la page, choisissent la position de la titraille, parfois sa typographie (si elle n’est pas définie par une charte), les photos, leur taille, leur emplacement. Ils sont les garants de l’identité visuelle du journal. Dans la plupart des rédactions, ils sont titulaires de la carte de presse (rédacteurs graphistes) car on considère qu’ils participent au travail sur l’information, à sa hiérarchisation. Avant la PAO, ils créaient les pages à partir des textes tombés en colonne sur du papier bromure qu’ils découpaient et collaient sur des gabarits, les patrons de mise en page où étaient placés images et textes. La création d’une page était alors affaire de ciseau et de colle.
Les secrétaires de rédaction jouaient à l’époque un rôle majeur. Ils avaient rang de chefs de rubrique ou de service. C’étaient souvent d’anciens rédacteurs ou reporters. C’était (c’est toujours) une spécialisation du journalisme fortement féminisée car elle permettait davantage de concilier vie de famille et vie professionnelle. Même s’il y avait des bouclages difficiles, le SR ne partait pas en reportage et les horaires étaient plus prévisibles. Cela demandait néanmoins une solide organisation.
Suivant la taille de la rédaction, le SR (ou le chef de service SR) établissait le planning de travail des numéros (remise de copie à la rédaction, arrivée de la copie au SR, réalisation des maquettes, date et heure finale du bouclage, départ des pages dans les différents ateliers, à l’imprimerie, etc. Toute la partie du travail en aval de celui de la rédaction était gérée par le SR, conjointement avec le chef de fabrication quand il y en avait un (pas toujours dans les petites rédactions).
Tout le monde devait se soumettre à ce planning. En effet, les magazines sont imprimés loin des rédactions, parfois même à l’étranger, par des imprimeurs qui n’ont pas qu’un seul client. Si le retard pris par une rédaction est tel que le rendez-vous avec l’imprimeur est loupé, ce dernier n’a pas forcément de créneau libre avant quelques jours. Ce qui décale d’autant la parution. Un magazine peut ne pas s’en remettre.
Le SR était donc le maître du temps. Il traquait les retards d’autant qu’il devait les rattraper. Cette nécessaire gestion du temps explique en partie sa prééminence sur les autres journalistes pour tout ce qui touche à la réalisation matérielle, notamment pour les questions d’emplacements et de remplacements des papiers. Si, pour des questions d’actualité, la rédaction en chef veut changer un papier ou inverser l’ordre, il ne peut le faire sans l’avis du SR et du service fabrication.
La bonne gestion du temps était donc fondamentale avant l’arrivée de la PAO car toutes les étapes étaient longues et les délais plutôt courts. Ce sera également important après, mais pour d’autres raisons.
Les autres tâches du SR, sur le texte, étaient les suivantes :
– La relecture de la copie avec vérification de l’information, la hiérarchisation de l’info, les coupes, la réécriture, l’orthographe, la syntaxe, l’application du code typographique (gestion des espaces, emploi des capitales, choix des numérotations, etc.). Un bon SR est très libre (mais respectueux) sur les textes des rédacteurs.
– L’habillage de la copie (la titraille).
– La cotation de la copie (choix des caractères, des justifications, du collage, des gouttières).
– Le calibrage : estimation de la longueur du texte imprimé. Détermination de son encombrement.
1.1 A VSD
Les articles manuscrits ou tapuscrits étaient saisis par les clavistes puis récupérés par les correcteurs puis par les SR.
Nous relisions les textes, corrigions les erreurs, réécrivions si besoin et nous vérifiions les informations. A l’époque, pas d’Internet. Il fallait travailler avec l’auteur du papier, trouver des interlocuteurs spécialisés quand nous avions un doute, faire marcher notre logique et faire appel à notre culture générale. Cela pouvait parfois se révéler ardu, d’autant qu’il n’y avait pas non plus de téléphone portable pour joindre rapidement ces interlocuteurs.
Puis nous remettions notre travail aux clavistes qui ressaisissaient les textes en y intégrant nos corrections. Après une nouvelle relecture de la part des correcteurs et de nous-mêmes pour vérifier la cohérence de nos modifications, nous portions sur le papier les indications de composition. Ce travail était effectué en fonction d’une charte édictée par le directeur artistique au moment de la création de la maquette du journal. Le tout était envoyé à l’atelier de photocomposition qui nous renvoyait les textes en colonne dans la justification exacte demandée.
Les placards étaient alors utilisés par les maquettistes pour créer les pages. Une fois celles-ci terminées, nous en recevions une photocopie et il s’agissait pour nous de mettre les textes à la bonne longueur, coupes ou ajouts. Et d’écrire toute la titraille en respectant les calibrages indiqués.
Les textes repartaient à l’atelier de photocomposition pour que nos ajustements, nos demandes de modification et la titraille soient intégrés. Plusieurs allers-retours étaient souvent nécessaires. A chaque étape, les textes étaient soumis aux correcteurs.
Les pages terminées partaient en photogravure.
Nous bouclions le journal dans la nuit du lundi au mardi. Un SR passait la nuit à l’atelier de photocomposition pour pouvoir intervenir plus rapidement sur les corrections, deux autres travaillaient à la rédaction. Les deux derniers assuraient la matinée du mardi et commençaient le numéro suivant.
Les SR accomplissaient ainsi tout une série de tâches qui ne demandaient aucune connaissance technique particulière, mais le sens de l’information, de l’organisation et une grande rigueur. N’importe quel journaliste pouvait les accomplir. Et nous étions nombreux à passer de la rédaction au SR et vice versa.
1.2 Dans le mensuel Femme Pratique
L’organisation était à la fois semblable et différente à cause de la taille de la rédaction (toujours moins nombreuse pour un mensuel) et de ses moyens limités.
Les ordinateurs étaient déjà présents, mais nous ne nous servions pas encore de fichiers numériques. Nous saisissions les textes et je travaillais sur la version imprimée. Quand la copie arrivait, je devais la lire, en vérifier les informations. Ce faisant, je pouvais me rendre compte si l’enquête était incomplète ou partait sur des bases erronées. Dans ce cas, le SR jouait à plein son rôle de vigie. Il devait porter l’alerte. C’était la partie la plus délicate du travail. Pour plusieurs raisons.
D’abord, parce que lorsqu’un SR tire la sonnette d’alarme, cela signifie que l’article a un ou des défauts. Qu’en tout cas, il n’est pas publiable en l’état. Ce qui est toujours délicat à expliquer à l’auteur. Ensuite, a priori, le secrétaire de rédaction doute de tout et ne fait confiance à personne. Mais quand on relit un texte, le point de départ du doute, ce qui fait qu’on va réellement entrer dans la phase de démontage d’un texte, est difficilement explicable. C’est parfois aussi ténu qu’une simple impression d’ennui. Quand on creuse alors – pourquoi je n’ai plus envie de lire ce texte – on se rend compte qu’il y a une contradiction, une incohérence, parfois des choses plus graves comme une information tronquée.
Pour porter alerte, il faut donc convaincre de reprendre l’article. Il faut creuser, démontrer, souvent insister. Pour les auteurs, il est difficile d’admettre qu’ils ont fait une erreur, ne serait-ce que dans l’écriture. Il faut mettre en jeu tout son savoir-faire sur l’information, sur la connaissance de la langue pour que l’auteur accepte soit que l’on ait revu sa copie s’il s’agissait d’une erreur d’expression ou d’information aisément corrigeable, soit de reprendre lui-même son texte quand il s’agit d’un problème de fond qu’un secrétaire de rédaction ne peut pas régler. Même si le SR est un bon journaliste, il n’est pas censé refaire l’enquête. Il ne prend pas la place du rédacteur.
La situation particulière de Femme pratique m’a amenée une fois à passer cette limite, à refaire une partie de l’enquête et à réécrire le papier dans sa totalité. Il s’agissait d’un article de la rubrique décoration qui portait sur les cannes de collection, écrit à l’occasion de la parution d’un livre. Non seulement le papier était mal rédigé, au point qu’on ne comprenait pas tout, mais je n’arrivais pas à vérifier les informations qui y étaient données. J’ai donc demandé le livre au service de presse pour avoir des informations sur ces objets et trouver le nom de quelques spécialistes. J’ai pu ainsi vérifier ce dont je me doutais. La majorité des informations dans le papier étaient erronées ou incomplètes.
J’ai averti la rédactrice en chef. A ce moment-là, la rédaction en chef était en conflit avec la responsable de la rubrique décoration. Ni l’autrice de l’article ni la chef de rubrique n’ont accepté de reprendre le papier. La rédactrice en chef m’a donc demandé de réécrire entièrement l’article ce que j’ai fait à partir du livre et des deux ou trois spécialistes que j’avais pu contacter.
Fait totalement inhabituel, la rédactrice en chef m’a demandé de signer cet article. Il m’est arrivé de refaire des papiers de A à Z, sans pour autant les signer. C’est la norme et c’est tout à fait logique. L’auteur d’un article signe l’idée du papier, l’angle choisi, l’enquête menée. L’écriture est un travail collectif. Autant un SR peut retravailler un papier, autant il le fait dans le respect de l’information et du sujet qui ont été validés par un rédacteur en chef. Dans ce cas particulier, la rédactrice en chef a voulu adresser un signal à sa rédaction.
La copie corrigée et cotée était envoyée à l’atelier de photocomposition et revenait sous forme de placards, sur papier spécial pour la maquette, sur papier normal pour moi.
Les étapes de travail était relativement les mêmes qu’à VSD mais le manque de moyens obligeait à être le plus précis possible, pour éviter tout aller-retour inutile entre la rédaction et l’atelier de photocomposition. Nous avons donc développé des méthodes, plutôt artisanales. Par exemple, pour couper, on se servait de feuilles de papier calque pour savoir de façon assez précise si on avait enlevé le bon nombre de lignes. Pour rallonger, on calibrait en comptant les signes à la main. Dans le même temps, il fallait relire le texte, chasser les fautes et les coquilles, ce qui n’avait pas été vu la première fois.
Quand tout était OK, on demandait un retour avec le texte en place. Cette épreuve était relue par l’auteur quand il était là (rarement), par le chef de rubrique, par la rédactrice en chef et/ou la secrétaire générale de la rédaction. Evidemment par moi-même. Des corrections pouvaient encore être demandées à ce stade. Puis la page partait à l’atelier de photogravure d’où elle revenait sous forme de bromures puis de chromalins. A cette étape, je ne vérifiais que les titres et le gros de la titraille. Il valait mieux ne pas découvrir de nouveaux problèmes, toujours pour des questions de coût. Après visa définitif, la page partait pour l’impression.
Quelle que soit la rédaction, le mode de travail était long, minutieux, très peu souple et très coûteux. Notamment pour les petits magazines. Mais c’était une école de rigueur.
La perte de temps était un autre écueil. Chaque étape se comptait en jour et il ne fallait pas louper le rendez-vous avec les fournisseurs. Le manque de souplesse du travail traditionnel pouvait faire frôler la catastrophe. Ainsi, à Femme pratique, au printemps 1990, pour relancer le magazine, il a été décidé de renouveler la maquette. Des tests de typographie ont été faits avec l’atelier de photocomposition. La typographie est une des pierres angulaires d’une maquette. Le choix des caractères participe de l’identité visuelle d’un journal.
Le premier numéro était important car une campagne de publicité (exceptionnel pour une petite rédaction, encore une fois pour des raisons économiques) était prévue pour accompagner le lancement de cette nouvelle formule. Or, au retour de l’atelier de compo des premiers placards, je me suis rendue compte que la typographie livrée n’était pas celle commandée. J’ai renvoyé le tout à l’atelier en leur demandant d’appliquer la nouvelle charte. Mais les placards sont revenus sans amélioration. J’ai donc appelé l’atelier pour demander ce qui se passait. Sans réponse satisfaisante, j’ai averti la rédactrice en chef.
Le responsable des ateliers a fini par reconnaître que le travail n’avait pas été exécuté comme convenu. Leurs machines étaient tombées en panne et ne pouvaient être réparées avant une dizaine de jours. Ils avaient donc sous-traité à un autre atelier qui ne possédait pas le même catalogue de typographies. D’où les placards erronés. En effet, d’un atelier l’autre, les typographies pouvaient connaître des différences, même si elles portaient le même nom. Tout dépendait des machines et des catalogues achetés.
A une dizaine de jours du bouclage nous n’avions toujours pas de page montée. Nous avons fait appel à un petit atelier où avaient été réalisées les prémaquettes (les essais pour la nouvelle version) et qui donc possédait le bon catalogue de typos. Le responsable de cet atelier s’est engagé à nous sortir toutes les pages dans les délais impartis. Mais très vite, cela a patiné. Car l’atelier ne travaillait habituellement que pour la publicité et n’avait aucune idée de la quantité de travail réclamée par un magazine. Nous avons pris énormément de retard. Nous étions au bord de la catastrophe.
L’atelier parisien était une filiale d’une entreprise belge. Qui a repris le travail, mais dans son atelier bruxellois. Il nous restait moins de cinq jours pour faire un journal que nous réalisions en temps normal en minimum trois semaines. Nous avons travaillé deux jours quasi sans interruption. J’ai engagé deux SR en CDD pour m’aider. Puis la secrétaire générale de la rédaction et moi-même sommes parties terminer le travail à Bruxelles. Nous avons bouclé le jour dit à 3 heures du matin après quarante-huit heures de travail sans interruption. Il nous restait à rentrer à Paris avec les pages.
Pour l’anecdote, la Belgique étant bloquée par une grève des trains et des aiguilleurs du ciel, nous avons dû rentrer à Paris en taxi. Nous sommes arrivées dans les locaux de la rédaction juste avant 8 heures. Nous y attendait le coursier de l’imprimeur. Le magazine a été dans les kiosques en temps et en heure. Si la direction a débloqué les fonds du voyage depuis Bruxelles, c’est qu’un retard en kiosque aurait pu être fatal au titre.
Depuis l’arrivée de la PAO et des logiciels de montage, ce type de situation, due aux aléas de la sous-traitance et de la rigidité de l’organisation, est totalement inimaginable. Car désormais, toutes ces étapes sont réalisées au sein de la rédaction. Il n’y a que l’imprimerie qui reste extérieure.