Depuis l’acquisition de ma première carte de presse, j’ai beaucoup entendu critiquer les journalistes. Le public est d’une très grande exigence à leur égard. Le moindre manquement, la moindre erreur, leur est durement reproché. Le 15 janvier dernier, j’animais un débat intitulé « Journalistes, la voix de son maître ». Un des documentaires diffusés, Profession journaliste, de Julien Despres, collectionnait tous les clichés que l’on peut entendre sur le métier.
De façon générale, en dehors des grands reporters, des reporters de guerre et des journalistes d’investigation, qui sont admirés, la majorité des journalistes semble décevoir ceux qu’on interroge. Et expliquer qu’un journaliste « doit manger » n’est certainement pas la justification attendue. C’est pourtant la réalité.
Les politiques ne sont pas en reste quand il s’agit de critiquer la profession. Ainsi, le 23 novembre 2013, Marie-Christine Blandin, députée écologiste déclarait, à propos de l’abattement fiscal des journalistes, que le terme journaliste « couvre une grande diversité de métiers, depuis le reporter photographe payé à la pige, et donc démuni de carte de presse, qui va risquer sa vie dans des pays en guerre, jusqu’à la minette qui teste des rouges à lèvres dans son bureau du XVIe pour des magazines en papier glacé et qui, elle, a un salaire et une carte de presse » (« Le Sénat rabote la niche fiscale des journalistes », dépêche AFP publiée par Libération, 23 novembre 2013).
Elle a parfaitement raison pour ce qui est de la diversité des métiers. Mais le reste prouve à quel point notre profession est méconnue et fait l’objet de lieux communs. Les journalistes payés à la pige ont droit à la carte de presse. Parmi ces pigistes, il y a aussi des « minettes » qui testent (entre autres) les rouges à lèvres. Ce n’est pas le sujet traité qui fait la pige, mais le statut. Enfin, ce n’est pas la carte de presse qui fait le journaliste mais son travail. Ainsi, des journalistes non encartés peuvent très bien bénéficier de l’abattement fiscal s’ils peuvent prouver qu’ils exercent bien le métier de journaliste. C’est en général indiqué sur leur feuille de paie entre autres. Enfin, des feuilles de paie, on en a aussi quand on est pigiste.
A l’heure actuelle, le débat fait rage sur l’indépendance du journaliste. Indépendance au pouvoir politique, au pouvoir économique. Un journaliste se doit d’être libre et indépendant. Bien sûr. Mais, est-ce vraiment si simple ? D’un côté, les entreprises de presse ont des exigences, qu’elles soient économiques ou éditoriales. De l’autre, le journaliste, s’il veut travailler, n’a pas toujours la liberté de s’y soustraire. Certes, il a la chance d’être protégé par les clauses de cession et de conscience. Mais la réalité économique du secteur ne lui permet pas de bénéficier pleinement de ces protections.
Une journaliste, divorcée, mère de deux enfants ne prendra pas le risque de quitter l’entreprise dans laquelle elle bénéficie d’un CDI. Même si cette entreprise ne lui donne que des missions subalternes, bien en deçà de ses capacités et qu’elle n’imaginait pas effectuer quand elle suivait les cours d’une des écoles de presse reconnue. Elle le prendra d’autant moins que la précarité des journalistes est en constante progression.
La désillusion des journalistes de VSD devant l’évolution du concept du journal est à cet égard significatif. Ceux qui le pouvaient sont partis au fur et à mesure, après avoir attendu l’occasion de se faire licencier (le dernier départ massif s’est fait à l’occasion du déménagement de la rédaction à Gennevilliers, la direction ayant clairement signifié que ceux qui ne voulaient pas travailler hors Paris seraient entendus). Ils ont ainsi pu bénéficier des allocations chômage ce qui leur a permis de se retourner, de réactualiser leur carnet d’adresse, de repartir en pige ou de retrouver un poste. Un certain nombre a quitté le métier. A l’heure actuelle, le magazine est réalisé par une équipe réduite à la portion congrue et n’est plus vendu qu’à 109 000 exemplaires (chiffres été 2014) contre 130 000 l’été précédent.
C’est peu dire qu’à VSD, le virage numérique s’est fait à l’économie. La direction a profité des mutations imposées par la PAO et par Internet pour modifier les usages professionnels, sans réelles négociations. A Prisma Media, on ne publie plus des journaux ni des magazines, mais des marques, les journalistes ne sont plus des reporters, des rédacteurs, mais des producteurs de contenu qui font la part belle aux produits mis en valeur.
« Ce qui devrait être un atout – le saut technologique – devient un handicap, un boulet aux pieds des journalistes qui ne peuvent plus faire leur travail selon des critères de qualité suffisants. C’est donc la porte ouverte à la concurrence de ceux qui pourraient faire mieux. Et il y en a ! » dénonce Olivier Da Lage (in. « Le dernier Journaliste ? », Le Journaliste n° 283, troisième trimestre 2007).
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On peut alors imaginer que si être journaliste, c’est de travailler derrière un ordinateur, de faire des recherches internet, d’écrire, n’importe quel blogueur est en capacité le faire. Publier sur Internet ne coûte rien. Quant aux reporters de guerre, puisque les rédactions ne veulent plus les envoyer sur le terrain, pourquoi ne pas les remplacer par ces « journalistes citoyens » locaux, armés de Smartphones, d’ordinateurs et dotés d’une connexion internet ? Certains journaux n’ont pas hésité à sauter le pas.
L’industrialisation de l’information a resserré son étau d’abord sur la presse magazine, puis sur les news, la presse quotidienne régionale ou nationale. Cette dernière s’est longtemps crue à l’abri, pensant disposer des ressources suffisantes pour y résister. Ces ressources étaient fondées sur l’identité même du journalisme : son histoire, sa pratique et son professionnalisme depuis la fin de la dernière guerre mondiale. Mais les histoires du Monde et de Libération ont démontré que cet abri était précaire.
Par ailleurs, en temps de crise, la pression de l’économique s’est faite durement ressentir sur les équipes et sur les coûts nécessaires à une bonne information. Equation exacerbée par le développement de la presse gratuite.
Comment dès lors éviter l’écueil d’une information bas de gamme, mise rapidement en ligne, par des équipes réduites fonctionnant avec très peu de moyens. Est-ce encore du journalisme ? Et comment trouver les moyens d’une information de qualité qui ne soit pas uniquement réservée à ceux qui ont les moyens de se l’offrir ?
La pression de l’industriel sur le journalisme n’est pas nouvelle, mais elle est tempérée par les pratiques professionnelles des journalistes. Car la meilleure façon de résister, c’est de retrouver les fondamentaux du métier,
– en redonnant du sens à l’actualité : résister à l’appel du scoop et à la lutte contre la concurrence en vérifiant les informations avant leur publication (et non pas après comme c’est parfois le cas sur certains sites, et même dans certaines dépêches d’agence de presse) ; les mettre en perspective, toute chose que le lecteur/internaute n’a pas le temps de faire. Il faut continuer à médiatiser l’information, la rendre accessible et compréhensible à ceux qui s’y intéressent.
– en gardant la nécessaire distance avec le sujet traité (plutôt qu’une objectivité impossible, nous parlons tous de quelque part et il vaut mieux en être conscient).
– en mettant en avant les qualités exigées d’un bon journaliste qui restent les mêmes : curiosité, capacité d’analyse, de décryptage, intelligibilité, honnêteté, etc.
– en maîtrisant l’outil mais en ne se laissant pas mener par lui. Travailler avec de nouveaux professionnels que sont les spécialistes du Web (SEO, codeurs, infographistes, designers, webmasters, etc.) mais ne pas chercher à prendre leur place : fait-on ce métier pour faire du code, écrire en java ou en html ?
L’irruption d’Internet et de la presse en ligne a bousculé les outils, la production et enfin l’offre elle-même. La remise au centre du lecteur/internaute n’est pas la moins surprenante des conséquences. La presse en ligne a cassé non seulement le rythme de la production de l’information, mais également sa consommation.
La profession est à un tournant de son existence. C’est ce qui rend cette période formidable, mais également formidablement dangereuse.
Ma vie de journaliste ne s’est pas arrêtée quand j’ai quitté VSD pour l’EPJT. Comme tout journaliste, j’adresse chaque année ma demande de carte de presse à la Commission de la carte d’identité des journalistes (CCIJP). Une partie de mes enseignements sont tirés de mon expérience. Cependant, si tout au long de mon parcours professionnel et associatif, les ouvrages de chercheurs comme Loïc Waquant ou Pierre Bourdieu ont permis d’éclairer mes choix, c’est à l’EPJT que j’ai réellement pu prendre de la distance avec ma pratique professionnelle. Grâce aux travaux universitaires consacrés plus spécifiquement au journalisme et notamment ceux d’Erik Neveu, de Rémy Rieffel, de Denis Ruellan ou encore de Jean-Marie Charon.
J’ai également continué à observer la révolution Internet. Dès 2000, et pour mon compte personnel, je participais déjà aux prémices des médias sociaux (groupes de discussion et forums) sur des thématiques diverses. J’ai ouvert des comptes sur Fotolog, puis un compte Flickr en décembre 2004 alors que cette plate-forme était encore en bêta-test. J’ai créé mon premier blog en septembre 2003. J’en ai créé d’autres par la suite : pour la section de parents d’élèves que je présidais, pour l’association de défense des sans-papiers de mon quartier, un blog de jeux d’écriture et, il y a cinq ans, un blog atelier pour les étudiants en Année spéciale de journalisme dont j’ai la responsabilité.
Je teste des outils que je propose ensuite aux étudiants : toux ceux qui permettent de réaliser des dossiers multimédia attractifs et intéressants, ceux qui permettent d’organiser une veille informationnelle. Je partage mon travail grâce à Pearltree ou dans une moindre mesure Netvibes. J’utilise des plateformes comme Facebook, Twitter, Linkedin, qui permettent d’échanger avec des réseaux professionnels. Je travaille également en curation avec Scoop-it.
J’ai eu la même démarche concernant la photo. Je n’ai jamais été photographe professionnelle. Mais je suis passionnée. Je me suis formée de façon autodidacte aux logiciels de retouche photo, Photoshop d’abord, mais aussi et surtout Lightroom qui est un outil incontournable pour les reporters photographes, permettant le développement des fichiers raw, la retouche photo de façon rapide et intuitive, le classement des photos, leur légende, etc. Avec le photographe qui assure les sessions photo de l’EPJT, nous avons demandé et obtenu l’achat du logiciel pour les étudiants.
Cette passion pour la photo m’a amenée à m’intéresser à l’image vidéo. Je m’étais initiée aux logiciels de montage, tels que I Movie et Final Cut Pro. J’ai poursuivi cette initiation à l’EPJT en suivant des formations. J’ai donc également des connaissances sur Avid. Je connais également le fonctionnement des Nagra et des logiciels de montage son Netia et Audacity. Ces connaissances me permettent de faire travailler mes étudiants en plurimédia : texte, son, vidéo, photos et à l’écriture hypertexte.
A l’EPJT je suis chargée du développement des enseignements numériques, responsabilité que j’ai d’abord partagé avec Nicolas Sourisce et que j’assume seule depuis que celui-ci est devenu directeur de l’école. Quand je suis arrivée à l’EPJT, ces enseignements n’existaient pas ou très peu. Nous avons d’abord mis sur pied des enseignements théoriques de culture numérique… Pour ces étudiants de licence, nous avons préféré faire évoluer les heures dédiées au multimédia vers des réalisations plus pratiques. J’ai proposé une session initiation au Webdocumentaire et un cours sur le datajournalisme. Le datajournalisme est maintenant développé dès la première année du DUT.
Pour les étudiants en Année spéciale, consacrée au magazine et au multimédia, j’ai complété les enseignements théoriques par une pratique qui trouve sa place dans le blog. Chaque année, des réalisations éditoriales sont menées conjointement pour le print et pour la presse numérique. Nous réalisons notamment de petits journaux pour des salons, des manifestations locales qui sont autant d’exercices grandeur nature pour nos étudiants, à condition que l’accord avec les organisateurs du salon soit bien bordé. Nous exigeons en effet une totale liberté éditoriale. Ce qui ne va pas toujours sans problème mais permet aux étudiants de se confronter à la limite entre communication et journalisme et au poids que fait peser la première sur le second, notamment en presse magazine.
Les étudiants réalisent alors un journal de quatre pages, distribué sur le salon, et un dossier publié sur le blog. Après seulement deux mois de formation, ils réalisent des dossiers complets et intéressants et ce en seulement une semaine de travail, préparation comprise en utilisant la vidéo, le son, la photo et, bien sûr, le texte. Même genre de travail en janvier cette fois-ci.
Par groupe de trois, ils réalisent des dossiers magazine, sur des thèmes de leur choix : la prison (suite au scandale des Baumettes), les armes en France (suite à une tuerie aux Etats-Unis), les nouveaux modes de consommation, les drones, etc. Ils choisissent un magazine pour lequel ils vont réaliser le dossier, adaptent leur écriture, prennent les photos, reproduisent la maquette pour réaliser des enquêtes qui auraient pu être publiées dans leurs pages. En parallèle, ils réalisent un dossier multimédia, sur le même sujet. Ils doivent alors construire un double synopsis, l’un pour le mag, l’autre pour le blog, et prévoir d’emblée une scénarisation.
J’ai mis sur pied une session POM (petite œuvre multimédia) pour ouvrir leur horizon sur l’écriture multimédia. Et nous réfléchissons conjointement à inscrire Innova, le magazine de l’école, qu’ils réalisent en cinq semaines, dans une démarche de réalité augmentée. Le programme de l’année spéciale étant des plus chargé, il est difficile de faire plus. Le but est de leur donner le goût et la curiosité nécessaires pour observer, comprendre et intégrer les nouveaux médias. Les techniques évoluent vite.
Il est difficile de décrire vingt-cinq années de vie professionnelle en une centaine de pages. Pour démontrer que mon expérience m’a permis d’acquérir des connaissances dans tous les domaines étudiés dans le Master que je souhaite obtenir, plutôt que d’aborder chaque point, j’ai préféré en développer quelques uns pour « mettre en évidence les connaissances et les compétences mobilisées ainsi que les méthodologies employées ». Ce fut un travail long et difficile tant il est ardu de mener une réflexion universitaire sur son expérience professionnelle. Ardu, mais nécessaire et enrichissant.
Le journalisme est ma passion depuis toutes ces années. Mais je n’aurais jamais pu acquérir les compétences et la méthodologie propre au journalisme sans le parrainage de mes aînés qui m’ont accompagnée tout au long de mon apprentissage. C’est pour, à mon tour, transmettre cette passion et ce savoir-faire que j’ai accepté le poste qui m’était proposé à l’EPJT. Pour rendre ce qui m’a été donné. Et c’est pour pouvoir continuer à le faire que je postule votre Master par le biais de la VAE.