Vingt heures moins quelques minutes, quinze personnes attendent la dernière fournée dans la boulangerie. Tout le monde se regarde en chien de faïence. Soudain, un coup d’interphone. Depuis l’arrière-boutique, le patron annonce que c’est prêt. La boulangère disparaît quelques instants, puis revient avec une panière chargée de… dix baguettes seulement. De toute évidence, il n’y en aura pas pour tout le monde.

– C’est à qui le tour ? s’enquière la brunette replète derrière son comptoir.

La tension est montée d’un coup. Des poings se serrent, une femme en fourrure sort ses griffes et s’apprête à jouer du sac. Son voisin en loden se redresse. Des mâchoires se serrent. D’un seul mouvement, les clients avancent vers le comptoir. Eh ! Oh ! tu ne vas pas te battre pour une baguette de pain, me dis-je dans mon for intérieur. Mon for intérieur est très disert et très prudent. Nous avons de longues discussions sur le sens de la vie. Lui, son credo c’est : la garder à tout prix. Il n’a pas tort. « Ecoute ! Tu descendras demain matin. Comme ça, tu auras du pain bien frais. Et puis tu m’achèteras des croissants. Ça te fera un super petit-déjeuner. »*

A n’en pas douter, c’est la voix de la sagesse. Je maugrée un peu. Mais en vérité, je ne me vois effectivement pas me crêper le chignon avec qui que ce soit pour un morceau de pain.

Je vais pour sortir quand la boulangère, serrant une baguette dans ses mains, repose sa question tout en reculant d’un pas.

C’est à qui le tour ? chevrote sa voix.

A ce moment-là, je ne sais pas ce qui m’a pris. Une inspiration soudaine. Je m’exclame d’un ton espiègle et badin « C’est à moi », alors que for intérieur me hurle : « Non mais ta gueule ! t’es folle ou quoi ! »** Folle ? Non, mais j’adore provoquer le bourgeois.

Autour de moi, le silence s’est fait. Les autres me regardent avec des yeux ronds. Ils ne s’attendaient pas à une attaque aussi directe.
– Voilà, ça nous fera 85 centimes, s’exclame la boulangère qui a retrouvé un peu d’assurance. Elle me tend le pain. Je lui tends sa monnaie.

For intérieur me conjure d’avoir le triomphe modeste et de sortir sans plus de provocation. Ben voyons, je vais me gêner. « Bonsoir M’sieurs dames, m’exclame-je en brandissant mon trophée. Et je passe au milieu d’eux avec un petit sourire ravi, mais néanmoins agaçant. La femme au vison me montre les dents. Je lui rends son rictus et je sors. For intérieur est furieux et m’admoneste.

« Oh, ça va. Ça s’est bien passé. On l’a, ce pain. Et qui c’est qui va se taper la grasse matinée demain. C’est moi ! »***

…………………………………………….

(*). Comme vous pouvez le noter, for intérieur me connait bien. Il sait que la voix de la sagesse n’a pas toujours prise sur moi. Il essaie donc de me circonvenir en me prenant par la gourmandise… Une baguette bien fraîche et des croissant beurre encore tièdes, que du nanan ! Il y a très peu de chance que je résiste.

(**) Eh oui, il est comme ça for intérieur. Il a son franc parler. Et encore, là, il était plutôt poli. Vous l’entendriez me traiter de tous les noms quand je ne suis pas son conseil, vous n’en reviendriez pas.

(***) Ce qui veut dire que je vais pouvoir bloguer jusqu’au bout de la nuit. Internet, here I come…

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Ce billet est ma participation au jeu de Kozlika : Le sablier du samedi.
C’est d’ailleurs chez elle que vous trouverez les règles du jeu. Tous les textes validés sont regroupés sur Le blog qui cherche ses mots/son nom.
Je vous souhaite une nuit peuplée de jolis rêves.

Le dimanche 5 juin 2005, 02:13 par Anitta

Eh ben moi je trouve que t’as eu raison de ne pas l’écouter, ton for intérieur… A ta place j’aurais fait pareil ! Bravo !

2. Le dimanche 5 juin 2005, 02:19 par racontars

Ben t’es pas couchée toi ? :-)

3. Le dimanche 5 juin 2005, 02:22 par a n g e l

ahahahahahahahah
je suis très très fan de ce texte

déjà parce que jour après jour j’enrage sur les boulangères de la boulangerie du LP en bas de chez moi: le magasin ouvre à 09.00 le pain est sorti du four à 09.15; le magasin ferme à 20.00 et à 18.30 y’a déjà pu de baguettes, histoire de vendre les pains spéciaux , plus chers. Ca m’agace.

Je crois que mon for intérieur va prendre le pouvoir un de ces 4 matins tiens.

la révolution du pain de dernière minute est en marche!

bon et puis j’adore les astérisques, c’est comme ça :)

4. Le dimanche 5 juin 2005, 02:22 par a n g e l

et moi non plus pas encore au lit, mais ça ne saurait tarder ^^

boune nouit d’ailleurs :)

5. Le dimanche 5 juin 2005, 02:25 par racontars

Ha bien je vois ce que c’est Mme Angel :-) Moi aussi je ne vais pas tarder. Mais j’ai un bain à prendre avant.
Dis, t’as été écouté Jérémie ?

6. Le dimanche 5 juin 2005, 10:17 par luciole

Rires de bon matin! Oh oui nos fors intérieurs n’ont pas toujours prise sur nous, mais des fois oui, on sent une certaine connivence avec mon texte qui décrit un peu l’inverse…bises

7. Le dimanche 5 juin 2005, 12:14 par Vroumette

Ahahaha! J’ai bien rigolé. Je t’imaginais très bien avec un petit ange et un petit démon sur chacune de tes épaules en train de te souffler quoi faire (tu vois genre dessin animé à la Tex Avery). Bon, et l’atelier alors, ça a donné quoi ? Pas trop de casse ?

8. Le dimanche 5 juin 2005, 12:43 par racontars

Vroumette
En fait, ce n’est pas sa vitrine qui a morflé, mais son enseigne. Il a une grand panneau avec une de ses toiles pour inviter les gens à venir. Le panneau a été jeté à terre et la vitre réduite en miette. Il n’étaitpas là à ce moment là, je crois heureusement parce qu’il aurait sans doute protesté et se serait fait mettre en charpie. Il est arrivé cinq minutes après et a passé un bon quart d’heure à nettoyer les morceaux de verre. A deux heures du matin, y a quand même mieux à faire. ON est vraiment rentrées à temps avec Lou.

9. Le dimanche 5 juin 2005, 15:44 par PauLa_RoïD3

Tu aurais pu acheter les 10 baguettes aussi et les revendre le double au coin de la rue ;)

10. Le dimanche 5 juin 2005, 20:00 par oznej

Plus fort que ton for intérieur ? Surement la preuve..

Et tu sais bien…

« LA raison du plus fort est toujours la meilleure »

;-)

OZ

11. Le mardi 14 juin 2005, 00:19 par Skye

En tout cas je suis sûre que celle-là goûtait bien meilleure que toutes les autres que tu as bouffées auparavant!