Je crois que je vais faire ici le plus long poste que je n’ai jamais fait. Et tout ça parce que j’ai eu la bonne idée de vouloir changer ma radio. Je sais, elle est très bien, elle est d’ailleurs très écoutée. Mais si j’ai fait une radio, ce n’est pas pour m’endormir sur mes lauriers, mais essayer de faire partager des musiques que j’aime. Donc il faut bien changer de temps en temps, car des musiques que j’aime, il y en a des mille et des cents.
Donc je vous emmène en voyage. Tiens donc, mais où ça ? En Irak ! Non, je plaisante, c’est parce que je suis en train d’écouter un émission sur Florence Aubenas et Hussein Hanoun et c’est tellement bon de les entendre…
En fait, je vous emmène dans la Caraïbe. Je vois à votre mine étonnée que vous ne vous y attendiez pas du tout… Et oui, je suis comme ça, imprévisible.
Trêve de plaisanterie, entrons dans le vif du sujet. Ce texte, s’il vous raconte les morceaux que j’ai amoureusement sélectionnés pour vos petites oreilles ne suit pas l’ordre de la programmation. C’est que les mots n’obéissent pas aux mêmes lois que les notes. J’indique les noms des chanteurs en gras et ceux des chansons en italique (en espérant ne pas en oublier, car il y en a beaucoup). Vous pouvez lire en écoutant bien sûr. Mais je vous conseille plutôt d’aller regarder quelques photos histoire de vous mettre dans l’ambiance par là…
[REPOST] La radio blog n’existant plus, j’ai mis des liens sur quasi toutes les chansons. Quand vous voyez un filet en pointillés, vous pouvez cliquer dessus, une fenêtre apparaîtra avec le son. Vous pourrez ainsi écouter tout en lisant ou y revenir plus tard.
Notre voyage en mot commencera par l’île d’Haïti.
C’est Mimi Barthélémy qui ouvre le bal avec sa formule de début. C’est une conteuse et chanteuse haïtienne surtout connue dans le monde des enfants.
Beethova Obas n’a pas eu une enfance de tout repos. Son père, le peintre haïtien Charles Obas, opposant au régime Duvalier, est enlevé et disparaît alors que Beethova n’a que 5 ans. D’abord auteur-compositeur, Beethova s’intéresse à toutes les musiques, haïtiennes (il existe de nombreux mouvements), au jazz, au blues. Il a commencé à travailler avec Manno Charlemagne, le leader d’un mouvement musical contestataire, Rasyn. Mais quand Charlemagne est victime d’une tentative d’assassinat, il le remplace au pied levé et devient chanteur.
Obligé de fuir Haïti à son tour, c’est l’avènement d’Aristide qui lui permettra de se faire connaître et reconnaître dans le monde. Si est une titre de son premier CD, c’est un des morceaux qui l’a fait connaître. Il y mélange les rythmes propres à son île à ceux de la bossa brésilienne.
Mais il ne faut pas s’y tromper, les paroles ne sont pas gaies.
« Si jodi m’pran bato
Pou’m neye kou cun krapo
Nan mitan vag lamnè
Pou m kabre la mize
Si ti moun pa grandi
Si pa menm ret peyi
Si tout bagay kwochi
Menm si w pa janm sezi »
[…]
Si aujourd’hui
Pour tromper la misère
Je quitte ma terre, je prends la mer
Malgré la peur, malgré la mort,
Si les enfants n’ont pas d’enfance
S’il n’y a plus de repères
S’il n’y a même plus de pays
Si tu n’en a rien à faire
Si mes montagnes sont chauves
Si l’érosion monte jusqu’à ma mémoire
Si les poubelles sont mon garde-manger
Si je ne rêve plus de citadelle.
Si l’échine courbée
Nous tendons nos sébiles à la face du monde
Si nous n’avons plus d’avenir
Si Haïti se meurt, C’est que tu l’as éventrée,
Egorgée, exploitée,
Sacrifiée
Sur l’autel du veau d’or
Toi le « Papa bon coeur »
Le fils de Lucifer
Qui dessine la marelle séculaire
Des métèques de chez nous.
Boukman Experyans est l’un des principaux groupe de musique Rasyn en Haïti. Il s’inspire de la musique vaudou et reprend à son compte toute la tradition culturelle de l’île, tradition à la fois utilisée et reniée par les Duvalier et surtout méprisée par la caste de mulâtres qui a tenu longtemps les rênes économiques du pays (et les tiennent encore).
Boukman (du nom d’un des chefs de la révolte des esclaves qui mena l’île à l’indépendance) Eksperyans a les mêmes revendications culturelles que des groupes comme Akiyo ou Voukoum en Guadeloupe.
Leur chanson Se kreyo’l nou ye revendique une identité créole (Nous sommes créoles) et sonne comme un manifeste.
Alors que je marchais et cherchais, j’ai rencontré un esprit qui m’a dit que nous sommes créoles. Alors, je me suis arrêté, et j’ai regardé en moi, et j’ai compris que c’était vrai : nous sommes créoles.
Les haïtiens préfèrent parler français plus tôt que le créole
Les haïtiens préfèrent parler anglais plus tôt que le créole
Les haïtiens préfèrent parler espagnol plus tôt que le créole
Les haïtiens préfèrent parler français plus tôt que le créole
Et pourtant, c’est juste ce que nous sommes, des créoles
Nous sommes créoles et nous ne devrons jamais avoir honte de cela. […]
L’autre chanson, c’est Mizik a Manzé
“Devan barye-a m rivé pou m’antre
louvri pou mwen, louvir pou mwen
Louvri pou mwen, fé chimen pou m’antre
Le-a rivé m paka kanpe, wo ou wo”
Je suis arrivée devant la barrière
Ouvre-la pour moi, fait moi un chemin pour entrer. Le temps est venu, je ne peux plus attendre.
Ouvre-la pour moi, je suis fatiguée, je ne peux attendre plus longtemps
Le moment est arrivé pour moi d’entrer dans la cour. Ouvre-moi la porte. Laisse-moi entrer, j’apporte le message. Les temps sont venus. Je ne peux attendre.
Le jour est arrivé pour nous d’entrer, le jour est arriver pour nous d’approcher. Prenons les mains de nos frères, marchons ensemble, aidons-nous. Crions « liberté ! »
On peut prendre cette chanson comme un cantique vodou. Mais c’est aussi un formidable appel à la liberté.
Autre très grande figure haïtienne, Toto Bissainthe. Elle était à la fois chanteuse et actrice. Figure de résistance face au Duvalier. Elle interprète là un chant traditionnel sur le deuil (Dey).
“Dèy o
m ap rele dèy o
Ayiti woy!
manman woy!
dèy o
m ap chante dèy o
Ayiti woy!
rele woy!
– gade jan y ap touye peyi a –
mezanmi woy!
rele woy!
Ayiti cheri
men pitit ou mouri
men lòt yo toutouni
sa k a pòte dèy la pou ou woy!
dèy o
m ap chante dèy o
Ayiti woy!
dèy o
ann rele dèy o
Ayiti woy!
Gade !
Ayiti Toma
men san w nan dyaspora
men peyi ap kaba
sa k a pòte dèy la pou ou woy!
dèy o
mwen rele dèy o
Ayiti woy!
dèy o
m ap chante dèy o
Ayiti woy!
Ayiti je fèmen
Ayiti desonnen
Ayiti detounen
sa k a pòte dèy la pou ou woy!
dèy o
mwen rele dèy o
Ayiti woy! […]”
Deuil, j’en appelle au deuil ! Deuil, je chante le deuil. Je crie
Regardez comment ils tuent le pays mes amis woy. Je crie Woy
Haiti chérie. Regarde tes enfants meurent. Regarde, les autres sont nus. C’est le deuil qui vient sur toi.
Ce n’est pas gai, mais la réalité d’Haïti n’est pas très joyeuse non plus. Pire peut-être encore depuis la grande désillusion de Titide (Aristide). Avant la vogue de la musique Rasyn, Toto Bissainthe a su redonner ces lettres de noblesse à la musique traditionnelle d’Haïti.
Cela dit il existe des dizaines et des dizaines de groupes de musique haïtienne connus dans le monde entier et je n’exagère pas. Des monuments comme Tabou Combo, Haïtian troubadours, Coupé cloué… Si vous avez l’occasion d’aller voir un de leur concert, ne la loupez surtout pas. C’est trooooop bon. La fête totale avec, autour de vous, des milliers de d’Antillais et d’Africains qui connaissent touuuuuutes les chansons. Ça vaut le déplacement. Moi j’ai vécu un de ces concerts dans le stade de Baie Mahaut. Il pleuvait. Mais tout le monde s’en moquait. Ça dansait dans les travées, sur la pelouse devant le podium, dans les rues autour du stade.
L’étape suivant est l’île de Guadeloupe.
Ne vous attendez pas à ce que je vous fasse une sélection zouk. Je ne prise pas tellement ce genre : musique qui se ressemble, parole sans grand intérêt. Le pire, je crois, c’est ce qu’on appelle le zouk love, où l’on susurre sur tous les tons des « chéris doudou ban mwa l’anmour » (chéri doudou, donne moi de l’amour…). Cependant, le zouk a été (est) très important pour les Antilles. Pendant longtemps, la musique populaire qui avait du succès venaient des autres îles : le merengué, le compas, la salsa.
Quand Kassav a inventé le Zouk, pour les Antillais françaises, Martinique et Guadeloupe, cela a été une vraie révolution et, surtout, une fierté nationale. Enfin une musique de chez eux et à eux qui avait du succès dans le monde entier au point d’être reprises par des groupes haïtiens aussi célèbres que Tabou Combo (plus de vingt ans de succès mondial, si si). Bref, le zouk, je ne suis pas fan mais on ne peut pas passer dessus. Alors, tant qu’à faire, autant demander aux maîtres : Kassav’ le dit si bien, Zouk la sé sèl médikamen nou ni (le zouk est notre seul médecine). J’ajoute à cela deux titres de Jacob Desvarieux en solo. Comme de très nombreux musicien antillais, le leader de Kassav sait faire autre chose.
Il existe bien d’autres genres de musique an Guadeloupe. Tous les genres de black music, du reggae au rap en passant par le R&B ont leurs adeptes. Neg Radikal fait parti de ces jeunes groupes. Leur titre, Karenaj, parle d’un quartier de Pointe-à-Pitre. Un quartier portuaire avec son lot de case en bois, de misères, de prostitution, de bar plus ou moins louches, de bagarre. Un quartier mal famé pour la bonne bourgeoisie pointoise. Mais bon, ce n’est pas forcément un critère. Les bagarres y ont longtemps concerné que les locaux. Maintenant, avec le crack, c’est tout de même plus difficile. Enfin, les soirs de carnaval, c’est un quartier extrêmement animé, qui fait la fête jusqu’au petite matin.
M’enfin, je vais vous faire écouter quand même la musique des racines : le gwoka et la musique carnaval.
On ne peut pas parler de musique guadeloupéenne sans parler de Marcel Lollia, dit Vélo. Tous les musiciens de Gwoka actuelles se revendiquent d’une façon ou d’une autre de ce musicien, mort en 1984 dans le dénuement.
Vélo disait qu’il était « inspiré par Dieu pour libérer les Guadeloupéens de l’esclavage à travers son gwoka » : il était, à la fois, nomade, professeur, poète, orateur inspiré et, surtout, un percussionniste de talent. Il vivait avec très peu d’argent et n’avait pas de maison. C’est une certaine « madame augustine » qui l’hébergeait. Il ne savait ni lire ni écrire, mais ses textes sont de vrais poèmes. Sa seule raison de vivre, c’était sa musique. La plupart du temps, on le rencontrait en ville, avec son tambour, à la recherche d’un endroit où jouer. Il jouait aussi dans les veillées, les lewoz, dans les fêtes communales.
Il est mort le 5 juin 1984. A l’annonce de son décès, une foule immense se rassembla pour l’accompagner jusqu’à sa tombe. Celle-ci, dans le cimetière de Pointe à Pitre, est toujours fleurie. J’ai assisté à un défilé organisé par Akiyo pour les dix ans de sa mort. La foule était nombreuse.
Vélo disait : « Par l’esclavage, nous avons beaucoup subi mais avec le Gwoka nous finirons de subir un jour. »
J’ai choisi le morceau Ti jan pwan ga a to parce que c’est un air qui est encore souvent joué dans les lewoz. Et il est assez typique de la musique gwoka dans son déroulé mais aussi dans les paroles. Dans son texte, parce qu’il parle d’un problème récurrent aux Antilles. Le gwoka parle très souvent de l’actualité, la grande et la petite.
Typique aussi dans son déroulé : le chanteur soliste démarre en racontant une histoire, puis il demande le soutien des répondeurs (les choristes) qui reprendront ensuite tous les refrains avec lui. Entrent en action le tambour soliste, le marqueur (makè) qui sera à son tour soutenu par les boulas, les tambours choristes qui vont par paires de chaque coté du soliste. Les chanteurs se tenant derrière. En écoutant ce morceau, vous entendrez les participations de chacun. Même si vous ne comprenez pas le sens des mots…
A partir de ce moment-là, quand tout le monde a pris sa place dans la musique, les danseurs arrivent. Car le GwoKa, c’est un instrument, une musique mais aussi une danse. La tradition veut qu’un seul danseur à la fois entre dans le cercle et fasse une improvisation en duo avec le maké. Si celui-ci trouve que le danseur n’est pas à sa place, il le congédie en arrêtant la musique. Si le danseur trouve que le tambour soliste n’est pas au niveau, il le lui fait savoir. Les femmes peuvent ainsi recouvrir le tambour de leur jupon, indiquant au tambouyé qu’il doit alors revoir ses gammes. Ce n’est pas la honte, c’est juste une ancienne qui signifie à un jeunot qu’il est encore trop vert pour elle. Et le jeunot se soumet et accepte le jugement de l’aînée.
Les chants se suivent. Les musiciens se remplacent, les chanteurs aussi. Tout le monde peut participer aux danses, aux chants à la musique. C’est pour cela qu’il n’y a pas de scène. Ce n’est pas un spectacle, mais une veillée. J’y ai vu de nombreux enfants débuter sous le regard de leurs parents attendris, des touristes (un peu imbibés parce qu’il faut oser quand même), toujours respectés (sauf s’ils s’attardent trop longtemps dans le cercle). La fête se poursuit jusque tard dans la nuit, jusqu’au chant du coq. Alors, traditionnellement, on entame Kokiyoko, koq la chanté (cocorico, le coq chante). Les voix sont cassées, fatiguées par la nuit, le rhum qui tourne et les cigarettes.
On ne peut pas non plus parler de musique guadeloupéenne sans parler d’Akiyo. Au départ, c’était un groupe de musiciens, plutôt indépendantistes, qui se revendiquaient de la culture guadeloupéenne (en opposition à la culture française) et œuvrait pour sa renaissance et celle de sa musique, notamment à travers le carnaval. Ils ont donc investi celui-ci en défilant dans des costumes (feuilles de bananes, cornes de buffles) et des instruments (tambours en bois et peau de cabrit, cornes de lambis, etc.) traditionnels. Comme personne ne les connaissait, tout le monde demandait : « A ki yo ? » qui sont-ils ? Nom qu’ils ont gardé.
Le mouvement culturel est devenu d’importance, plus une manifestation ni un carnaval digne de ce nom sans Akiyo. Les jours gras, ils peuvent faire défiler jusqu’à cinq mille personnes, toutes dans le même rythme. C’est magnifique et terriblement impressionnant. Le groupe tourne dans le monde entier et participe à de nombreuses manifestations.
J’ai sélectionné plusieurs morceaux pris sur deux disques différents (sur cinq ou six). Trois morceaux de leur tout premier « Memoryes » :
– leur titre phare, celui qui ouvrait tout leur concert, celui qui les fait reconnaître partout où ils passent : Akiyo La O La’w Kale Konsa (Akiyo, ou vas-tu ainsi).
– Mas Lov (amour des masque), un premier pot-pourri de musique de carnaval, ils jouent ce genre de morceaux pendant qu’ils défilent.
– Sen Jan. Une autre pot-pourri de musique carnaval. Sen Jan, c’est le nom du rythme propre à Pointe à Pitre, la ville d’Akiyo. Mas a Sen jan, c’est un style de carnaval, une musique propre à la région pointoise.
Akiyo a réalisé avec le groupe breton Carré Manchot un album, « Lyienaj » (lien). Il y a des morceaux guadeloupéens revus à la sauce bretonne, mais il est clair que le contraire existe aussi. Et le mariage est fort réussi. J’avais retenu deux morceaux mais je n’ai pas trouvé le premier dans cette version sur le Net.
Le premier est Fos
“Dépi tou piti
Manman yo lévé yo
Dépi tou piti
Papa yo pran swen a yo
On jou vin rive
Kolon débaké
Pran yo an kontinan la
Chayé yo an karaib la
Fé yo chayé koton
Fé yo chayé kann
Féyo chayé bannan
Féyo chayé kafé
Tou chayé yo chayé
Nonm pas té janmen rékompensé
Tout chayé yo chayé
Travay lété an ba fwet la
Anba fwet la.”
Il étaient élevés par leurs mères, protégés par leur père. Un jour les colons sont arrivé du continent et les déportèrent vers la Caraïbe. Il ont travaillé le coton, ils ont travaillé la canne, ils ont travaillé la banane, ils ont travaillé le café sans jamais être récompensés, en recevant des coups de fouet
Un jour, ils en ont eu assez. Les hommes noirs ont décidé : la liberté ou la mort. Ils ont brisés leurs chaînes et sont devenus de Nèg mawon. Ils ont gagné leur liberté et aussi leurs tambours. Nous remercions l’esclave et nous remercions Marcel, Macel lollia. Ceci, c’est ma force, l’héritage de Vélo, l’héritage des esclaves, l’héritage de Saint jean, l’héritage de Wobè Loyson, l’héritage de Kristenn Aigle.
Pour le second, c’est la bonne version, c’est Mizik à Mawsel, un hommage à Vélo
“Sa ki konnè Mawsel Lollia, pli gran tanbouyé a la ri la. I té ka sonné matin midi swa.E sé gras a li si jodi nou la Mawsel”
Souvenez-vous de Marcel Lollia, le plus grand tambourinaire de la rue. Il jouait sans arrêt, matin, midi, soir. Et c’est grâce à lui que nous sommes aujourd’hui ici, Marcel Un tout petit homme mais bien solide. Sa vie fut dure et bien trop courte. Elle fut consacrée au tambour. Son esprit domine la Guadeloupe, Marcel. Le joueur de tambour n’a que son tambour. Ses mains sont sa fourche, sa récolte le son de son tambour. Aujourd’hui, il nous a laissé le son, Marcel.
Quand Jomini chante « Matété a krab ki rann nou solid konsa, zyiam et maniok…»… moi, ça me donne toujours faim. J’adore le Matété de crabe. C’est un plat qu’on mange traditionnellement à Pâques, en pique nique, sur la plage. Bon, nous, on le mange à Paris dans notre salle à manger. Mais c’est alors toute la Guadeloupe qui déboule dans le salon… C’est un plat qui mélange crabe de terre et riz. La célèbre blogueuse culinaire C’est moi qui l’ai fait en parle d’ailleurs très bien. Le meilleur livre de cuisine antillaise que je connaisse est celui d’André Nègre. C’est toujours celui-ci qui m’inspire quand je veux cuisiner antillais. Il est rempli de digression et de considérations diverses et variées qui fait qu’on peut le lire sans même décider de faire la cuisine. Jugez plutôt sur cette recette de Matété de crabes.
Au delà de ces considération, la chanson de Jomini défend la bouffe créole contre la mal bouffe française, cassoulet et raviolis en boîte… La plupart des textes actuels de gwo ka sont en phase avec la réalité de l’île.
Akiyo est clairement marqué par le mouvement indépendantiste. Si les autres ne vont pas forcément jusque-là, ils sont tout de même très concernés par la réalité culturelle et sociale de l’île. Ainsi, les chants, sous couvert d’anecdotes variées sur la vie des îliens permet aussi d’énoncer une pensée, un vécu.
Lukuber Séjor, un phénomène. Il a obtenu une année un prix de la Sacem en 2001. Moi, je dirai que c’est un chercheur en tradition. Il paraît que ses textes sont superbes. Je ne maîtrise pas assez le créole pour en saisir toute la subtilité, mais je veux bien le croire. Palé pa babyé
Kan’nida est parmi le groupe actuel celui qui est le plus proche de la tradition de la musique gwo ka. C’est un groupe familial, les Geoffroy, de Sainte Anne en Grande Terre. Ils organisent de nombreux lewoz qu’ils animent et dans lesquels ils tentent de faire passer le souffle de la tradition. Le chanteur principal en était le frère aîné, décédé prématurément et qui paraît-il était un immense chanteur. Le flambeau a été repris par son frère Francky dit Zagalo. Moi, je trouve que la voix de Zagalo, c’est l’âme du gwoka. Et il n’a pas son pareil pour animer un lewoz digne de ce nom. Ses enfants participent maintenant au même titre que ses frères, ses sœurs, sa femme et parfois encore sa mère. Quand Kan’nida organise une lewoz, faut pas louper ça.
Les paroles des chansons sont, comme les autres, basées sur des anecdotes de vie et tentent de donner une morale à nos histoires.
“Kan’Nida
Randévou annou pa manké
Men mwen trapé on kontrayété
Nini malad, I kouché”
C’est donc l’histoire de Nini qui est malade et on s’inquiète pour elle et tout le village se manifeste pour aider sa famille. Mais Soleil pluie, soleil pluie, soleil pluie
L’humidité et la rosée ont eu raison de Nini
Alors Kan’nida appelle tous les grands chanteurs pour faire une veillée.
Ora, c’est l’histoire de la mère (on suppose que c’est celle du groupe), une manman kondané a pa jen komprann. Une mère condamnée à ne rien comprendre…
Elle n’est jamais allée à l’école, elle s’est sacrifiée pour ses frères et sœurs. A sa naissance on parlait de sous. Elle avait à peine compris quand le franc est apparu. Au moment où elle s’y mettait, les nouveaux francs sont arrivés. Sans toujours avoir compris, l’euro est arrivé.
Lors du départ de son fils au service militaire, elle a dû attendre six mois avant d’avoir des nouvelles. De nos jours en 4 secondes on touche les 4 points cardinaux.
L’évolution, l’évolution, tout est allé trop vite, ils n’ont rien compris […]
La radio est arrivée, elle n’a rien compris
La télévision est arrivée, elle n’a rien compris
L’ordinateur est arrivé, c’était encore pire
Qu’en à Internet, n’en parlons pas. (entewnèt rivé sé pa palé).
Guy Konket a longtemps vécu à Paris. Il habitait dans le quartier de la place Clichy où on a quelque chance de le rencontrer, faire le bœuf, le soir de la fête de la musique. C’est comme cela que je l’ai découvert. Lou avait six mois. Le Nôm était en Guadeloupe. Et je n’avais pas l’intention de passer la fête sans bouger. J’ai donc emmener le bébé faire les bars de mon quartier pour écouter de la bonne musique. Il y a dix ans, la fête était moins « énorme », plus conviviale. Bref, je passais donc de bar en bar avec la poussette quand j’ai été scotchée nette. Du gwoka. On jouait du gwoka sur le boulevard de Clichy. Je me suis assise à la terrasse. Lou était assise dans sa poussette. Elle était toute ouie. Et quand je suis repartie vers minuit (c’était bien assez tard pour un bébé de six mois et on n’était pas de là), la petite s’est mise à râler puis à trépigner… vous dire que c’est du bon son.
Kimbe red, sutou pas molli, kimbé red, sutou pas tremblé, kimbe red sutou pas pléré douvan Misié la. Il faut tenir le coup, ne pas mollir, tenir le coup et ne pas pleurer devant le monsieur… chanson de la souffrance et du malheur, des champs de canne, du fouet reçu, des punitions infligées, des humiliations endurées. Kimbe red. Les mots dont on s’amuse, prennent parfois, remis dans leur contexte, des tournures tragiques. J’ai lu quelque part cette phrase que j’avais noté tant elle est juste « Les Caraïbes sont une terre fertile en musiciens et en styles. À commencer par celui incarné par les tambourinaires qui frappent les esprits sur leur gwokas, legs rythmiques, mystiques et politiques, symbole de la rébellion des negs marrons. C’est de cette pulsation originelle dont parle la musique de Guy Konket, porte-parole des sans-voix. »
Konket a travaillé avec de nombreux jazzman et blues man et il donne souvent au gwoka une tournure plus moderne. Il a en tout cas joué un rôle décisif pour sortir le gwoka du folklore où il s’enlisait.
Kimbé rèd pa moli… cé moli ke rèd
Dans la mouvance gwoka, il n’y a pas de des neg à gren. Il y a aussi quelques femmes matador, des femmes de caractère qui ont su s’imposer et que le renouveau de la musique traditionnelle a poussé certain producteur à les enregistrer sur des CD.
Ainsi Aksidan, Mme Sylvanie Charlotte Mola pour l’état civil. Cette femme de 80 ans passé est une figure du bèlè, un style musical de la région de Basse Terre. Basée sur l’improvisation, il donnait lieu à de grands affrontements entre chanteurs rivaux lors de joutes musicales.
Aksidan a toujours vécu dans cette ambiance où tout est prétexte au bèlè. Dans ses chants, elle s’est ainsi inspiré de sa vie de femme qui a trimé très dur pour nourrir ses douze enfants (on ne compte pas beaucoup sur les pères là bas). Agricultrice, elle a travaillé dans les plantations de banane. Elle a même été éboueuse dans les rues de Basse Terre. Et elle chante Mwen pa maye mwen divosé. Madam a sa, cé mèt a manioc.
Et puis il y a la grande Médée. Médée Médélice, la voix du noël kakado. C’est qu’aux Antilles, il existe une grande tradition des chanté nwel (que je raconte là). Dans le village de Vieux Habitants, on organise le Nwel kakado. En écoutant man Médée, allez lire ce petit article, court et bien ficelée sur les réjouissances de fin d’année au pays. Des fois que cela vous donne des idées pour passer les prochaines vacances. Ceux qui ont goûté au jambon de noël ne s’en sont toujours pas remis tellement c’est bon. Goumé Pou Felo.
Et puis pour vous donner une idée de l’ambiance qui règne dans ces fameux chanter nwel, écoutez Kasika, un groupe de Capesterre Belle-Eaux, eux aussi passé maître dans l’art des cantiques. Vous n’écouterez plus jamais Il est né le divin enfant de la même manière.
Comme je ne suis pas sectaire,
je vais parler un (tout petit) peu de la Martinique.
Eugène Mona, chanteur aux pieds nus, poète fou. Un grand monsieur, centre de l’identité martiniquaise et dans lequel tous les musiciens de Madinina se reconnaissent. Ralé Ralé raconte ce moment de la pêche à la senne quand pêcheurs et tous les gens présents sur la plage viennent la tirer vers le sol
Et puis j’aime bien Kali. Son signe de reconnaissance, il joue du reggae sur un banjo. Le petit-fils de Gaston Monnerville, ancien président du conseil a trouvé un style très engagés. Je ne m’étends pas, il y a une très bonne biographie sur le site RFI. J’ai beaucoup chanté Gran Tomobil à mes enfants, en dansant, le rythme les berçait bien.
“Mwen pa ni manman isi
mwen pa ni papa isi
Mwen pa ni manman isi
gran tomobil lé krazé mwen, chè
Mwen pa ni manman isi
mwen pa ni papa isi
Mwen pa ni manman isi
gran tomobil lé krazé mwen
Je n’ai pas de maman ici,
Je n’ai pas de maman papa ici.
Je n’ai pas de maman ici,
la grosse voiture m’a écrasé, chè.
Je n’ai pas de maman ici,
Je n’ai pas de maman papa ici.
Je n’ai pas de maman ici,
la grosse voiture m’a écrasé.
Les chansons que j’ai choisies pour ma radio blog sont extraites d’un des ses meilleurs disques.
C’est sans doute un des rares candidats au concours de l’Eurovision que j’écoute régulièrement.
Il faut bien parler aussi de la diaspora,
des Antillais nés et vivants en France. Doc Gyneco est sans doute le plus connu et tout le monde connaît Né rue case nègre qui est passé en boucle sur certaines chaînes à sa sortie. Il sont nombreux les rappeurs qui sont des bébés du Bumidorm, cette société qui organisait l’immigration massive des Antillais vers la métropole dans les années soixante et soixante-dix, ces petits nés et ayant grandi dans le 9.3.
De tous ces rappeurs, le groupe que je préfère est sans contexte Saïan Supa Crew. Il n’est pas constitué que d’Antillais, loin s’en faut. Mais le morceau Angela rappelle constamment l’origine de certains de ses membres par sa musique et bien sûr par ses paroles en créole.
Voilà, l’équipage espère que vous avez fait un bon voyage et qu’il vous retrouvera bientôt sur sa compagnie en direction des îles sous le vent.
La radio va être mise en place au fur et à mesure. C’est mon, mon serveur ftp n’arrête pas de bugger. et avec un Mac, c’est moins simple qu’avec un PC. En effet, il faut traduire titre par titre en rbs, et c’est long comme un jour sans pain.
Note du 28 janvier : commentaires fermés pour cause d’attaque de spam grrrr
Le dimanche 19 juin 2005, 10:31 par LuLu
Ouawou tu connais Toto Bissainthe ! J’ai le CD, et c’est beauuuu ! ça me donne une nostalgie terrible de l’ami qui me l’a offert aussi …
Je ne connais rien en musique créole des autres îles, mais en musique haïtienne il y ceux que tu cites, je connais aussi « Ti Coca » (très trad) et aussi « Beethova Obas » un très bon guitarriste super sympa 
Note j’aime bien le nom de « Lukuber »
(un ancêtre voyageur ?)
2. Le lundi 20 juin 2005, 17:40 par racontars
Je connais aussi le musicien Beethova Obas, il est en second sur ma liste 
3. Le lundi 20 juin 2005, 20:02 par Jazz
Bon, je n’ai pas encore lu ta longue note dans son intégralité, mais j’ai d’ores et déjà noté le titre Si de Beethova Obas, une chanson qui me met les larmes aux yeux.
La dernière fois que je l’ai entendue, c’était l’an dernier, en Septembre, alors que j’étais allongée sur le sable de l’îlet du Gosier (et bien entendu, ça n’a pas raté, j’ai pleuré comme une madeleine.)
Merci de nous faire partager ton amour de ces musiques-là aussi.
Sinon, en allant à la braderie des Créateurs à Abbesses, j’ai vu une affiche annonçant que de Marie-Jo Thério serait bientôt en concert (du 5 au 8 juillet prochains au Lavoir Moderne, 20 rue Léon, dans notre arrondissement chéri). J’ai pensé à toi…
4. Le mardi 21 juin 2005, 16:26 par racontars
eh bien, deux commentaires et les deux sur Beethova Obas 
5. Le samedi 20 août 2005, 04:24 par fleurdekaramelle
comment ça « parler un tout petit peu » de la Martinique?
nous avons d’excellents musiciens pourtant!
6. Le lundi 22 août 2005, 13:48 par racontars
Fleurdekaramelle : ben oui, un (tout petit) peu, parce que déjà, j’étais très longue et que j’avais déjà du mal à choisir parmi tous les titres que je voulais faire écouter. J’avais prévu beaucoup plus de place pour la Martinique, mais il m’a fallu couper…
cela dit, bien sûr que la Martinique a de très très bons musiciens.
et nous pensons très forts à toute la Martinique en ce moment.