Cela faisait très longtemps que je n’avais pas pris une rage. Et l’autre jour, en pleine réunion, je me suis lâchée. Ce putain de connard qui ne pense qu’à faire de l’entrisme, à se montrer, à s’exhiber et qui nie les problèmes quand ceux-ci touchent une institution où il a, lui, le bon goût de siéger, quitte à laisser des gens gravement dans la panade, il m’a fait voir rouge. En pleine réunion, j’ai explosé. Et nous avons passé cinq minutes à nous engueuler copieusement.

Je me suis mise beaucoup en colère quand j’étais adolescente, puis jeune adulte. Je la sentais monter, je tentais de la freiner, de l’empêcher d’exploser, mais cette violence en moi, je ne pouvais plus la barrer. Ça faisait tellement mal, il fallait que ça sorte. Et de peur de frapper quelqu’un, il m’arrivait de me frapper moi-même.

Dans la rue, j’étais en colère ; le matin, j’étais en colère ; au bureau, j’étais en colère. J’étais une femme en colère…

Pourtant, je déteste cela. Je fuis le conflit autant que je peux. Il peut même m’arriver de travestir mon sentiment profond pour aplanir une difficulté, essayer de convaincre, d’amener ou de maintenir le nécessaire débat. J’avale des couleuvres monumentales, parfois par tactique, parfois parce que j’aime bien les gens qui sont en face de moi, parfois aussi parce que l’attaque me laisse sans voix. Parce que je sais que l’autre provoque, que l’autre agresse et que si je réponds ce que je pense vraiment au fond, ça va dégénérer. Ça ne sert à rien, même pas à me soulager.

Heureusement, pour ma tranquillité, je suis nettement moins colérique qu’auparavant. Je me contrôle beaucoup mieux. Et les sources de colère ne sont plus internes, mais externes.

Sauf que…

Sauf quand je suis crevée, sauf quand je suis angoissée, sauf quand je suis assiégée… Là, la vieille chienne hurlante revient, elle s’installe et elle n’attend qu’une étincelle pour exploser. et ça fait mal. Alors je ne sais pas quel sera celui qui s’en prendra plein la gueule, mais il ne pourra pas dire qu’il n’a pas été prévenu…

Peut-être que ce sera l’imbécile précité qui, alors que les parents d’élèves et le comité citoyen de l’école organisaient une journée d’action aujourd’hui, comme toutes les écoles de l’arrondissement, pour protester contre les rafles, les expulsions qui continuent dans un silence assourdissant, alors qu’il n’a pas levé le petit doigt pour nous aider, a lâché que lui, il allait soutenir dans une autre école, parce qu’il a entendu que les huiles politiques iraient probablement y faire un tour.

Peut-être ce sera aussi contre le député local (PS) qui, quand il a remonté la rue de l’école et qu’il nous a vus, s’est mis a rasé les murs, faisant comme s’il ne nous voyait pas (et franchement, il aurait fallu être aveugle). Alors que nous l’interpelions, il a fait celui qui n’était au courant de rien (son fils est à l’école, il est informé comme tous les autres parents). « Et la question que vous deviez poser à l’Assemblée nationale et qui traîne sur votre bureau depuis septembre, qui devait dénoncer l’injustice, les conditions iniques du traitement des étrangers, vous allez la posez quand ? » « Oui, vous comprenez, il va falloir que l’on se revoit, qu’on en discute… » Ben voyons. La session parlementaire finit dans quinze jours. Il se réveillera sans doute dans trois semaines.

Peut-être ces élus, ces candidats, de Bayrou à Bové en passant par Royal qui se gardent bien de dénoncer quoi que ce soit : ni le sort de la famille kosovarde expulsée manu militari, ni les rafles dans les villes, ni l’application inique de la circulaire Sarlozy. Surtout ne pas faire de vagues, des fois qu’on heurterait de l’électorat bien français. On nous chuchote dans l’oreille : « Ne vous en faites pas, voyons, si nous sommes élus, tous les déboutés de la circulaire seront régularisés. » Mais ce n’est pas ça que nous vous demandons bande de nases. C’est maintenant qu’il faut dénoncer les atteintes à la dignité humaine d’adultes et d’enfants. Nous ne voulons pas que tous les étrangers soient régularisés, mais que leur cas soient examinés en toute justice, qu’on les traite comme des êtres humains, pas comme de la vermine.

Peut-être contre ces opérations de marketing à la con, qui appelle les gens à éteindre leur lumière pendant cinq minutes entre 19 h 50 et 20 heures. Non pas contre les opérations marketing, après tout, c’était une bonne idée pour faire de la pub pour la rencontre qui a lieu en ce moment, mais contre ceux qui se paient cinq minutes de militance à peu de frais et ensuite vous donnent des leçons de vie. Couper l’électricité pendant cinq minutes, quel courage, quel exemple. Ça, c’est de la prise de conscience coco !

Pourquoi l’opération marketting ne s’est-elle pas attaquée à la voiture ? Une journée sans voiture, pour avoir de l’air pur, ça ! ça aurait un vrai symbole, une vraie action collective d’envergure. Mais tout simplement parce que ça n’aurait jamais marché. Ceux qui veulent bien se donner bonne conscience en éteignant leur lumière pendant cinq minutes ne sont guère prêts à prendre les transports en communs pendant une journée, abandonnant pour ce temps-là, leur voiture ou leur deux-roues à moteur. Symbole, symbole…

Contre ceux qui se disent de gauche et qui tapent à bras raccourcis contre la candidate du PS, faisant le jeu de Sarkozy. Sans le vouloir, pas sûr, tellement la haine est immense. Et qui me foutent la trouille. Tous les jours, je vois les libertés se restreindre, tous les jours, je vois le service public attaqué, vilipendé, qu’il s’agisse de l’école ou le gouvernement actuel, ne serait-ce qu’avec le problème de la lecture, a bien fait prendre des vessies pour des lanternes aux parents légitimement inquiets pour le devenir de leur marmaille.

Ils ne sont pas beaux les projets de ces messieurs pour l’école de la République. Ils puent même. Alors que les classes pauvres, au sens premiers du terme, sont de plus en plus nombreuses, comment allons-nous faire pour offrir une scolarité digne de ce nom à nos enfants, même les plus doués d’entre eux.

Peut-être aussi contre cette journée, à laquelle j’ai participé et que j’ai aidé à organiser dans l’école, une journée contre les rafles et les expulsion. On occupe l’école, on distribue des tracts, on fait signer des pétitions et on organise un vote contre les rafles et les expulsions. Et ainsi, on donne bonne conscience à des gens qui ne lèveront pas le petit doigt pour faire autre chose que de dire : « Tout de même, c’est dégueulasse ce qu’il fait Sarkozy. » Et pourtant, malgré tout, merci de ce soutien et de cette aide… C’est déjà ça. Mais voyez où nous en sommes rendus, à faire de l’agitation communication pour protéger des femmes, des hommes et des enfants.

Et sûrement contre cet assistant social de la Cafda qui use de son pouvoir pour emmerder et humilier les familles. Ce matin, nous avons reçu un couple de biélorusses aux abois. Jusqu’ici, ils se débrouillaient tout seul, ne demandant rien à personne. Quand il nous a vu devant l’école, avec nos tract et nos pétitions, le monsieur est parti chercher sa femme, et ils sont venus nous raconter leurs malheurs. Ils doivent passer devant la commission des recours, ils ne savent pas encore quand. Ils ne sont donc pas (pas encore?) en situation irrégulière.

Tous les mois, la mairie alloue à ces familles une aide de 80 euros. Mais il faut obligatoirement que la demande soit faite par un assistant sociale. Or celui-ci n’envoie pas les dossiers. Pourquoi ? Va savoir. Toujours est-il que le couple, au bout de mois et de mois à aller quémander sans aucun résultat auprès de cet homme odieux et de se faire humilier, a écrit à la mairie, lui signalant qu’il ne touchait rien depuis des mois. L’argent est arrivé, et sans doute un courrier de remontrance. Alors, pour se venger, le bâtard de sa race n’a rien trouvé de mieux que de virer le couple de son logement en hôtel et de faire pression sur eux pour qu’il demande un logement dans un autre organisme. Mais le délai est de trois semaines, minimum. Ça veut dire, trois semaines dans la rue.

Il fallait les voir tous les deux ce matin, si jeunes et tellement dignes, mais tellement angoissés qu’ils partaient en vrille. Répétant en boucle leur histoire, alors que nous avions compris depuis un moment ce qui se passait et que nous leur avions dit que nous allions les aider. Mais ils avaient tant besoin de parler, de dire. Je crois que ce qu’ils avaient vraiment besoin, c’est de pleurer. Mais ça, ils ne pouvaient même plus.

Alors la colère, oui. Mais la colère est partout. Et un jour, ça va faire BOUM !