La culture sauve de tout y compris de l’angoisse. Aussi, j’étais très contente de sortir hier soir pour aller au théâtre de la Ville. Initialement, j’avais réservé des places pour un ballet de la très belge Anne Teresa de Keersmaeker. Elle a en effet deux spectacle à Paris cette saison, le premier cette semaine, sur une musique de Steve Reich, le second la semaine prochaine, sur Bartôk, Beethoven, Schönberg. Je ne sais si c’est une erreur de la secrétaire du CE grâce à qui je réserve mes places, ou du Théâtre de la ville, toujours est-il que je me suis retrouvée avec deux places pour un moment de théâtre, La Poursuite du vent, de Claire Goll adapté par la comédienne Viviane de Muynck.

J’ai donc changé mon fusil d’épaule, et au lieu de me rendre au spectacle avec Lou, j’y ai été avec Luce. Ce qui était une bonne idée, pour moi, comme pour elle. Je ne savais évidemment pas grand chose de cette pièce que j’avais donc choisi par le plus grand des hasard. Sur Internet, j’avais appris qu’il s’agissait d’un monologue racontant la vie d’une poétesse du siècle dernier, qui parlait de tout le monde littéraire de son époque, fascinant sans doute, mais peut-être un peu obscur pour une jeune demoiselle de 12 ans qui n’a aucune des bonnes références.

Luce m’a rejointe à la maison, ce qui lui a donné la possibilité d’embrasser ses nièces, pour le plus grand bonheur de celles-ci. Puis nous avons rejoint le théâtre des Abbesses, que ma sœur ne connaissais pas. C’est un petit bijou de théâtre. Nous étions au balcon, deuxième rang, plein centre, bien, placée donc. Mais je ne sais pas q’il y a ici de mauvaises places.

La lumière s’est éteinte, puis rallumée en tamisé et nous avons entendu une voix. Une vois grave, basse, belle. Un souffle vivant qui prend de la puissance au fur et à mesure que son histoire défile. La voix d’une vieille femme qui un an avant sa mort, raconte sa vie, une vie extraordinaire au milieu de gens extraordinaires. Et on est à l’écoute de ce texte magnifique, mais qui n’est pas un texte, mais un récit, vivant, chatoyant, merveilleux. On tend l’oreille, comme on le ferait pour mieux entendre notre grand-mère nous égrener ses souvenirs, ses amours, sauf que ceux-ci s’appelaient Rainer Maria Rilke et Yvan Goll. On ne comprend pas toujours tout, comme quand notre aïeule nous parle, parce que, parfois, c’est plus à elle même qu’elle s’adresse qu’aux petits enfants du siècle que nous sommes.

Et nous voyons s’animer et vivre tous ces artistes magnifiques, nous apprenons leurs petits secrets, nous découvrons l’envers du décor : la froide indifférence de Joyce, la bonhomie de Malraux qui la sauva de la misère, la sauvagerie de Picasso, le sens su commerce de Chagall, la folie d’Artaud, la gentillesse de Léger, la mégalomanie de Breton, la hantise des enfants de Rilke, les avortements, la place des femmes, la sienne auprès de son mari, muse et vestale, mais certainement pas chair incarnée. Elle ne mâche pas ses mots, au point qu’à la sortie de son livre, celui-ci fut très controversé, les adorateurs des grands hommes n’aimant sans doute pas qu’on jette un regard critique sur l’objet de leur adoration. Mais c’est justement ce franc parler qui rend ce texte si passionnant et si drôle.

Cette histoire, qui est la sienne, mais aussi la nôtre est d’une actualité mordante, notamment quand Claire Goll s’emporte sur le sort et l’humiliation faite aux étrangers, leur obligation de passer devant des fonctionnaires hautains qui les humilient à loisirs, l’énergie et le temps perdu à réunir des papiers qui ne serviront souvent à rien, la peur de se voir reconduire à la frontière, cette situation inique qui vous empêche de vivre et de créer.

Claire Goll n’est pas tendre, elle en a trop vue pour être dupe de la comédie de la vie. Mais elle est terriblement vivante. Une femme entière, moderne, une femme. Et merveilleusement servie par Viviane de Muynck. Pendant une heure vingt, elle nous tient en haleine, nous ramenant à elle dès que notre esprit s’égare, nous menant par le bout du nez de l’ironie pour nous cueillir par l’émotion quand elle conte la mort d’Yvan Goll.

Je suis sortie de là émue aux larmes et gonflée à bloc. A côté de nous, deux jeunes oies faisaient la fine mouche. Elles n’avaient pas apprécié. Il leur manquait des référence. L’une n’avait aucune idée de ce qu’était le mouvement dada (dont Claire Goll et son mari furent à leur corps défendant, d’importantes figures). L’autre ne connaissait pas la moitié des personnalités mentionnées. Je ne lui jetterai pas la pierre. Je ne les connaissais pas toutes non plus. Et qui avait connaissance de l’existence d’Yvan et Claire Goll avant de lire ce post ?

Luciole et moi avons été boire un coup au Baroudeur, un bistrot sympa de l’autre côté de la place des Abbesses. Nous avons parlé de la pièce, du théâtre, des lendemains dont on attend tout, le pire comme le meilleur. Et puis nous sommes parties chez nous, chacune de notre côté.

Oui, la culture sauve de tout, y compris de l’ennui et de l’angoisse. J’espère seulement qu’elle ait encore un avenir chez nous. Les menaces qui pèsent sur le statut d’intermittent du spectacle, le spectre de la censure me font douter. Là encore, comme disait le chanteur, la femme est l’avenir de l’homme. En tout cas des Français. La Poursuite du vent était en Avignon au mois de juillet. On peut lire une interview de la comédienne et du metteur en scène ici.

La seule chose que je regrette, c’est l’éclairage, des rangées de spots qui descendent les une après les autres et qui parfois nous en mettent plein les yeux, Et le praticable, assez laid, sur lequel se meut la comédienne. Son talent n’avait pas besoin d’un pareil habillage.

Le dimanche 6 mai 2007, 08:17 par Bladsurb

Aahh ! Je disais bien, que du Keersmaeker aux Abbesses, c’était peu crédible !… C’était la première fois que tu voyais Viviane De Muynck ? Elle est souvent dans les spectacles de Jan Lauwers, qui sont souvent extraordinaires (et parfois ratés …). Si « La chambre d’Isabella » tourne à nouveau, je te le conseille !