Le lendemain, je n’étais pas souriante… Loin de là. Quand je me suis réveillée, j’ai réalisé. Une immense chape d’angoisse pesait sur ma poitrine. Quelqu’un avait porté plainte contre moi, j’allais passer au tribunal pour une chose que je n’avais pas faite. J’en pleurais. Le Nôm et Lou essayaient de me remonter le moral, mais n’y arrivaient pas. J’ai passé un week-end affreux. J’ai téléphoné à ma mère qui m’a promis de voir ce qu’elle pouvait faire.

Le lundi, j’ai été voir l’éditeur du journal pour lui raconter ce qui s’était passé. J’en pleurais toujours. J’étais paumée, je ne savais pas quoi faire. Il a fait deux choses : téléphoner au service juridique du journal pour savoir s’ils pouvaient quelque chose pour moi puisque l’incident avait eu lieu à la sortie du travail. Le service juridique lui a répondu : « Mais vous n’y pensez pas ! Si on se mettait à défendre tous les salariés, nous n’en sortirions pas. » Je crois aussi qu’ils n’étaient pas du tout sûrs de mon innocence. C’est d’un classique. Face à l’autorité, forcément, je devais avoir des torts.

La deuxième chose fut de contacter le responsable de la communication de la RATP que mon patron connaissait. Celui-ci lui a conseillé de ne pas intervenir. J’étais sans doute coupable et, si je ne l’étais pas, son intervention à lui patron de presse, ferait penser le contraire.

Ma mère n’était guère plus encourageante. Un de ses collègues du ministère avait eu le commissariat, qui avait déjà transmis la plainte et qui a expliqué qu’il était impossible de faire autrement vu qu’elle émanait d’agents assermentés. Assermentés !

J’ai compris qu’il fallait que je me débrouille toute seule. J’ai donc téléphoné à un avocat de mes amis. Lui, je savais que je pouvais compter sur lui. Au téléphone, il a commencé par se moquer de moi. C’était sa façon de me rassurer. De me faire comprendre que si lui en riait, c’est que ce n’était pas si grave. Mais j’étais tellement au fond de la nasse que je n’arrivais pas à reprendre confiance. J’étais incapable de reprendre le métro. Je voyageais en bus, je prenais mon vélo, j’allais à pied, en taxi. Mais descendre dans une station de métro était au-dessus de mes forces. Mon avocat se rendant compte de mon état m’a convoqué dans ses bureaux à Bagnolet.

C’est un endroit pour lequel j’ai une tendresse particulière. Il s’est passé dans cette maison des choses d’une grande importance pour moi. Nous y avions, des collègues et moi, passé des heures. Me J. était spécialisé dans le droit du travail et nous défendait dans un grave conflit avec notre entreprise. Depuis, je le considérais un peu comme mon père. Il savait beaucoup de chose de moi, de ma vie. Je crois qu’il m’aimait bien. En paternel. Il est mort, il y a deux ans et son départ laisse en moi un vide que rien ne pourra combler. C’était un mec bien.

Le fait d’être à nouveau dans son bureau du rez-de-chaussée, de retrouver le va-et-vient de ses confrères, des secrétaires, m’a fait un bien énorme. Nous avons déjeuné ensemble. Il m’a dit que lorsque je serai en prison, il me porterait des oranges. J’appréciais moyennement son humour. Au fond de moi, j’étais toujours paniquée. Mais je savais qu’il était là, qu’il ne me laisserait pas tombée et qu’avec lui, tout irait mieux.

Faut dire aussi qu’à cette époque-là, j’avais de grosses difficultés financières. Le Nôm était en fin de droit et n’avait plus de ressources, je payais les mensualités d’un impôt calculées sur ce que j’avais gagné les années précédentes et que je ne gagnais plus. Et il fallait que je paie la crèche de Lou dont le prix était aussi calculée sur mes gains des années précédentes. Je n’y arrivais pas. J’envisageais avec angoisse les frais de justice qui ne manqueraient pas de me tomber dessus.

Là dessus est arrivée la première convocation pour une confrontation. Moi qui arrivais tout juste à me remettre, j’allais me retrouver devant les C. Je le vivais on ne peut plus mal. L’angoisse était de retour, j’avais des phobies. Je ne prenais toujours pas le métro.

Je me souviens, le rendez-vous était au commissariat de la gare Saint-Lazare, situé près des quais. Nous y étions à l’heure avec R. Les C. ne se sont pas présentés.Ils avaient autre chose à faire. Mais j’ai appris que la femme qui avait porté plainte avait eu quatre jours d’ITT. J’en étais malade. Les flics étaient sympas, visiblement, ils ne portaient pas les C. dans leur cœur, mais ne pouvaient pas trop en dire plus.

A la deuxième confrontation, ils étaient là. Celui par qui tout avait commencé et celle qui avait porté plainte. Je ne sais pas vraiment à quoi servait cette rencontre. Il était clair que nos positions étaient inconciliables. La première chose qu’ils ont dite c’est qu’ils étaient assermentés et donc que leur parole valait plus que la nôtre. J’ai haussé les épaules. R. et moi avons raconté nos histoires, eux la leur. Et nous sommes repartis chacun de notre côté.

J’étais mal toujours. Constamment sur la défensive, angoissée, parlant à peine. J’avais déjà fait une dépression et javais peur de replonger. En plus, j’ai fait une fausse-couche.

Alors, j’ai fait beaucoup de vélo. Et puis j’ai attendu. Attendu. Attendu. Attendu d’être enfin convoquée par le tribunal. Que voulez-vous, il n’y avait plus que cela à faire…

Le mercredi 26 janvier 2005, 00:22 par LuLu
Je la connais déjà un peu cette histoire mais elle n’en reste pas moins palpitante à relire. Un vrai thriller dis-moi !
J’ai toujours froid dans le dos quand je croise ces énergumènes, même quand j’ai ma carte avec moi… Y’en a bien un qui a réussi à me mettre dans tous mes états un jour pour avoir oublié ma carte orange, alors que j’étais à la bourre pour aller bosser…

Le mercredi 26 janvier 2005, 00:31 par Buch
Je ne ris plus du tout, maintenant !
Quelle horrible engrenage, comment peut-on faire ça à quelqu’un qu’on ne connait même pas ? l’angoisse !

Le mercredi 26 janvier 2005, 06:09 par jeff
je compatis toujours…
J’ai suffisamment pris de transport en commun pour remercier le ciel que ce ne me soit jamais arrivé.
Tu sauras quoi dire la prochaine fois que le gouvernement parlera d’une réforme du service public….
Assermenté….ksss…

Le mercredi 26 janvier 2005, 09:45 par Anne
C’est hallucinant, cette histoire…

Bon, pour t’avoir vue depuis, visiblement ça ne finit pas trop mal mais …

Ça n’arrive pas qu’aux autres.

Dire que des tarés comme ça sont assermentés, c’est pas possible ??!!

Le mercredi 26 janvier 2005, 10:43 par Jazz
A chaque fois que l’on me raconte ce genre d’histoires, je reste stupéfaite. J’hésite entre incrédulité et colère.
(Mais, s’il te plaît, fournis-nous la suite de cette histoire hallucinante…)

Le mercredi 26 janvier 2005, 11:25 par Racontard
Oui, c’est une drôle d’histoire…
Jeff : je ne vois pas le rapport entre mon histoire et le service public.
Des conards, il y en a partout. Chez les flics aussi. ce n’est pas pour cela qu’on va privatiser la police. D’ailleurs, (j’en ai une petite expérience, cela fait plus de 20 ans que je bosse dans le privé), il y a une floppée d’andouilles, d’inutiles et de conards méchants, prêts à tout pour asseoir leur petit pouvoir à la con. Il y en a un là où je bosse actuellement, qui a un poste important, vu qu’il est le directeur artistique, mais c’est un conard à un point abyssal. Des abus de pouvoir, il y en a partout.
J’ai été contrôlée moult fois dans ma vie. Je suis toujours tombée sur des gens courtois, qui faisaient leur métier. Je suis tombée sur un gang de racketteur. Ça existe, il faut le savoir. mais cela existerait de la même façon dans le privé.
Donc, excuse-moi de te le dire, mais ton raisonnement ne tient pas debout.

Cela dit, je suis pour le service public. Je fais parti des Français qui sont d’accord avec leur grève. Entre des transports en commun tels que nous les connaissons et ceux qui ont sévit en Angleterre après la dénationalisation, avec les accidents, la vétusté, les retards et la gabegie qu’il y a eu, je n’ai pas l’ombre d’une hésitation. Je considère que les services publics sont les seuls à voir l »intérêt premier du citoyen que nous sommes. Et à investir pour aller équiper des régions reculées où les coûts sont prohibitifs pour les autres.
Voilà, cela devait être dit parce que je refuse que mon témoignage soit compris comme une remise en cause des services publics.

Le mercredi 26 janvier 2005, 12:55 par samantdi
Quoi que l’on pense du service public, il est clair qu’ici il y a abus de pouvoir ! Et les abus de pouvoir ne sont pas spécifiques au service public… Je reste quand même stupéfaite de l’engrenage qui se met en marche sur un simple faux-témoignage de personnel « assermenté »…

Cela donne à réfléchir sur le mensonge. On le rencontre chez les enfants, il arrive que des enfants mentent au point d’envoyer quelqu’un en prison, ou que des gens nient jusqu’à leur mort des actes qu’ils ont commis… Ces gens arrivent, je pense, à se mentir à eux-mêmes, à croire à ce qu’ils racontent. Effrayant quand on en est victime…