L’été est passé, nous sommes partis en vacances dans les Cévennes. Puis revenus. J’ai repris le travail. Je ne prenais toujours pas le métro. Toujours blocage. L’automne a passé, puis l’hiver. Je suis partie en Guadeloupe avec Lou, le le Nôm est resté à Paris. C’est lui qui a reçu la convocation au tribunal. Comme j’étais à 8 000 kilomètres de là, je ne pouvais pas m’y rendre. L’angoisse revenait, me gâchait mes vacances. J’ai raconté l’histoire à ma belle famille qui était sidérée. Ils ont dû considérer que ces métropolitains étaient vraiment fous.

J’ai écrit au tribunal pour demander le report de mon affaire. Cela a été accepté. Nous avons attendu encore. La nouvelle convocation est arrivée, je passais en mai. Un an, je vivais depuis un an avec cette épée de Damoclès, avec la hantise de croiser à nouveau les C.

Comble de l’ironie, mon copain avocat était parti à Saint-Domingue pour quelques jours de vacances bien mérité. C’est un autre avocat, que je connaissais heureusement, qui s’est substitué à lui. R. et moi avions rédigé nos témoignages. Trois pages de récit précis, détaillés. Il fallait être le plus clair et le plus complet possible.

La veille, l’avocat m’a appelé pour me dire qu’il serait là tard, mais de ne pas m’en faire, que mon affaire passerait en dernier. Je n’étais sûre de rien. Je me suis présentée à l’heure indiquée sur ma convocation. Je n’étais jamais entrée au palais de justice, je découvrais un univers architectural, une ambiance austère… Je n’avais pas trop le cœur à rigoler.

Effectivement, je suis passée la dernière. A cause de mon avocat, mais aussi parce que le témoin principal à charge, celui qui était à l’origine de tout, était également le témoin principal dans un autre procès du même genre dans la chambre voisine. Les paroles de la commissaire de police me sont revenues à la mémoire : essayez de savoir dans combien d’histoires ces gens-là sont embringués…

J’ai passé ma matinée à écouter les affaires des autres. J’étais effarée. Je découvrais tout un monde. A chaque fois, une similitude : un policier, un membre des forces anti-crotte de chiens, un autre policier, des gens en position de pouvoir… se plaignaient de coups, s’appuyaient sur un préjudice moral ou physique pour demander des dommages et intérêts. Les accusés, essentiellement des jeunes et des femmes, parlant mal français, n’arrivant pas à expliquer leur histoire, peu aidés par des avocats commis d’office qui visiblement n’en avaient pas grand-chose à faire…

L’histoire la plus improbable que j’ai entendue était celle d’une gardienne d’immeuble d’origine du Cap-Vert. Elle parlait très mal français mais, heureusement, ses papiers étaient en règle. C’était une toute petite femme d’une quarantaine d’année. Son accusateur, un solide gaillard d’environ 30 ans, jeune fonctionnaire de la ville, membre de la brigade anti-crotte de chien (si, si, ça existait, ça existe peut-être toujours…). La mairie avait décidé de sévir contre les maîtres des toutous faisant leurs déjections ailleurs que dans les caniveaux. La brigade intervenait donc pour s’adresser aux propriétaires, les mettre en garde, leur dire que dans les semaines suivantes, les amendes allaient tomber et qu’elles seraient importantes.

Ce qu’on raconté ces deux-là n’avait pas grand-chose à voir. Ils n’était d’accord que sur un seul point : la femme promenait son chien et que celui-ci faisait caca quand ils se sont rencontrés. Ça tombait mal. Elle était étrangère, noire, en chemise de nuit sous son manteaux et n’avait donc pas ses papiers sur elle.

Ce qu’elle a raconté : Elle est rentrée chez elle pour chercher ses papiers, la loge était fermée, son mari dans les étages en train de porter le courrier. Elle est partie à sa recherche.

Lui : elle lui a dit qu’elle allait chercher ses papiers, mais au lieu d’entrer dans ce qu’elle avait désigné comme son logement, elle avait cherché à fuir dans les étages.

Elle : le fonctionnaire l’avait poursuivie, lui était tombé dessus. Elle avait eu très peur. Elle avait essayé de lui expliquer. Il s’était mis en colère. Elle ne comprenait rien. Elle s’est mise à crier et à hurler. Il a appelé du renfort. Elle s’est retrouvée au commissariat.

Lui : Il l’a poursuivi dans les escaliers. A un moment, elle lui a sauté dessus. Elle l’a ceinturé, par-derrière, elle lui a attrapé les couilles et elle les a tordues de façon très violente. Elle l’avait jeté à terre. Il avait été obligé d’appeler des renforts pour en venir à bout et on l’a emmenée au commissariat.

Elle devait faire à tout casser 1,50 mètre. Il dépassait largement le 1,80. Mais elle avait réussi à le ceinturer et à le jeter par terre. Ça relativise un peu l’idée qu’on se fait du sexe fort… C’est évident qu’il y avait des choses qu’elle avait du mal à raconter. C’était ses mots à elle, mélangés au portugais, difficiles à comprendre. L’avocat ne disait rien. Si ce n’est qu’elle était en règle et qu’elle travaillait. L’autre en face, la victime, s’exprimait clairement, il y avait le témoignage de ses collègues et des policiers arrivés à son secours, mais qui n’avaient pourtant pas assisté à la scène. Il a demandé des dommages et intérêts, les a obtenus. Plus l’amende et les frais de justice. Et cinq ans de mise à l’épreuve. J’ai calculé que cette femme allait devoir débourser 10 000 francs. Elle n’en avait évidemment pas les moyens. Elle aurait mieux fait de se payer un vrai avocat.

Toute cette misère, je me sentais mal. Mais je ne voulais pas sortir de peur de croiser les C.

Mon avocat est arrivé, avec un grand sourire, confiant, rassurant. Ce fut mon tour. Cela a été un jeu de pousser la plaignante dans ses contradictions, de relever toutes les incohérences de son discours, de celle du témoin principal. Je savais parler. Si je n’étais pas sûre de moi, je savais dominer mes émotions, voire en jouer. J’étais habillée élégamment, j’étais enceinte, j’étais journaliste, blanche, bref, une femme qu’on n’imagine pas en attraper une autre par le cou pour lui balancer un coup de genoux dans le bas-ventre, le tout avec un enfant de 2 ans et demi dans les bras.

L’avocat de la régie a tout essayé, parlant du traumatisme de sa cliente (ce à quoi la juge a répondu que dans le certificat médical, certes, elle avait eu 4 jours d’ITT mais que c’était pour les douleurs « sublimes » et sans qu’il y ait la moindre trace de coup ou d’ecchymose [et pour cause]. L’échange entre les deux fut assez vif), arguant que ce soir-là il y avait eu un pot au journal et que nous étions saoul (ce à quoi j’ai répondu que j’étais sur mon lieu de travail, qu’il y avait eu pot mais aussi bouclage ce qui m’interdisait de me mettre mal à ce point-là), que nous avions fraudé (ce qui était faux, j’étais moi parfaitement en règle, ma collègue avait sa carte orange dans son sac), que le contrôleur ne s’était pas planqué pour nous tomber dessus mais que nous l’avions défié en passant devant lui sans ticket, que nous l’avions pris de haut et que, nous autres, journalistes, l’avions copieusement injurié, lui et tous les fonctionnaires.

Suivait la liste des insultes proférées. On y était, le journaliste imbu de sa personne qui toise et méprise les autres. J’aurais bien rétorqué qu’il voyait trop de film, mais ça n’aurait sans doute pas plu. J’ai été très digne : j’ai avoué qu’il m’arrivait effectivement de proféré des insultes, mais celles mentionnées ne faisaient pas partie de mon vocabulaire. Que je n’avais pas injurié les fonctionnaires vu que ma mère était elle-même fonctionnaire au ministère de l’Intérieur et qu’une de mes sœurs était, elle, institutrice et que j’avais le plus grand respect pour cette profession.

Mon discours a dû bien passer. Heureusement. Mon avocat et R. m’ont dit plus tard que j’avais été parfaite. Mais ce qui ne les a pas aidés en face, c’est qu’ils ont fait intervenir un témoin de dernière minute, un autre C., celui qui est pour lequel le C. en chef venait de témoigner dans une affaire similaire. Ils étaient tellement sûrs d’eux, de leurs petites magouilles qu’ils ne se sont pas méfiés. Ce type n’était pas là au début quand tout à commencé. Il est arrivé à la fin, R. s’était déjà fait embarquée par les flics. Il n’avait rien vu du tout. Mais parlait comme s’il avait été là depuis le début. Il s’est emmêlé dans ses déclarations, s’est contredit, a contredit sa collègue qu’il n’avait pas entendue. Interrogée, j’ai répondu que je ne le connaissais pas, que je ne me souvenais pas l’avoir vu… Le silence est tombé, un peu lourd.

La régie demandait le remboursement des jours de congés, plus des dommages et intérêts, la plaignante environs 5 000 francs de dommages et intérêts. J’en étais à presque 30 000 francs si j’étais condamnée, sans compter l’amende.

Mon avocat a pris la parole. J’avoue que je ne me souviens plus du tout ce qu’il a dit. C’était très bien, c’est tout. Il a démonté toutes les allégations des accusateurs. A demandé la relaxe. Evidemment. La procureure ne m’a pas accablé. Elle n’a rien demandé.

La juge a reporté la décision à sept jours. J’étais la seule à ne pas avoir été condamnée. Les autres avaient eu leur peine immédiatement. Mon avocat était plutôt optimiste. C’était bon signe… Mais il me fallait attendre encore sept jours…

Le jeudi 27 janvier 2005, 00:19 par Aude dite Orium
Wo! je connaissais pas cette histoire, elle est complètement dingue! Ça fait vraiment flipper. je suppose qu’elle s’est bien terminée pour toi, mais je pense a cette étrangère qui a réussi a mettre par terre un gaillard, pauvre garçon, et qui a écopé de 10 000 fr d’amande. Et j’imagine qu’il y en a plein d’autres. Drôle de façon d’arrondir ses fins de mois. Y a des juges dans le coup aussi? Attérée, vraiment !

Le jeudi 27 janvier 2005, 02:49 par jeff
:o(

Le jeudi 27 janvier 2005, 02:50 par jeff
je dirai même pas que tu as été chanceuse d’avoir un bon avocat…
tu aurais été chanceuse, tu n’aurais pas eu à subir ça…

Le jeudi 27 janvier 2005, 03:29 par jeff
ce que je trouve le pire, c’est que tu ne peux même pas les poursuivre pour diffamation, procédure abusive ou abus de pouvoir!!!!
Et qu’ils peuvent continuer autant qu’ils veulent…

Le jeudi 27 janvier 2005, 08:45 par Anne
J’attends de connaître la fin avant d’être complètement soulagée…

Mais tous ces gens qui ont été condamnés et dont la culpabilité est très douteuse….

C’est d’une injustice…

Le jeudi 27 janvier 2005, 10:25 par Jazz
Toutes ces procédures qui servent les magouilles de personnes malintentionnées, avares et qui profitent éhontément de la faiblesse des autres, ça me débecte !
On dit « bien mal acquis ne profite jamais »
J’espère, mais c’est certainement en vain, qu’un jour ils éprouveront un remords qui les tourmentera à la mesure du mal qu’ils ont fait.
Mais ce ne sont que des espoirs.

Le jeudi 27 janvier 2005, 13:09 par lavomatic
Je suis sur le cul ! Je viens de raconter tout cela à mon copain, on a tous les deux la même position !
Mais c’est dingue cette histoire, il faut empêcher ces personnes de nuire ! C’est purement et simplement de l’escroquerie en bande organisée!!!
Ça m’effraie, y a pas de mot, c »est honteux etc etc !!!