On a ainsi pu assister au plus long conflit dans la presse française, celui qui a opposé Émilien Amaury, patron du Parisien, à ses ouvriers et à la Fédération française des travailleurs du livre (CGT). Il a débuté en mars 1975 pour ne s’achever qu’en août 1977. Un conflit aux nombreux rebondissements : « Occupation de l’imprimerie du journal, impression à Saint-Ouen sous protection policière, impression en province et même en Belgique, éditions pirates éditées par les grévistes, occupation des tours de Notre-Dame ou du paquebot France, spectaculaires rodéos pour bloquer la distribution du journal, ou destructions massives d’exemplaires sur les Champs-Élysées. » (Loïc Joffredo, La Fabrique de la presse, La Presse à la une, Catalogue de l’exposition de la BNF, 2012).
Les rédactions ne pouvaient pas rester à l’écart de cette modernisation. L’ordinateur a donc fait son entrée dans les entreprises de presse via la PAO et il a creusé sa place jusqu’à la révolution d’Internet. Chaque étape de cette mutation a bouleversé une partie de la chaîne de production et touché les métiers de la presse.
Premières victimes des ordinateurs et des logiciels de mise en page, les clavistes. Les journalistes qui, jusque-là dictaient leurs articles soit de vive voix, soit par téléphone, ont été incités puis obligés à saisir leurs textes sur les micro-ordinateurs qui ont envahi les rédactions pour livrer leurs articles au format numérique, via des disquettes puis des réseaux numériques.
Plus besoin non plus de l’atelier de photocomposition pour tomber les textes en placards (saisir les textes et les disposer en colonnes justifiées comme exigé par la maquette et sa charte). Les maquettistes utilisaient des gabarits sur ordinateur et pouvaient directement choisir les typographies nécessaires et imprimer les pages ainsi créées. Inutile désormais de coter les copies.
La disparition de ces étapes (clavistes, photocomposition, allers-retours entre la rédaction et les ateliers) a dégagé un temps appréciable et a rendu le travail beaucoup plus souple pour tout le monde.
Quand les articles n’étaient que programmés, c’était épuisant pour les rédacteurs qui devaient continuellement rebondir sur de nouveaux sujets. Cela a contribué à démobiliser une partie de la rédaction qui avait l’impression de travailler pour rien et, surtout, de ne pas savoir pour quel journal ils écrivaient. Comme rien n’allait, il leur était difficile de comprendre ce qu’on voulait d’eux.
VSD était un picture magazine et les reportages photo étaient alors nombreux. Ceux qui étaient commandés, mis en page mais écartés au dernier moment devaient malgré tout être payés. Ce qui alourdissait le coût d’une page.
L’arrivée de la PAO a eu également pour conséquence de rebattre les cartes de l’emploi, notamment pour les SR. Jusque-là, ils étaient soit peu mobiles soit très mobiles. Le turnover n’était pas très important, mais il y avait un gros volet de remplacements. Il y avait un groupe de SR en CDI et un autre en CDD ou en piges, qui assurait le remplacement du premier groupe (congés payés, maladie, maternité…). Un grand nombre choisissait ce mode de travail qui lui permettait de faire autre chose : de la rédaction (cela a été mon cas jusqu’à ce que j’entre à VSD), des voyages, une vie de famille, etc. Mais pour les autres, il se passait parfois de longues années avant d’accéder à un CDI. La maîtrise d’un logiciel de mise en page est donc devenue un plus pour intégrer une rédaction. Il fallait apprendre avant les autres pour prendre les postes avant les autres. La connaissance technique supplantait le savoir-faire professionnel.
Comme j’en ai été consciente très rapidement, j’ai appris à maîtriser les logiciels de traitement de texte (ils se ressemblent tous plus ou moins) : Word, Appleworks, Works, etc. Je pouvais donc livrer mes papiers sous format numérique. Ce qui m’a aidée à garder des piges rédactionnelles. Pour Xpress, cela a été plus difficile, le logiciel étant beaucoup plus complexe. J’avais réussi à financer une formation de secrétariat de rédaction sur informatique au CFPJ. Mais elle portait en réalité sur le SR en quotidien. Le logiciel étudié était fort différent de celui utilisé en magazine. Ce stage m’a cependant permis de comprendre la logique de ces logiciels. J’ai acheté mon premier ordinateur Mac, me suis procuré Xpress et j’ai commencé à m’entraîner sur des pages déjà montées que j’avais récupérées. J’ai également emprunté des livrets sur Xpress à des confrères qui avaient suivi une vraie formation grâce à leur entreprise.
En 1991, j’ai été engagée à Golf Magazine en certifiant que Xpress n’avait plus de secret pour moi. Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Mais j’en savais assez pour effectuer mes tâches de SR. Pendant un an, grâce aux maquettistes bien plus experts que moi, j’ai pu poursuivre mon apprentissage. Quand j’ai quitté ce journal, je maîtrisais vraiment ce logiciel de PAO. Cette adaptabilité m’a donné une double compétence. J’étais une SR efficace dans les tâches traditionnelles (vérification, réécriture, titraille, etc.) mais également dans les tâches techniques. Ce qui m’a permis de décrocher un poste de secrétaire générale à Viva, où j’ai participé à la réorganisation de la rédaction, puis à VSD.
Cette double compétence, à cette époque, était un plus. Or l’une d’elle n’avait rien à voir avec le journalisme. Elle était purement technique. Et elle allait changer durablement la fonction de SR.