Les ordinateurs et les logiciels de montage ont débarqué dans les rédactions pour la publication assistée par ordinateur ou PAO. C’était la suite logique de la modernisation de la presse avec l’arrivée des nouvelles technologies. Dans les années cinquante, la photocomposeuse a révolutionné les travaux d’imprimerie et le travail des ouvriers du livre. Elle s’est imposée définitivement dans les années soixante-dix. Cela ne s’est pas fait sans soubresauts.

On a ainsi pu assister au plus long conflit dans la presse française, celui qui a opposé Émilien Amaury, patron du Parisien, à ses ouvriers et à la Fédération française des travailleurs du livre (CGT). Il a débuté en mars 1975 pour ne s’achever qu’en août 1977. Un conflit aux nombreux rebondissements : « Occupation de l’imprimerie du journal, impression à Saint-Ouen sous protection policière, impression en province et même en Belgique, éditions pirates éditées par les grévistes, occupation des tours de Notre-Dame ou du paquebot France, spectaculaires rodéos pour bloquer la distribution du journal, ou destructions massives d’exemplaires sur les Champs-Élysées. » (Loïc Joffredo, La Fabrique de la presse, La Presse à la une, Catalogue de l’exposition de la BNF, 2012).

Dans les années quatre-vingt, la photocomposition a disparu au profit de la PAO pour acquérir des textes et des illustrations et pour préparer des formes imprimantes. Elle est devenue inéluctable dès les années quatre-vingt puis cela a été le tour du prépresse et gestion des flux numériques.

Les rédactions ne pouvaient pas rester à l’écart de cette modernisation. L’ordinateur a donc fait son entrée dans les entreprises de presse via la PAO et il a creusé sa place jusqu’à la révolution d’Internet. Chaque étape de cette mutation a bouleversé une partie de la chaîne de production et touché les métiers de la presse.

Premières victimes des ordinateurs et des logiciels de mise en page, les clavistes. Les journalistes qui, jusque-là dictaient leurs articles soit de vive voix, soit par téléphone, ont été incités puis obligés à saisir leurs textes sur les micro-ordinateurs qui ont envahi les rédactions pour livrer leurs articles au format numérique, via des disquettes puis des réseaux numériques.

Les logiciels comme Xpress ont également profondément modifié le travail des rédacteurs graphistes (maquettistes). Ceux-ci ont débarrassé leurs bureaux du papier, des ciseaux, de la bombe à colle pour les remplacer par des ordinateurs à grand écran. Mais il leur a fallu apprendre l’utilisation des ordinateurs en général et de ces logiciels de mise en page en particulier. Ce qui n’a pas été possible pour tout le monde. Il en a été de même pour les secrétaires de rédaction puisque toutes les corrections qu’ils apposaient jusque-là sur papier devaient désormais être intégrées dans les fichiers numériques des textes ou des maquettes. Impossible à faire sans maîtriser les logiciels en question.

Plus besoin non plus de l’atelier de photocomposition pour tomber les textes en placards (saisir les textes et les disposer en colonnes justifiées comme exigé par la maquette et sa charte). Les maquettistes utilisaient des gabarits sur ordinateur et pouvaient directement choisir les typographies nécessaires et imprimer les pages ainsi créées. Inutile désormais de coter les copies.

La disparition de ces étapes (clavistes, photocomposition, allers-retours entre la rédaction et les ateliers) a dégagé un temps appréciable et a rendu le travail beaucoup plus souple pour tout le monde.

A partir du moment où elle arrivait en production, une double page pouvait rester en fabrication entre deux et quatre jours, suivant le nombre d’allers-retours avec les ateliers de photocomposition. Avec la PAO, une double page peut être réalisée dans la journée (relectures comprises), voire moins en période de bouclage. N’interviennent que les maquettistes et les secrétaires de rédaction. Les différentes étapes peuvent être accélérées puisque tout se passe en interne. La PAO a donc permis la maîtrise du processus de fabrication d’un journal de la première réunion de rédaction jusqu’à l’envoi à l’imprimerie. C’est une grande force quand une partie du magazine traite d’actualité, car on peut ainsi, dans une certaine mesure, réagir à cette actualité. L’attentat du World Trade Center n’aurait jamais pu être traité par VSD si le journal en était resté aux méthodes traditionnelles. L’attentat a eu lieu un mardi en début d’après-midi (heure de Paris), alors que le magazine était parti la nuit précédente à l’imprimerie. Restait le cahier de couverture, que nous avons réalisé en fonction de cette brûlante actualité. Mais, surtout, nous avons pu ajouter un cahier de 32 pages que nous avons réalisé dans la soirée et la nuit.
Revers de la médaille, trop de souplesse peut entraîner des dérives. Après le rachat de VSD par Prisma Presse, la relance du titre a été spectaculaire, aidée en cela par un événement tragique (le décès de lady Di dans un accident de voiture à Paris qui a tenu la une de nombreux magazine pendant quelques mois). Les chiffres de vente ont alors tourné alors autour de 600 000 exemplaires. Mais au bout d’un an, le journal s’est un peu épuisé. Même si les chiffres de vente restaient bons (400 000 exemplaire en moyenne), ils n’étaient pas à la hauteur de ce qui était espéré. A la recherche de la formule idéale et sous la pression de la maison mère, les rédacteurs en chef et les chefs de service programmaient et déprogrammaient les articles, sans que l’actualité ne l’impose. Avec un certain nombre de conséquences et de surcoûts délétères.

Quand les articles n’étaient que programmés, c’était épuisant pour les rédacteurs qui devaient continuellement rebondir sur de nouveaux sujets. Cela a contribué à démobiliser une partie de la rédaction qui avait l’impression de travailler pour rien et, surtout, de ne pas savoir pour quel journal ils écrivaient. Comme rien n’allait, il leur était difficile de comprendre ce qu’on voulait d’eux.

VSD était un picture magazine et les reportages photo étaient alors nombreux. Ceux qui étaient commandés, mis en page mais écartés au dernier moment devaient malgré tout être payés. Ce qui alourdissait le coût d’une page.

Les maquettistes, les SR et les correcteurs travaillaient chaque semaine sur l’équivalent de deux numéros, ce qui engendrait de nombreuses heures supplémentaires. Heures que nous avons fini par exiger de récupérer. La première année, j’ai ainsi bénéficié de cinq semaines de congés de récupération. Celles-ci étant très nombreuses pour l’ensemble des salariés, il a fallu remplacer le personnel absent. Ce qui a entraîné des coûts supplémentaires. Cet état de fait a cessé quand, à la faveur de la négociation sur les 35 heures, nous avons exigé le paiement des heures supplémentaires. La chaîne de décision a été entièrement revue en quinze jours et les heures supplémentaires ont quasi disparu.

L’arrivée de la PAO a eu également pour conséquence de rebattre les cartes de l’emploi, notamment pour les SR. Jusque-là, ils étaient soit peu mobiles soit très mobiles. Le turnover n’était pas très important, mais il y avait un gros volet de remplacements. Il y avait un groupe de SR en CDI et un autre en CDD ou en piges, qui assurait le remplacement du premier groupe (congés payés, maladie, maternité…). Un grand nombre choisissait ce mode de travail qui lui permettait de faire autre chose : de la rédaction (cela a été mon cas jusqu’à ce que j’entre à VSD), des voyages, une vie de famille, etc. Mais pour les autres, il se passait parfois de longues années avant d’accéder à un CDI. La maîtrise d’un logiciel de mise en page est donc devenue un plus pour intégrer une rédaction. Il fallait apprendre avant les autres pour prendre les postes avant les autres. La connaissance technique supplantait le savoir-faire professionnel.

Comme j’en ai été consciente très rapidement, j’ai appris à maîtriser les logiciels de traitement de texte (ils se ressemblent tous plus ou moins) : Word, Appleworks, Works, etc. Je pouvais donc livrer mes papiers sous format numérique. Ce qui m’a aidée à garder des piges rédactionnelles. Pour Xpress, cela a été plus difficile, le logiciel étant beaucoup plus complexe. J’avais réussi à financer une formation de secrétariat de rédaction sur informatique au CFPJ. Mais elle portait en réalité sur le SR en quotidien. Le logiciel étudié était fort différent de celui utilisé en magazine. Ce stage m’a cependant permis de comprendre la logique de ces logiciels. J’ai acheté mon premier ordinateur Mac, me suis procuré Xpress et j’ai commencé à m’entraîner sur des pages déjà montées que j’avais récupérées. J’ai également emprunté des livrets sur Xpress à des confrères qui avaient suivi une vraie formation grâce à leur entreprise.

En 1991, j’ai été engagée à Golf Magazine en certifiant que Xpress n’avait plus de secret pour moi. Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Mais j’en savais assez pour effectuer mes tâches de SR. Pendant un an, grâce aux maquettistes bien plus experts que moi, j’ai pu poursuivre mon apprentissage. Quand j’ai quitté ce journal, je maîtrisais vraiment ce logiciel de PAO. Cette adaptabilité m’a donné une double compétence. J’étais une SR efficace dans les tâches traditionnelles (vérification, réécriture, titraille, etc.) mais également dans les tâches techniques. Ce qui m’a permis de décrocher un poste de secrétaire générale à Viva, où j’ai participé à la réorganisation de la rédaction, puis à VSD.

Cette double compétence, à cette époque, était un plus. Or l’une d’elle n’avait rien à voir avec le journalisme. Elle était purement technique. Et elle allait changer durablement la fonction de SR.