Je n’aurais pas dû utiliser les trois petits points. Pendant des années, j’ai répété à mes étudiants que c’étaient des points de suspension, pas des points de suspens. Ils indiquent que la phrase n’est pas finie, pas que le drame et la surprise sont sur le point d’arriver. Ça m’agace quand je tombe dans ces petits travers.
A la fin des années soixante-dix (bien avant même), les grandes destinations pou les jeunes étaient plutôt l’Inde, Katmandou. Ou le Machu Pichu dans un autre ordre d’idée. J’étais une jeune fille raisonnable. Je jugeais les récits de ces voyages beaucoup trop inquiétants pour moi. Le Machu Pichu, j’en ai longtemps rêvé. Mais l’Espagne, c’était bien. Surtout toute seule. Je maîtrisais la langue que j’étudiais à Paris III. Une excellente occasion pour pratiquer (le Machu Pichu aussi… mais un peu trop loin, un peu trop haut).
Après mon bac et une première année à l’université, j’avais commencé à travaillé une partie de l’été comme femme de chambre dans un hôtel pour gagner de quoi financer mes vacances. Puis j’y ai travaillé toute l’année, mais à la réception, moins crevant, deux jours par semaine et les vacances universitaires, pour acquérir mon indépendance et financer mes voyages.
J’avais soigneusement établi mon parcours en fonction de ce que je voulais visiter, Paris, Port Bou, Barcelone… Retour par Saint Jacques de Compostelle, Irun et retour à la maison. J’avais veillé à avoir des étapes régulières chez des gens que je connaissais, histoire de reprendre mon souffle. Notamment en Galice où je passais mes étés depuis mes 16 ans. Et où j’avais appris l’espagnol.
A l’époque, la carte Interrail permettait de ne payer que 50 % du prix du billet en train en France et de voyager gratuitement dans toute l’Europe.
A l’époque aussi, le réseau ferré espagnol avait une réputation déplorable. En dehors du Talgo (le train luxueux qui reliait Paris à Barcelone, sans changement à la frontière) les autres trains étaient vieux et parfois un peu particuliers, jamais à l’heure, voire même très très en retard.
A l’époque, le pays n’avais pas encore connu le boum économique qu’il eut en intégrant la CEE (UE). Il y avait des zones riches et d’autres très pauvres. Les hôtels étaient tellement peu chers qu’ils permettaient à une étudiante avec un tout petit pécule d’envisager de trouver une chambre relativement confortable dans chaque ville traversée.
Je suis partie le 11 aout. Paris, Toulouse, Port Bou (changement de train pour cause de changement de rail), Barcelone. Changement de train pour Tarragone et Salou. Je n’ai aucun souvenir de cette étape. Je sais pourquoi je m’y suis arrêtée. J’y avais des amis qui ont dû m’héberger. J’ai probablement passé une soirée au Barlovento où se produisais Agustin Peiro que j’aimais beaucoup et dont j’ai toujours les enregistrements. Mais ce ne sont que des suppositions.
Le 14, j’ai repris le train pour Benicarlo. La gare la plus proche de Peñíscola que je souhaitais visiter. De L’un à l’autre, il y a environ une heure et demi de marche. Je ne suis pas sûre d’avoir fait le trajet à pied. J’ai plus sûrement pris le bus. J’ai cherché ensuite un endroit pour dormir. Technique habituelle : office de tourisme. Il y a juste un truc que j’avais oublié. Un détail. Sur cette côte, en plein mois d’aout, tout est plein. C’est vrai aujourd’hui. C’était déjà le cas il y a quarante ans.
L’office m’a adressé en désespoir de cause au camping. Qui était blindé. Mais comme je n’avais ni tente ni voiture, on m’a trouve une tite place sous un olivier. Enfin un arbre, je n’ai aucun souvenir de l’espèce. J’ai pu manger au restaurant du camping. Du poisson pané et des frites. Oui, je m’en souviens. Et j’ai une bonne raison pour cela. J’ai été malade une bonne partie de la nuit.
Quelques années plus tard, Coluche faisait rire les foule en disant : « La morue, à manger… C’est pas terrible. Mais alors à vomir… » Je confirme.
En plus, le sol était quand même dur, les voisins bruyants et le petit stress de dormir seul au milieu d’un camping bien présent. Heureusement, à 20 ans, on dort quoi qu’il arrive.
Le lendemain, j’ai pris mon petit déjeuner au restaurant du camping et me suis lancée à l’assaut de la forteresse de Peñíscola. Elle est belle cette cité papale. Pour mon bonheur, elle est entourée de très grandes plages qui ont beaucoup plus de succès que ses ruelles et son château. Ce qui en fait un endroit tout à fait abordable.
La vieille ville de Peñíscola a été construite à partir du 13e siècle sur les vestiges d’une citadelle arabe. Elle n’est pas très grande et une demi journée suffit à sa visite. Par contre, il faut marcher. Ça monte, ça descend dans tous les sens. Le château a été construit par les Templiers. Il est surtout connu pour avoir été le siège pontifical de Benoît XIII d’Avignon, connu sous le nom du Papa Luna. Longtemps, j’ai cru que le Papa Luna était le surnom d’un pontife lunatique, un peu à part, un peu fou qui s’était retranché dans sa forteresse, se proclamant le seul vrai pape face à celui de Rome. C’est même un peu ce qui m’avait attirée, un pape lunaire… La renommée du lieu qui passe même la plus jolie cité d’Espagne aussi bien sûr…
Bon, l’histoire du pape est un peu plus compliquée évidemment. D’abord son surnom vient de son nom : Pedro Martínez de Luna. A l’époque, il y avait deux papes. L’un à Rome, l’autre à Avignon élu par des évêques dissidents, Clément VII auquel Luna succèda sous le nom de Benoit XIII. D’abord soutenu par la France, la Castille, l’Aragon, le Portugal, l’Écosse, la Bretagne, la Savoie et le royaume de Chypre, il verra ses soutiens disparaître peu à peu (si l’histoire vous intéresse, le résumé de Wikipédia est très bien fait). Assiégé à Avignon, il réussit à s’échapper et à se réfugier à Peñíscola. Jusqu’à la fin de ses jours il refusa de reconnaître les autres papes (il y en eu jusque trois en même temps, c’est un bordel pour s’y retrouver). Et de démissionner.
Et il vécu là, dans cette citadelle qui domine la mer, se promenant dans ces jardins qui se jettent dans les flots. J’aurais adoré avoir une telle résidence. C’est austère (héritage des templiers ?) mais très magnifique.
Je suis rentrée au camping. J’ai fait connaissance d’une jeune femme d’une bonne humeur contagieuse. Toute surprise de voir une Française, touriste, qui parlait espagnol. Quand elle s’est rendue compte que je dormais à la belle étoile, elle m’a dit « Hija ! Prends tes affaires et vient dormir dans ma tente, il y a de la place. » J’ai passé la soirée et la nuit avec cette famille accueillante et l’ai quittée le lendemain pour prendre le train suivant, direction Valence, environ 150 kilomètres plus bas.
Je connaissais un peu Barcelone, pas du tout Valence. J’avais réservé une chambre par téléphone (cabine, pas de portable à l’époque) grâce au Guide (Routard évidemment). J’y ai laissé mon sac à dos et suis partie à la découverte de la ville. Je repartais le lendemain soir, je voulais en profiter. De Valence, je me souviens surtout d’un immense pont qui enjambait un filet d’eau. C’était la première fois que je voyais cela. Un fleuve quasi à sec. Pour le reste, je pense que j’ai fait le tour des monuments indiqué par mon guide (Vert, celui-là). Mais je n’en garde pas un souvenir impérissable.
Je suis rentrée en fin d’après-midi à l’hôtel et j’ai commencé à papoter avec le réceptionniste. Nous nous sommes trouvé des points communs. Il était étudiant et travaillait quelques jours par semaine dans l’hôtel de sa tante alors que je faisais la même chose à Paris, dans l’hôtel où ma grand-mère était directrice. Il finissait tôt le lendemain après-midi et m’a proposé de jouer les guides avant mon train.
C’est ce que nous avons fait. Il était doté d’un moyen de locomotion, il m’a donc emmené vois des choses que je n’avais pas prévu de visiter (dont un restau et une boite en plein air). J’ai raté mon train. Le suivant était le lendemain. Il a proposé de m’héberger. Dans sa chambre. En tout bien tout honneur. Il y avait effectivement deux lits dans sa chambre. Je n’ai cependant dormi que d’un œil mais il n’a pas cherché à profiter de la situation.
Le lendemain, j’ai pris le train pour Grenade. Pour un long périple. Seulement 450 kilomètres, mais une dizaine d’heures de train.