La presse magazine est un secteur de presse important. Si on en croit l’étude réalisée chaque année par le Syndicat des éditeurs de la presse magazine, la France est le pays au monde où on lit le plus de magazines. (Analyse du comportement de l’acheteur de presse à partir de deux études, l’une menée auprès du panel Homescan [Nielsen/ Sciologiciels], l’autre du panel Consumer Zoom, créé en partenariat entre Prisma Presse, MarketingScan et Système U. Etude réalisée en 2012.)
Les Français sont 96 % à lire cette presse chaque mois, ils sont 57 % à la lire tous les jours. 64 % des Français l’achètent au numéro, 62 % des ménages sont abonnés à au moins un magazine. Les plus grands acheteurs sont les jeunes, les urbains et les CSP+. C’est dire le poids économique de ce secteur.

La presse magazine englobe un nombre pléthorique de titres (4 500 en 2009 d’après de rapport du SEPM 2012), souvent très différents les uns des autres. Difficile de définir une catégorie de presse qui comprend des titres aussi divers que Tennis Magazine, L’Obs, Voici, Poker Magazine, Femme Actuelle, Géo, Le Mensuel du Morbihan, etc.
Dans l’introduction au numéro de la revue Réseaux dédié à la presse magazine, on peut lire : « La presse magazine grand public se distingue assez nettement de la presse spécialisée, de la presse nationale et de la presse quotidienne régionale. » (Jean-Marie Charon, Rémy Rieffel, Présentation, La Presse magazine, Réseaux n° 105. 2001). Ce serait donc une définition par défaut. Ce qui n’est pas de la presse spécialisée ou quotidienne appartiendrait au magazine.
Le Conseil supérieur des messageries de presse (CSMPresse) propose un autre champ : « La presse magazine nationale présente une grande diversité de titres : des magazines généralistes aux magazines à centre d’intérêt en passant par les magazines d’information générale et politique. » Il liste douze familles qui appartiendraient à la catégorie magazine :

Or toutes ces familles sont spécialisées soit sur un lectorat (presse féminine, presse des jeunes,…) soit autour d’un thème (maison et jardin, sport, économie, technique et professionnelle). Mais cette presse reste cependant une presse de vulgarisation : les magazines scientifiques se distinguent par exemple des revues ou des publications éditées par et destinées à la communauté scientifique. Ces dernières n’appartiennent pas, elles, à la presse magazine. Science et Avenir appartient à la presse magazine spécialisée, pas la revue Réseaux. Même chose pour la presse professionnelle : certains titres sont des magazines spécialisés, pas tous.
Si on examine les titres publiés par les entreprises de presse que regroupe la Fédération nationale de la presse d´information spécialisée (535 entreprises de presse qui éditent 1592 publications), on s’aperçoit qu’ils sont certes tous spécialisés, mais que certains, les magazines, s’adressent au grand public et d’autres s’adressent à des spécialistes. Ainsi L’Usine nouvelle, Le Particulier, Moto Magazine, Que choisir, sont des titres spécialisés magazines. Ce que ne sont ni La Lettre de l’économie ni La Revue de médecine. C’est alors le public qui fait la différence.
Jean-Marie Charon ajoute à cette définition un autre élément : l’organisation. Ainsi la notion de presse magazine intervient « au croisement de plusieurs caractéristiques : une périodicité plus grande (qu’un quotidien, NDLR), une qualité d’impression sur beau papier avec une mise en page soignée, une place importante du visuel et principalement la photographie, un contenu spécialisé s’adressant à chaque fois à une catégorie particulière de public », explique-t-il dans La Presse magazine, (Ed. La Découverte, coll Repères, 1999). Et d’ajouter, dans une note, que « le magazine participe d’une logique éditoriale spécifique, d’une forme de relation nouvelle au lecteur (partant des pôles d’intérêt de celui-ci), en concurrence avec la presse quotidienne, au moment où le développement de celle-ci marque le pas. »
Un magazine, c’est donc une publication qui se caractérise par sa forme particulière (maquette étudiée, importance du visuel, qualité de l’impression et du papier choisi, qualité de l’écriture) et une périodicité moins tendue que celle des quotidiens (même si on ne travaille pas de la même façon dans un hebdomadaire que dans un mensuel) qui s’adresse au grand public mais en le segmentant en fonction de ses centres d’intérêt. « Socialement, poursuit Jean-Marie Charon, l’évolution des modes de vie, des rôles sociaux (notamment des femmes), de la variété des pôles d’intérêt incite les éditeurs à proposer des publications spécialisées en fonction des sexes, de l’âge, du lieu de vie (…). »
De leur côté, les progrès techniques ont favorisé la publication d’images et surtout de photos, ce qui a permis de développer une certaine esthétique qui non seulement rend le magazine « agréable à lire et à regarder », mais va permettre aussi l’arrivée massive de la publicité qui trouve là un média capable de la mettre en valeur. Et, surtout, un média qui cible pour elle des clients potentiels. Ainsi, on trouvera plus facilement des publicités concernant la mode ou les produits de beauté dans les journaux féminins ; des pages vantant les marques automobiles, les produits High Tech dans les magazines plus masculins…
Quand j’ai intégré la presse magazine, les deux logiques étaient pleinement à l’œuvre. D’un côté une volonté éditoriale centrée sur le lectorat visé, de l’autre une logique commerciale et économique grâce à la publicité et à la masse des lecteurs. Journalistes, lecteurs, éditeurs… tout le monde trouvait son compte. C’était vrai des news magazines qui délivraient une information générale et de qualité censée alimenter le débat démocratique.
Ça l’était tout autant de la presse de niche, pratique ou utilitaire, dont les informations, les analyses rendaient service dans la vie quotidienne. La presse féminine par exemple pouvait à la fois publier des articles féministes, sur la place des femmes dans la société, leur émancipation, leur travail, etc. et des articles santé, beauté, cuisine… beaucoup plus terre à terre et déjà soumis le plus souvent aux diktats de la publicité.
Nathalie Sonnac pointe une « presse inévitablement inféodée aux industries qui la produisent (…) par exemple, la presse féminine sert la promotion de la mode, des produits de beauté ou les produits dérivés des arts ménagers. De même, la presse économique est un support évident pour la diffusion et la vente de produits financiers. Quant à la presse à centre d’intérêt, il va de soi qu’elle vise à promouvoir les produits liés à une cible composée de consommateurs particulièrement intéressés par ces produits. » (article « L’Economie des magazine », La Presse magazine, revue Réseaux 1er trimestre 2001, n° 105, p. 80-87).
Mais ces industries intervenaient rarement dans les choix rédactionnels. Tant que ce modèle économique, assis sur les rentrées publicitaires fonctionnait, les journalistes qui y travaillaient avaient les coudées franches. Avec la crise de la publicité, qu’un titre perde son lectorat, et la situation n’est plus du tout la même. Les groupes de presse magazine ont profité des avancées technologiques (PAO, Internet) pour réorganiser leurs rédactions, y faire entrer les services de publicité et de marketing. Ce qui a eu un fort impact sur le contenu des magazines et, du coup, sur leur organisation et leurs salariés.
Il faut néanmoins ajouter que les journalistes ont aussi participé au développement de cette presse en intégrant largement la hiérarchie de ces rédactions. En effet, la seule possibilité de faire évoluer sa carrière consiste à prendre un poste plus élevé dans la hiérarchie, devenir chef de service, rédacteur en chef, voire éditeur ou patron de presse.
En 1994, pour se forger une équipe de journalistes managers, Prisma Presse a créé une filière interne de formation, l’Académie. Elle recrute sur concours de jeunes journalistes pour les former à la presse magazine (le groupe déplore le manque de formation spécifique des écoles de journalisme en magazine) sur trois points : l’approche rédactionnelle, l’approche commerciale et le management. Elle alterne cours théoriques et stages dans les rédactions. Tous ne seront pas engagés dans les titres du groupe, mais la plupart occuperont effectivement des postes à responsabilités. L’Académie cessera de fonctionner en 2002, pour des raisons de coût mais sans doute aussi parce que le besoin en managers se faisait alors moins sentir. En 2004, plus de la moitié des 82 « académiciens » travaillait à Prisma, dont deux rédacteurs en chef.
Aujourd’hui, par contre, la plupart des patrons de presse ne sont plus issus du journalisme : si Axel Ganz, patron fondateur de Prisma Presse était un ancien journaliste, ce n’était déjà plus le cas de Fabrice Boé qui lui a succédé. A l’heure actuelle le comité de direction de Prisma Media ne compte plus qu’un ancien journaliste parmi ses huit membres. Les autres sont tous issus de la communication, du marketing et du commerce.
Les magazines sont devenus des marques, des produits, qui doivent nécessairement dégager des bénéfices et ces bénéfices doivent être en hausse chaque année pour satisfaire les actionnaires. C’est vrai pour la presse féminine, que l’on dit inféodée à l’industrie de la mode, de la beauté et de la santé, on l’a vu. Mais c’est également vrai de la presse de loisirs. J’ai pu largement observer ce phénomène durant mes quinze années à VSD. Son rachat par Prisma Presse a fait basculer ce magazine dans un monde très différent.
C’est sans doute une des causes du désamour des lecteurs pour les journalistes : « On nous vend des salades » est la principale critique que l’on peut entendre. Des salades, peut-être pas, mais des téléphones, des ordinateurs, des produits de beauté, sûrement. Et la déontologie dans tout cela ? Dans certaines rédactions (dont celle de VSD) on répond en riant qu’il ne faut pas dire de gros mots. Et pourtant, c’est une chose de rendre service à son lecteur, en l’informant de la sortie de tel ou tel produit, en lui faisant part de notre analyse, de ses points forts, de ses points faibles, de ce qu’on aime ou pas. C’en est une autre que d’en faire la réclame.
Nombre de magazines ont franchi la frontière et se retrouvent avec un lectorat en perte de vitesse voire carrément en voie de disparition : magazines dédiés au cinéma ou aux jeux vidéo analysés par leur lectorat comme étant trop inféodés à l’industrie du cinéma ou des jeux. « En 1994, Yves Chevaldonné (ancien professeur en science de l’information et de la communication, NDLR) constatait déjà ce que la plupart des journalistes spécialisés dans le jeu vidéo dénoncent aujourd’hui : ces magazines étaient davantage des outils publicitaires pour les annonceurs que de véritables organes de presse, critiques et objectifs. Les pages de publicité représentaient parfois plus d’un tiers de la surface du magazine. “Les critiques de jeux sont elles-mêmes publicitaires, déplore Yves Chevaldonné. Ils semblent tous plus exceptionnels les uns que les autres. Les superlatifs ne manquent pas : le jeu est toujours génial, fabuleux ou même excellentissime.” » in. Apolline Henry, « Presse de jeu video : le papier fait de la résistance », Le Blog-Atelier de l’ASJ Tours.
Ce positionnement a fatalement des conséquences sur le quotidien des journalistes qui y travaillent. La recherche du plus grand profit et donc du moindre coût ont engagé des réorganisations qui ont toutes été dans le même sens : des équipes rédactionnelles de plus en plus légères, travaillant sur des produits de plus en plus formatés.
A VSD, dans un contexte de crise perpétuelle, la direction a infléchi le concept du titre jusqu’à en faire un magazine non plus d’actualité-loisirs, mais de loisirs et de consommation fortement teinté de people.
Engagée en CDI à VSD en 1996 à la faveur du rachat de ce magazine par Prisma Presse, j’ai été élue au comité d’entreprise en 1998. Je suis devenue secrétaire du CE la même année. J’ai été mandatée par le SNJ en tant que déléguée syndicale en 2000. J’ai également été membre et secrétaire du CHSCT de VSD SNC puis de Prisma. Autant de responsabilités qui furent d’excellents postes d’observation.