En France, jusqu’en 2008, la relation entre les médias et Internet est compliquée. Dans les années quatre-vingt-dix, et contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays européens, le taux d’équipement en micro-informatique et en connexion internet des foyers français reste à un niveau assez bas, la France ayant favorisé le développement d’une technologie hexagonale, le Minitel. Un élément qui, associé à l’existence d’une presse « télématique » et à une faible capacité d’investissement des entreprises de presse, retarde la prise en compte d’Internet par les journaux traditionnels (d’après Yannick Estienne, Le Journalisme après Internet, Coll. Communication et Civilisation, L’Harmattan, 2008). De plus, cette prise en compte ne s’est pas faite de façon homogène.
– En 1995, de nombreux journaux apparaissent en ligne. D’abord Le Monde diplomatique, en partenariat avec l’INA, ouvre un site mais le projet est essentiellement de mettre en ligne les archives du journal. En mai, Libération met en ligne son cahier multimédia. Son site verra le jour en septembre. Septembre voit également naître le site des Dernières Nouvelles d’Alsace, premier site de la presse quotidienne régionale. En décembre, c’est le tour du Monde. On y trouve en accès libre que le fac-similé de la une du journal et des dossiers thématiques.
– 1998 marque l’essor de la presse en ligne avec des projets éditoriaux novateurs. Des rédactions ou des pôles multimédia vont se créer dans la plupart des entreprises de presse, parfois en interne mais le plus souvent dans des filiales. C’est notamment le cas du Monde, de Ouest-France, du Télégramme de Brest. Egalement de Bayard et de Prisma Presse (Prisma Presse Interactive au capital de 3 millions d’euros). Pour ne pas trancher la question, sensible, des droits de reproduction des articles de leurs journalistes, deux groupes ont choisi deux stratégies totalement différentes. Le Figaro s’est lancé dans un projet de journal en ligne très indépendant du titre papier. Prisma Presse n’a créé que des sites compagnons, vides de contenus éditoriaux. C’est également le cas des « autres quotidiens, qui ont ouvert une vitrine Web assez vite mais sans y installer de véritables contenus », et ce jusqu’en 2005 et 2007 (Patrice Eveno, La Presse, Coll. Que sais-je ? PUF, 2010).
Entre 2000 et 2001, l’explosion de la bulle Internet et la crise qui s’ensuit freinent le développement de l’Internet et poussent les éditeurs à s’interroger sur le modèle économique. Beaucoup remettent alors en cause la gratuité de l’information en vigueur jusque-là sur la Toile. En effet, la viabilité des journaux en ligne est loin d’être assurée et les revenus très insuffisants. On commence à voir apparaître des modèles mixtes, avec des pages gratuites, d’autres payantes. La discussion se porte sur l’articulation entre les deux.
On est encore là dans une production médiatique classique. « Par rapport aux médias existants, le réseau naissant représente avant tout un changement d’échelle de la communication. Non un véritable changement de nature. » (Daniel Cornu, Tous connectés ! Internet et ses nouvelles frontières de l’info, Coll. Le Champs éthique, Labor et Fides, 2013) Il est considéré comme un nouveau média, comme l’ont été avant lui la radio et la télé, auquel il suffit juste d’adapter les pratiques antérieures.
Mais au milieu des années deux mille, la massification des usages de l’Internet consacre l’utilisation d’outils qui existaient déjà mais qui sont maintenant à la portée de tous. Avec le Web 2.0, l’information ne va plus dans un seul sens, celui de l’émetteur vers le récepteur, mais fait l’objet de constants allers-retours. Cela va de pair avec une critique accrue des médias traditionnels au moment même où ceux-ci traversent une des crises les plus importantes de leur histoire. « Dans la presse écrite, l’intérêt porté à Internet en vient pourtant à se transformer en stratégie de survie en raison de difficultés croissantes des journaux imprimés, écrasés par leurs coûts de production et surtout par la chute des recettes publicitaires. » (Daniel Cornu, op. cit.) Dès lors, et même si les investissements ne sont pas toujours à la hauteur à cause notamment de cette crise, on assiste à une nouvelle accélération dans le développement de la presse numérique.
– En septembre 2005, Libération lance la quatrième version de son site. Il annonce une plus grande réactivité, une variété dans le traitement de l’information (plus de multimédia), un accès plus important à des services. Et promet, pour 2006, une zone réservée aux abonnés qui « inclura un ensemble de contenus, de services et de fonctionnalités originales et innovantes. Tout en renforçant la spécificité et la variété de l’information proposées par Libération.fr avec des contenus conçus et produits par la même rédaction que celle qui réalise le quotidien », écrit Patrick Sabatier. Libération fait également le choix d’une rédaction entièrement bimedia, faisant office de précurseur en France.
En 2007, Prisma Presse change de stratégie et lance les sites de Capital, de Gala et de Voici. Le groupe rachète un site de programme télé pour accompagner ses titres du pôle télévision et un site de voyage pour accompagner GEO. Comme la plupart des autres groupes de magazines, il s’oriente très vite vers une stratégie de marque.
