Cela faisait une éternité que je n’étais pas allée au cinéma. Mais puisque mon rendez-vous de travail était annulé et qu’une météo toute britannique s’était emparée de la capitale, je n’avais rien de mieux à faire. Il me restait deux places. Et coup de chance, les deux films que je souhaitais voir passaient dans le même cinéma à des horaires compatibles. Deux films anglais, comme le temps.

J’ai lu un jour Anarchie au Royaume-Uni, de Nick Cohn. Il y décrit une Angleterre moche, crade, bruyante, pétée de partout, peuplées de clodos, de SDF, de marginaux. L’envers du décor en quelque sorte, bien loin du sourire de Tony Blair. Mais le livre n’est pas désespéré, bien au contraire, il est puissant et plein d’espoir. L’Angleterre éternelle est là. Comme elle est sans doute aussi, dans les films de Ken Loach. Le premier film que j’ai vu de lui, c’est Family Life. Il est sorti en 1971. J’avais donc une douzaine d’année quand j’en ai lu la critique. Et l’histoire de cette jeune femme, que la société anglaise – parents compris – et la médecine psychiatrique rend folle m’avait marquée.

Le journaliste décrivait entre autres une scène où la mère s’éloignait dans un corridor carrelé. Le bruit des talons, bien net, bien propre, était à lui seul la métaphore de cette Angleterre coincée et bien pensante qui voit sa jeunesse sombrer avec le sentiment du devoir accompli. Je n’ai jamais oublié ce papier et quand j’ai pu, enfin, voir le film, j’ai attendu cette scène. Je ne peux pas dire que j’ai été déçue, la scène était insignifiante, mais c’est cette insignifiance même qui lui donne toute sa force.

Je suis longtemps restée incrédule, perplexe face à ce film. Oui, tout y était dit, tout ce qui concernait cette époque. Mais les personnages : les médecins, les parents, les voisins… étaient si loin de moi, de ce que j’espérais du monde que j’en suis restée comme blessée. Je ne remettais absolument pas en cause la plausibilité de l’histoire. Mais c’était si violent, si terrible que j’en suis restée avec un méfiance vis-à-vis de ceux qui ne sont pas capables de se remettre en cause, de douter (même si ce n’est pas tout à fait leur faute) et une certaine aversion pour une certaine Angleterre.

Le film était sombre, terriblement et sans espoir. Ce n’est pas le cas de Looking For Eric, du même réalisateur mais sorti tout récemment. et le coktail Ken Loach/Eric Cantona, ça c’est quelque chose que je voulais voir. Le décor a vieilli, les personnages aussi. Les maisons de la banlieue anglaise ne sont plus proprettes depuis longtemps. Le tatchérisme est passé par là. Le blairisme aussi. Et cette Angleterre populaire a sombré dans la pauvreté et la précarité, la violence. Plus personne n’a de certitude et encore moins Eric, le héros, qui crève de ne pouvoir expier une faute impardonnable, celle d’avoir abandonné Lilly, sa première femme, et Sam, leur petite fille de quelques mois.

Eric, c’est le frère de Janice, l’héroïne de Family Life. Le peu qu’il explique de son père, quincailler, raconte la même rigidité, la même incompréhension du monde à venir et le même naufrage. Donc, Eric a

sombré. Il erre, tel un fantôme, entre ses deux beaux-fils qui ne foutent pas grand chose si ce n’est quelques menus trafics, et son boulot de postier. Et c’est une autre fantôme, la légende d’Eric Cantona, joueur fabuleux et fantasque de MAN U, Manchester United, qui lui vient en aide.

J’adore Cantona. Peut-être pas autant qu’Eric, mais ce personnage de sale gosse génial mais pas si mauvais que cela, cette grande gueule ombrageuse, ses aphorismes, sa superbe me l’ont, quoi qu’il fasse, rendu sympathique. J’aime certains joueurs de foot pour des raisons parfaitement extrafootballistiques : Cantona, Thuram, Dhorasoo.

Dans le film, le roi Cantona est parfaitement chiant. Il débarque avec sa compassion, ses phrases à la mord moi le nœud traduites en anglais à la diable. Mais cela fait partie du personnage : « I’m not a man, I’m Eric Cantona ! » Le donneur de leçon est cependant bienveillant et, surtout, à l’écoute. Et le postier qui gardait tout son malheur pour lui, finit par détricoter son malaise et reprendre sa vie en main.

Il y a un côté midinette dans ce film que je ne connaissais pas chez Ken Loach. Une midinette virile qui aurait pu chanter Les Copains d’abord, de Brassens. Car le message est là avant tout, dans l’amitié et l’esprit d’équipe. « Certains éprouveront peut-être une certaine condescendance envers cette idée, explique Ken Loach. Mais ce film parle de la solidarité entre amis en prenant pour exemple un groupe de supporteurs de foot. Il est aussi question de l’endroit où vous travaillez et de vos collègues. Même s’il peut sembler banal de dire cela, ce n’est pas le vent de l’époque. Ou du moins ça ne l’est plus depuis trente ans. Ceux qui vous entourent ne sont plus vos camarades, ils sont vos concurrents. »

De la grandeur dans les petites misères du quotidien. Et un film drôle et plein d’espoir.

Le temps de changer de salle et me revoilà outre-Manche. L’England des sixties, celle d’avant Tatcher, celle de Family Life, mais côté flamboyant. Je me suis marrée comme rarement. Un film qui pète la forme et l’insouciance.

C’est l’histoire, invraisemblable, d’une radio pirate basée quelque part en mer du Nord, donc hors zone de contrôle, qui émet des émissions que l’etablishment britannique réprouve, mis que tous les autres adorent. Une Skyrock qui passerait de la bonne musique, ce que le rock et la pop ont fait de mieux : les Who, les Stones, Cream, les Yarbirds, les Small Faces, les Hollies…

C’est aussi l’histoire d’animateurs fêlés qui s’éclatent comme des malades à faire écouter la meilleure des musiques et à parler bite et cul

 à l’antenne, des gamins irrévérencieux, insupportables mais géniaux. C’est l’histoire enfin d’un ministre ultra puritain (Kenneth Brannagh absolument parfait) qui n’a de cesse de faire arrêter ce scandale et de faire taire cette ù@#*€$ de radio de voyous, de pornographes. Il n’y a que dans les pays très coincés, sclérosés jusqu’à la moelle que peuvent naitre des hommes aussi déchirés et fantasques. Je parle des animateurs de Radio Rocks, pas du ministre… Quoi que…

Le film a une patate qui vous rend la fougue de vos 20 ans. Qui vous rappelle également pourquoi on a aimé cette musique et ce qu’elle avait de révolutionnaire. A l’époque dont parle le film, j’étais une mominette, mais la déflagration causée par le rock et la pop a eu, très longtemps des retombées radioactives.

Bref, je suis sortie de ce cinéma, anglophile sautillant sous la bruine parisienne avec une envie de prendre le train et de filer à Londres.

A la place, j’ai mangé une salade crevette et j’ai filé à l’Opéra Comique où l’on chantait une toute autre chanson. Celle de Carmen. Mais c’est une autre histoire.

Le mercredi 17 juin 2009, 10:28 par Leeloolène

Ah !! Je suis contente de savoir que Good Morning England (je venais d’écrire Ireland) t’ai plu !!
Je pensais bien que ça te plongerait dans une certaine ambiance déjantée à se tordre de rire.

Pour Looking For Eric… je n’y suis pas encore allée… mais c’est au programme de la semaine :) Qui plus est après avoir lu ta critique.

2. Le mercredi 17 juin 2009, 10:47 par pasdupe

__Vos textes me captiverait plus encore si il n’étaient pas ecrits aussi denses et n’exigeaient pas de lunettes plus épaisses.

3. Le mercredi 17 juin 2009, 10:55 par Akynou

Padupe, comme je l’expliquais dans le billet sur le changement de thème, il est tout à fait possible pour les lecteurs de choisir un thème plus adapté à leurs lunettes. Il suffit d’aller dans la colonne de droite et de cliquer sur un autre thème. Il y en a quatre différents. Le précédent s’appelle orangeworld.

Leeloolène. Merci pour le tuyau en tout cas, je vais guetter le DVD, c’est sûr :-)

4. Le mercredi 17 juin 2009, 13:03 par julio

Moi l’Angleterre je ne connais pas bien, mais j’ai toujours imaginé que les british était une minorité a bien vivre et que le reste du peuple était des miséreux, et des fanatique près à mourir pour la reine !
En tout qu’a je trouve que tu en parle très bien des filmes !
Pour l’Espagne sais pareille le cinéma ni les médias ne montre la réalité, il ne montre que le toréador la danseuse de flamenco, et l’espagnol gitan ! Et bien sur loin de la réalité que je connais !

5. Le mercredi 17 juin 2009, 21:15 par Anna

Bravo Akynou, j’ai vérifié, Good Morning England passe en VO dans ma ville, j’y vais vendredi. :-)

6. Le lundi 22 juin 2009, 11:05 par Anna

Grand merci, Akynou, j’ai passé une excellente soirée vendredi devant Good morning England !
Tant que j’y suis, pour ceux qui prévoient d’y aller où qui l’ont déjà vu, un renseignement que j’ai retrouvé au fond de mon crâne après une demi-heure d’interrogations du style « mais je connais ce gars-là, bon sang, on ne peut pas oublier une voix pareille » : l’acteur qui joue Twatt (le bras droit du ministre) a joué dans Pirates des Caraïbes, le rôle de Norrington, et son vrai nom est Jack Davenport.

7. Le lundi 22 juin 2009, 13:35 par akynou

Mais oui, mais c’est bien sûr. Sa tête me disait quelque chose et maintenant que tu le dis, je le reconnais :-) La voix, c’était pas possible, j’ai vu Pirates en VF, enfants oblige