J’aime le théâtre des Bouffes du Nord. Pas seulement sa programmation, souvent intéressante, mais sa salle. J’aime cette surprise de découvrir les gradins et les décors immense derrière la façade quelconque d’un immeuble haussmanien. J’aime ses balcons décorés, ses hauts murs et sa verrière tout là haut.

Cette fois-ci, j’ai décidé d’y emmener la grande. Oncle Vania de Tchekhov. Une pièce rassurante parce qu’on la sait de très grande qualité. Si on ajoute à cela des acteurs comme Philippe Torreton, Benureau ou Marie Bunel, on se dit que c’est LE spectacle à faire découvrir à une adolescente, qu’elle va adorer. Peu de risque de se tromper.

Effectivement, j’ai fait mouche. Elle a beaucoup aimé, et moi aussi.

Je ne me souvenais plus de l’argument de la pièce. Je ne lis pas Tchekhov tous les jours. Il m’en restait des souvenirs lycéens. Autant dire anciens. Mais je n’ai pas cherché à rafraîchir ma mémoire. J’aime cette impression de découvrir quelque chose. J’ai donc découvert

–  un texte extrêmement moderne, qui parle d’écologie, de politique, de frustration, de l’âge qui vient et qui rend impuissant, d’hommes, de femmes. Rien que des choses anciennes, mais au traitement très actuel. On ne fait même plus attention aux phrases du genre : préparez-les chevaux, faites seller mon cheval… Ça passe avec le reste. C’était hier, aujourd’hui, ce sera demain.

– Philippe Torreton est royal, mais sans surprise. Je ne l’avais jamais vu au théâtre (mais très souvent au cinéma et régulièrement le matin en déposant les enfants à l’école et dans les manifs pour les sans-papiers, mais c’est une autre histoire). Je n’ai pas choisi la pièce pour lui, je ne savais pas, à l’époque, qu’il y jouerait le docteur cinglé. J’étais contente de l’apprendre.  Torreton fait du Torreton. Mais comme il le fait divinement bien, c’est du pur bonheur. Bon, il a pris un peu de bide, mais Mikhaïl Lvovitch Astrov le vaut bien. C’est un personnage à la hauteur de la renommée du comédien : politiquement correct ( en se plaçant du point de vue d’aujourd’hui) même si désabusé, cynique, fatigué car, quand il parle d’arbres et de nature, et même de la misère des hommes, il devient terriblement séduisant. Soyons honnête, Torreton est séduisant à tous les moments de la pièce, même quand il se conduit comme un soudard.  Et même en dehors de la pièce…

– Marie Bunel est tout en ambiguité, belle et lumineuse, heureuse et malheureuse et en même temps aguichante alors qu’elle se défend de l’être. Cette Elena, il faudrait l’aimer sans l’aimer, la chérir sans la toucher, sans la tenter, ce qui est impossible. Elle perturbe par sa seule présence le bon ordonnancement du domaine. Le royal Torreton saura y mettre bon ordre.

– Agnès Sourdillon campe une Sonia solide et écorchée comme sa voix. Une voix rauque de femme, mais une diction de petite fille qui récite dès que la tirade est un peu longue. L’actrice est jolie mais campe ce laideron avec conviction. Et cette façon qu’elle a de parler, s’il est surprenant, passe impeccablement parce que cela colle parfaitement au rôle. C’est une jolie trouvaille de mise en scène, ou de mise en bouche.

Oncle Vania

Pour le reste, la nourrice est… nourrice, le professeur odieux comme il se doit, le propriétaire ruiné encombrant et servile… Tout ceci est assez plat et sans grand intérêt. La grand-mère m’a rappelé la mienne avec cette façon de préférer son gendre à son propre fils.

Et il y a Vania, tout en déchirement, et en réalisme. Un homme de 50 ans qui se rend compte qu’il est passé à côté de la vie pour ce beau-frère, le professeur, qui n’en valait pas la peine. Bénureau est un Vania dépressif et maladroit, qui rate tout y compris l’assassinat de son beau-frère. Je l’ai trouvé un peu trop nounours. Pas tout à fait à la hauteur de son désespoir.

La mise en scène est académique. On est dans Tchékhov merde quoi, dans cette Russie fin de règne, avec les bouleaux, la datcha… La révolution d’octobre n’a pas encore ravagé ce fragile équilibre, mais ça va venir. Il y a des roses, un samovar… classique. On ne s’ennuit pourtant pas une seconde, grâce à la magie du texte et au génie de Torreton.

Ça ne finit pas très bien, a constaté Lou. C’est vrai, mais en attendant, on rit, beaucoup (je ne me souvenais pas que Tchékhov avait ce génie du comique de situation), on est ému, souvent. Et puis on se reconnaît avec nos vies parfois insatisfaites, qu’on n’aurait sans doute pas imaginées comme cela quand nous avions 15 ans… Au moins, cette fin-là, on sait qu’on peut y croire.

Oncle Vania

Le dimanche 22 mars 2009, 14:39 par andrem

Comme tu as un faible pour Philippe Torreton, et celui qui se demande pourquoi aura affaire à toi, j’ai un faible pour Marie Bunel, que tu décris fort bien dans ce rôle que pourtant je n’ai pas vu, mais il y a plein d’Oncles Vania dans ma vie théâtreuse.

Peu médiatique mais si talentueuse. Elle est une des très rares à m’avoir su faire pleurer au théâtre. Te rends-tu compte, moi un homme un vrai, pleurer au théâtre!