Julio me pose une question : « De quel milieu tu es Akynou ! Puisque tu parle de 35 heures et de valeur sur le marché du travail. Moi je viens d’un monde de guerrier, de berger et de navigateur une société matriarcale, je suis un Cantabre. Le blog est très beau. C’est quoi ton combat ? » Ouch. Ça c’est de la question. C’est de ma faute aussi, c’est parce que je lui avais écrit ça sur le blog de Leeloolène. Je ne suis pas du genre à ma défiler. Alors voici une tentative de réponse.

Tout d’abord, merci pour le compliment sur le blog. Cela fait toujours plaisir.

Mon milieu ? C’est compliqué.

Du côté paternel, je suis issue d’un milieu plutôt bourgeois que mon père à abandonné très jeune pour se construire tout seul. Il n’a pas fait d’études et s’est construit une famille et une carrière. Il a quitté la première et s’est fait largué par la seconde. C’était un cadors dans sa branche et n’a jamais compté ses heures. Mais à 48 ans, au chômage, quand il postulait dans une entreprise, on lui retournait son CV sans un mot, juste avec son âge entouré au crayon. Ce mépris assassin, je ne l’ai jamais oublié.
Du côté de ma mère, je viens d’un milieu de petits employés qui ont gravi les échelons à la force des poignets. Ma mère a arrêté de travaillé à son deuxième enfant (nous sommes cinq). C’était l’époque. Elle a repris dès que la dernière a été assez grande.
J’ai fait des études, pas mal, tout en travaillant. C’est-à-dire que je ne voulais pas que mes parents me paient mes études parce que je voulais être indépendante. J’avais très tôt remarqué qu’on n’avait pas de réelle indépendance si on dépendait financièrement de quelqu’un.

Nous étions dans les années soixante-dix, celles de l’émancipation de la femme. Et je voyais toutes ces mères de famille qui avaient arrêté de travailler pour s’occuper de leur mari et de leurs enfants, se faire larguer par leur conjoint qui leur préférait une femme plus jeune. Les enfants, pas de boulot, pas d’expérience professionnelle, la galère totale. D’autres auraient bien voulu quitter un mari qui les maltraitait mais ne le pouvaient pas, justement parce qu’elles n’avaient aucune ressources personnelles. Ça donne à réfléchir quand on est une fille.
Donc, je me suis financée toute seule, sans bourse puisque mes parents avaient les moyens, en bossant tout au long de mes études. J’ai été femme de chambre, réceptionniste, assistante parlementaire. Puis je suis rentrée dans le monde du travail à temps plein.

J’ai fait plein de boulots différents, dans des tas de secteurs différents : le nucléaire, l’informatique, la politique, l’associatif. Autour de la trentaine, je suis devenue journaliste. J’ai continué à beaucoup bouger, dans des secteurs différents. J’ai été pigiste, j’ai travaillé dans la presse féminine, sportive, de loisirs, de santé, etc. Et puis j’ai été engagée dans un grand groupe. Comme cela a correspondu au moment où j’ai eu des enfants, j’y suis restée.

J’ai toujours travaillé beaucoup plus que 35 heures. D’abord, quand je bossais dans l’hôtellerie, la convention collective en était à 48 heures. Et on n’en faisait pas plus parce qu’on finissait la semaine sur les rotules. A 20 ans, rentrer tellement épuisé qu’on ne pense qu’à une chose, se poser le cul dans un fauteuil et regarder la première connerie à la télé, ça donne aussi à réfléchir. J’avais tout de même une vie ailleurs, je faisais mes études. Et je savais que ça n’aurait qu’un temps. Mais les autres ? Ceux qui n’avaient que cet horizon pour toute leur vie ? Pour un salaire de misère ? Quel exemple pour leurs enfants, quel espoir de vie ?

Je suis passée au régime des quarante heures, puis des trente-neuf heures, et enfin des trente-cinq heures…. Mais ce sont des limites que j’ai toujours dépassées, parfois allègrement. Souvent allègrement. Je ne me suis jamais posé la question du temps de travail en tant que tel. Je bossais pour une tâche, pour la faire le mieux possible.

Mais par contre, j’ai toujours veillé à ce qu’on me paie pour cette tâche. Les 35 heures, c’est une unité de valeur pour le salaire. Par contrat, je suis payée un certain chiffre pour faire trente-cinq heures de travail. Quand je dépasse, on applique le quota de dépassement. C’est payé soit en temps libre, soit en argent. Soit les deux.

Je n’entre évidemment pas dans une rédaction en me disant qu’à 18 heures pétantes, je vais rentrer chez moi. Quand on travaille dans un hebdomadaire, comme ça a été longtemps mon cas, on assure la sortie du journal, quoi qu’il arrive. J’ai toujours été volontaire pour travailler au moment des coups durs, quand l’actualité devient folle et qu’il faut faire des heures et des heures pour essayer de la rattraper. C’est très exaltant à faire. C’est même ce qui rend ce métier passionnant, ces rush, ces coups de colliers qu’il faut donner. On est tous près à donner des heures, des nuits, pour y arriver. Et quand c’est fini, quand on a réussi, quand on a bouclé le journal dans les délais, on est heureux.

Mais il ne faut pas croire que les journaliste sont des salariés à part. Ils touchent un salaire comme les autres. Et il faut bien l’évaluer, ce salaire. Alors comme la loi l’indique, l’unité de mesure, ce sont les 35 heures. Mais quand on dépasse ce tarif, il est normal de toucher plus. C’est comme lorsqu’on va à la boulangerie et qu’on achète une baguette. La valeur d’un pain est par exemple de 1 euro. Si on en achète deux, il faut évidemment payer plus. Un employeur paie un certaine somme pour trente-cinq heures et doit payer plus s’il demande plus de travail. C’est la loi du marché.

Professionnellement, dans ma branche, je connais mon boulot, je sais faire tourner la machine, et j’assure plutôt très bien. Au point que l’on m’a demandé d’arrêter ce travail pour aller l’enseigner aux jeunes. Je suis donc devenue maître de conférences associée à l’université. Mais je suis et resterai toujours journaliste.

Mes combats. Pfff, tu as de ces questions. Cette dernière année, il a été unique, cela a été de sauver mes enfants et de les mettre à l’abri. Cela a été un combat violent. Pas tout à fait terminé.

Auparavant, j’ai milité chez les parents d’élèves, pour me battre pour l’école de mes enfants. J’ai occupé l’école, j’ai fait des manifestations, j’ai mené des actions avec la mairie pour obtenir ce qui était nécessaire. Je me suis battue pour les sans-papiers aussi. J’étais aussi élue des autres salariés de mon entreprise pour les défendre. A ce titre, j’ai beaucoup fréquenté les patrons et j’ai donc une assez bonne idée de comment ils fonctionnent. Et pour défendre le droit, le respect, j’ai été jusqu’à faire une grève de la faim sur mon lieu de travail avec deux autres personnes. Pendant onze jours. Tout ça, bien sûr, en plus de ma famille et de mon travail. Ah ! Je suis aussi très féministe.

Alors je ne sais pas de quel peuple je suis issue. Mais je sais que je suis une grande gueule. En Guadeloupe, on appelle ça une femme matador. Et ça me va.

Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai encore une pile de linge à repasser…

 

Le dimanche 1 février 2009, 19:07 par jeanpadupe

Merci pour lui, pour ta vérité

2. Le dimanche 1 février 2009, 19:47 par julio

Je voie que tu es une femme plein de courage, mais se qui m’interpelle le plus sais se que tu dis au sujet de tes enfants que tu dois protège ; sa me trouble, nôtres société me les protège pas ?

3. Le dimanche 1 février 2009, 21:30 par akynou

Julio, il faut lire, il faut lire pour savoir :-)
Si les choses étaient simples, ce serait tellement plus facile.

4. Le lundi 2 février 2009, 00:17 par Moukmouk

Mon combat… difficile de répondre à cela et je pense que tu le fais très bien. Ça peut se dire aussi survivre malgré tout et survivre en étant capable de se regarder dans le miroir. Parfois c’est très difficile… Tu le sais je t’admire.

5. Le lundi 2 février 2009, 00:34 par Lyjazz

Démonstration magistrale !

6. Le lundi 2 février 2009, 01:16 par andrem

J’aime ce texte où tu poses des points sur des zi sans t’embarrasser de fioritures. Droit au but, droit au cœur, cette Akynou dont je suis les combats, où la distance du virtuel bien souvent s’évanouit devant le vent des mots. Vent de tempête, de celles qui arrache les arbres des Landes, et non point vent vide brassé par des moines bavards. Il ressemble tellement à la silhouette d’écran que je me suis construite en te lisant, depuis longtemps déjà.


Je sais combien sont rudes et incertains les combats que tu mènes, dans lesquels notre rôle est de te lire. Je sais que écrire et être lu est un secours considérable. C’est pourquoi je ne laisserai jamais de côté mes lectures, même lorsque je trouve qu’elles me prennent du temps, même lorsque je ne laisse pas toujours de commentaire, ou bien oiseux vite fait tard dans le nuit. Oiseau oiseux nocturne, un commentaire un peu chouette façon Moukmouk.


Et même lorsque nous n’avons pas de Cap Horn à contourner, tous nous avons nos combats, ceux du passé qui parfois se réveillent ou réveillent une vieille fatigue, et ceux du jour plus imprévus et douloureux qu’on ne croit sur le moment. Et de te lire dans tes combats, tes quarantièmes rugissants, m’aide dans les miens.


Mais j’aime par dessus tout tes rayons de soleil et tes gratins, nombreux ces derniers temps.

7. Le lundi 2 février 2009, 09:49 par Anne

Une belle matador dorée.

Souvent, pour me donner du courage, je pense à toi.

8. Le lundi 2 février 2009, 14:24 par Chondre

Euh, c’est très clair. :-)

9. Le lundi 2 février 2009, 18:16 par julio

Sais quoi la liberté pour toi ?

10. Le lundi 2 février 2009, 22:10 par Akynou

La définition du dictionnaire me va très bien.
Liberté : État de celui, de ce qui n’est pas soumis à une ou des contrainte(s) externe(s). A propos de l’homme (de ce qui le concerne) en tant qu’individu particulier ou en tant que membre d’une société politique] Condition de celui, de ce qui n’est pas soumis à la puissance contraignante d’autrui.

11. Le mardi 3 février 2009, 10:38 par beasoub

J’aurais pas dit mieux

12. Le dimanche 8 février 2009, 17:58 par Oxygène

Olé ! J’ai lu ce billet avec gourmandise et avec plaisir.