Il courait depuis une bonne demi-heure sur ce sentier en terre battue qui longeait la falaise. Une course régulière, bien rythmée, sans essoufflement, sans fatigue excessive. La machine bien huilée de ses muscles travaillait sans à-coups. Il aimait cette sensation d’effort serein où tout fonctionnait parfaitement après la souffrance de la mise en route. Il l’appréciait encore plus sur ce chemin au bord du précipice, dans ce  paysage à l’éclatante beauté : les mouettes qui voletaient autour de lui ; l’odeur d’iode ; les voiliers blancs sur la mer bleue ; l’herbe verte ; le soleil jaune ; les pâquerettes blanches. Un univers d’odeurs et de couleurs avec lequel il se sentait en communion  et qui lui procurait le sentiment, intense, de dominer la mer, le monde. C’était bon, c’était mieux que bon, c’était jouissif.

Il s’arrêta quelques minutes, face à l’océan afin de mieux profiter du spectacle et faire quelques étirements, respirant à plein poumons l’air maritime. Puis il repris sa course. Il n’aurait peut-être pas dû s’arrêter. Il avait chaud maintenant, il n’était plus aussi à l’aise. Ses foulées n’étaient plus métronimiques, la fatigue s’empara de ses jambes. Il trébucha sur un caillou, essaya de se rattraper mais ne parvint qu’à se rapprocher dangereusement du précipice. Son pied glissa sur l’herbe encore humide, il bascula.

C’est son propre hurlement de terreur qui le réveilla, trempé de sueur. Essoufflé, paniqué, il se demanda un instant s’il était mort. Tout autour de lui, les ténèbres. Au bout d’un long moment, il reconnu le tic tac familier de son réveil. Il sentit les draps sous ses doigts et, machinalement, tendit la main vers la lampe, qu’il alluma. Tout était là, bien en place. Les draps noirs de son lit, ses vêtements noirs, les murs noirs de sa chambre, l’immense écran noir de la télé, posté au pied du lit et sur lequel il avait visionné son émission de la veille. Et dans cette noirceur qui l’enveloppait tout entier, il reprit pied.

Black Cloths

Il saisit un de ses portables posés sur la table de chevet, puis le reposa en haussant les épaules. Il se leva, enfila son pantalon et regarda d’un air sombre la télé. Elle n’était pas mal, sa dernière émission. Une mécanique bien huilée, un bon rythme, pas d’essoufflement, des vannes quand il en fallait, des invités diserts, des starlettes vêtues de blancs qui papillonnaient sur le plateau. Tout s’était enchaîné à merveille, il était content de lui, content de son équipe.
Ils prenaient un pied pas possible avant.

Avant cet incident idiot, juste après la pause de pub. Ce connard qui était venu, malgré la sécurité – mais comment avait-il pu passer ? – lui poser son flingue sur la tempe. En frissonnant, il se remémorait les hurlements des gens, sa propre terreur. Un peu comme dans ce cauchemar stupide. Grotesque même. L’imaginer, lui, Thierry A., star des animateurs télé, courir au milieu des mouettes, faire du jogging au bord de la mer… n’importe quoi ! Il se mit à rire doucement, en secouant la tête.

Il attrapa son célèbre polo noir, le passa et se tourna vers le miroir pour examiner sa mise. C’est à ce moment là qu’il sentit son cœur se figer. La glace était vide de son reflet.

Ceci est ma participation au Diptyque 4.3, L’histoire de la photo. Cette partie du jeu consiste à inventer l’histoire de la photo de Michel Clair

Le jeudi 2 octobre 2008, 18:45 par Anna

Joli ! C’est amusant, les deux moitiés du texte, comme ça. Après avoir lu la première moitié j’aimais bien le personnage, moins à la fin… :-)

2. Le jeudi 2 octobre 2008, 19:13 par andrem

Ne serait-elle pas déjà vide, la glace?

3. Le jeudi 2 octobre 2008, 22:59 par Lola

Aaaah, glaçant! C’est très réussi. Et cerne bien le personnage!

4. Le vendredi 3 octobre 2008, 10:27 par Kimanier

En te lisant, je n’ai pu m’empêcher de penser à Vanilia Sky avec Tom Cruise….
Bien trouvé! Et même remarque qu’Anna concernant le personnage et les 2 moitiés!

5. Le vendredi 3 octobre 2008, 10:28 par Kimanier

Et…sinon, Ardisson est toujours en vie?

6. Le vendredi 3 octobre 2008, 11:16 par Pablo

C’est terrible et noir ton récit, je suis mort d’angoisse. (Beaucoup aimé).

7. Le samedi 4 octobre 2008, 00:27 par Lyjazz

Bon, encore du spam par ici il me semble : j’avais écrit un commentaire, et je l’ai bien vu et bien envoyé…
Il n’est pas arrivé !

J’aime beaucoup et je trouve déconcertant cette utilisation de la télé : je me demandais au début pourquoi elle était là, et j’ai mis du temps avant de comprendre qui était Thierry A. ça me plait !

8. Le samedi 4 octobre 2008, 01:14 par akynou

Anna et Kimanier : j’ai essayé de reprendre les mêmes éléments en les transposant dans le monde noir, les starlettes qui remplacent les mouettes, le ryhtme de l’émission celui de la course. C’est pas abouti (j’ai manqué de temps), mais je suis contente de l’idée.

Kimanier : au dernière nouvelle, oui. :-)

Pablo, merci et j’imagine que toi, tu ne t’amuse pas à courir au bord de la falaise. Je dois t’avouer que l’idée du type qui courait m’est venu grâce à ta prière à Gebresselasié :-)

Lyjazz, merci aussi. Quant à ton commentaire, je suis désolée mais il n’était pas dans la prison à Spam.

9. Le samedi 4 octobre 2008, 15:34 par Lyjazz

bon, j’ai dû faire une fausse manip alors.. :-/

10. Le dimanche 5 octobre 2008, 12:08 par Pablo

Une bonne partie de mon angoisse était due au fait qu’il courait, en effet… ! (et que ça me rappelait un peu Marseille le long de la Corniche…)