Quand le téléphone a sonné le réveil à 7h30, je me suis dit que c’était une mauvaise blague. Puis je me suis souvenue que non, c’était moi qui l’avais ainsi réglé. Du coup, je me suis octroyée une petite rallonge d’une demi-heure. Puis je me suis levée, j’ai mis le linge à sécher, commencé à préparer le petit déjeuner. Et j’ai été secouer les filles. Oh qu’il est dur le réveil de ces petits bouts qui ont tant envie de rester au lit. Faut dire que la perspective de marcher pendant des heures, après avoir fait une heure et demi de voiture ne les enchantait pas. Elles ont pourtant fini par descendre, par se préparer.

Nous sommes parties, il était pratiquement 10 heures.

Si nous étions restées à Paris, je me préparerais à aller voir le juge pour la conciliation avec mon mari. Eh bien je préférais les faire ces kilomètres. Et j’avais bien raison.

Nous avons été jusqu’à Corte. Et nous avons pris la direction de la vallée de la Restonica. En fait, cette vallée commence très vite après la ville. Une petite route très étroite, bordée d’un côté par un précipice au fond duquel courrait un torrent de montagne aux eaux magnifiquement claires et de l’autre des parois escarpées. Que du très classique, mais du très très beau quand même.

La route nous menait d’abord au camping de Tuani, pour continuer plus étroite que jamais. Nous traversions des ponts sans garde-fou avec des précipices de chaque côte. Nous admirions les grands pins laricio, la roche abrupte, et puis encore cette eau magnifique qui donnait bien envie de se baigner même si nous la devinions glaciale. C’était trop beau. Lou pestait car elle était côté roche. Nous passâmes le pont de Tragone et se fut à son tour de s’exclamer.
Après un temps interminable (nous roulions à 2 à l’heure), nous arrivâmes enfin aux bergerie de Grotelle, départ de notre randonnée.

Notre but était de suivre la haute vallée de la Restonica. Puis de suivre le chemin vers le lac de Melo. La pancarte annonçait une heure et demi de route. Le guide calculait quelque trois heures. Par expérience, je préférais faire confiance au guide. Ce n’est pas tant que les petites marchent lentement, elles ont bon pied, bon œil. Mais les chemins dits faciles sont toujours plus ardus qu’annoncés. Et les passages difficiles ne passent pas aussi rapidement que les autres.

Il était presque midi quand nous sommes parties. Nous croisions des gens super équipé, avec chaussures de marche, bâtons de randonnée, doudoune, Kway. Nous étions en short et bermuda, t.shirt et sandale de marche. Les filles au moins avaient un pull. Pas moi. Je me disais que j’étais vraiment une mère indigne d’emmener mes enfants aussi peu habillés pour la circonstance. Je me demandais si ça allait le faire.

Ça l’a fait. Et pourtant, ce ne fut pas facile. Il y eut des pleurs et des grincements de dents. Mais nous sommes passées.
Au début, le chemin était très caillouteux. Puis presque plat, plutôt agréable, avec des ruisseaux qui couraient partout. Nous sommes arrivées à un premier relais à côté duquel nous avons trouvé une roche accueillante pour pique niquer. Face à la montagne et à quelques cascades. Nous avions vu pire comme salle-à-manger. Comme de bonnes petites citoyennes, nous avons ramassé tous nos papiers et nous les avons fourré dans notre sac. Nous avons pu constater que ce n’était pas le cas de tout le monde. Et nous avons repris notre chemin.

Ça montait, maintenant, mais c’était encore très fréquentable. Et puis surtout, quel spectacle. A droite, la longue crète du Capo au Chiostre (2 295 mètres), à gauche le massif de la Rotonde (2 622 mètres) et devant nous, barrant l’horizon, le Lombarduccio. Graphie italienne je le crains. En corse, cela s’écrirait bien sûr tout à fait différemment.

Partout, des reste de neige agrippés aux pentes, des cascades, Vallée glaciaire, aux flancs abruptes et au fond plat, encombré de moraines, de roches arrachés aux parois par les glaces. Au bout d’une heure et demi de marche (dont en fait une demi heure de pause), nous sommes arrivées à la grande barre rocheuse qui retient le lac de Melo. Alors, là, le guide disait que les personnes habituées à l’escalade pouvaient en un quart d’heure atteindre le lac en franchissant la barre rocheuse, les passages les plus commodes étant indiquées par des marques jaunes.

Il est plus aisé de s’y rendre, continuait-il, depuis le plateau couvert d’aulnes, qui traverse la Restonica, grimpe dans les Aulnes sur la rive droite et franchit la barre rocheuse par son rebord gauche (environ 1 heure, facile).

Le problème, c’est que la plupart des guides sur la Corse vous établissent une programme d’été. Et oublient complètement qu’on puisse faire ce genre de promenade en d’autres saisons. Le chemin ainsi présenté était tout à fait impraticable car entièrement couvert d’une épaisse couche de neige. Et la neige, en sandales…
Nous avons donc attaqué la barre rocheuse par sa face escalade, et ça a été plutôt sportif. La seule qui était vraiment à l’aise était Lou qui se relayait auprès de ses petites sœurs, j’avais pour ma part assez de mal à hisser mes kilos plus ceux du sac à dos. Il a fallu grimper en se tenant à des chaînes, escalader des rochers, des échelles, j’en passe et des semblables. Au moins étions-nous un minimum équipées. Mais je plaignais beaucoup les mamies avec leurs chaussures Damart et l’ado hollandaise avec ses ballerines ajourées. Mais oui, mais sur le guide, c’était quand même marqué : randonnée sans aucune difficultés…

En suant, en ahanant (j’exagère quand même un peu, vous pensez bien), nous sommes arrivées en haut de la barre rocheuse. Il nous restait encore quelques mètres à parcourir avant de découvrir un paysage magnifique. Entouré de murailles enneigées, un lac, en grande partie encore pris dans la glace hivernale. C’était beau à couper le souffle si nous en avions encore eu un. Les filles sautaient de joie. Elles avaient réussi à y arriver, elles étaient là, devant cette eau transparente et sombre, et elles ne boudaient pas leur bonheur. Elles trouvaient tout ça si beau, si merveilleusement beau. Et puis c’était encore plus merveilleux après leurs efforts. Et moi, je profitais à mort. C’était quand même beaucoup plus agréable que de voir la tronche de l’avocat de la partie adverse.

Nous avons trouvé une grande roche pour nous abriter du vent. A son pied, trois pierres plates, des sièges parfaits. Nous étions là, au soleil, admirant le paysage et racontant des conneries, à rire comme des bossues. Nous avons fini de partager le pain, le salami et la coppa. Nous avons fini la bouteille d’eau. Nous avons encore échangé quelques plaisanteries. Pris de nombreuses photos (surtout moi). Et puis nous sommes reparties.

Bon la descente n’a pas été une partie de plaisir. Sauf pour Lou à qui rien ne fait peur et qui aurait bien cavaler devant si son côté grande sœur de l’avait pas retenu auprès de nous. Il a fallu descendre la barre rocheuse. Et nous n’étions pas d’une élégance folle. Mes genoux me faisaient hurler de douleur. Je serrais les dents. Garance était encore plus blanche que d’habitude, à cause de son vertige. Et Léone payait le prix de sa montée à tout berzingue. Elle était crevée. Mais bon, on s’en sortait en se faisant beaucoup de câlins, en nous encourageant mutuellement. Mais les attendre continuellement, aller à leur rythme plutôt qu’au mien achevait de m’épuiser.

Lou avait fini par prendre le large. Au passage d’un torrent (il y en avait bien plus au retour qu’à l’aller, la journée était très chaude), j’ai rempli la bouteille d’une eau pure et glacée qui nous fit du bien. Et puis nous sommes arrivées, enfin, près de la voiture. Je ne l’avais pas fermée à clé. Je ne ferme jamais rien au village. Mais sur le parking hypra touristique des bergeries, c’était un peu tenter le diable. Cela dit, il n’y avait strictement rien à voler. Même pas un paquet de gâteaux puisque nous l’avions emmené avec nous. Mais c’est dans la voiture, sur le chemin de retour que je lui fis un sort.

Nous reprîmes la route de la vallée, toujours aussi émerveillées. Les filles exprimaient leur joie d’avoir réalisé cette randonnée. Je racontais à Lou le GR 20 et mon rêve, un jour, d’avoir la condition physique pour le faire. Elle me promit alors de m’aider et de le faire avec moi. Cela nous fera un rêve de plus à deux.

Arrivé à Corte, je m’arrêtais à une pharmacie. Garance, depuis avant notre départ avait des plaques rouges aux mains et aux pieds. Ce n’était pas la première fois qu’elle me faisait cela. D’habitude, je lui donnais un antihistaminique et tout rentrait dans l’ordre, mais là je n’en avais pas. Les boutons et les démangeaisons qui allaient avec empiraient. Il fallait trouver une solution. Je montrais les boutons à la pharmacienne qui nous donna des cachets et de la pommade à la cortisone. J’étais un peu étonnée, parce que la cortisone, pour une enfant, sans ordonnance… Mais bon… Elle connaissait son métier.

Tu parles. Une heure après, les boutons de Garance avaient empiré. Quand nous arrivâmes à la maison, ils lui brûlaient tellement qu’elle en pleurait. Je l’envoyais à la douche vite fait bien fait, puis lui appliquais une de mes pommades contre les gratouilles en tout genre. Elle se calma. Mais je décidais que le lendemain, je l’emmènerai chez le médecin.
C’est là que la vie m’a rattrapée. Je retrouvais mon portable, notais les messages qui m’étaient parvenus dans la journée. Une urgence du côté de Tours me fit rappeler l’amie que j’ai là bas. Il fallait se remettre sur le pied de guerre. Ce n’étais pas du tout le côté désagréable de ma vie de tous les jours qui me faisait signe. Mais le reste m’est revenu avec. Et l’angoisse. Je regardais mes filles jouer et rire. J’en était contente, mais je mesurais soudain combien notre havre était précaire. Et qu’il allait bientôt disparaître.

Je fis mine que tout allait bien et concoctais le repas. Pour nous féliciter de notre courage et de notre pugnacité, je fis sauter des pommes de terre dans de la graisse de canard et les servis avec le confit qui allait avec. Je m’ouvris une bouteille de vin. Et nous nous racontâmes des blagues de Toto et de blondes pendant toute la soirée. Nous étions mortes de rire et de fatigue. Nous avons débarrassé la table mais remis la vaisselle au lendemain. Les filles montèrent se coucher. Je pris enfin ma douche, rejoignit mon lit et mon bouquin. Je veillais un peu, un peu trop. J’ai comme qui dirait des problèmes pour trouver le bouton off le soir.