A priori, ce n’est pas le plus connu des Bleus. ce n’est pas un attaquant. Il ne marque pas de buts, ou si peu (deux lors de la demi-finale du Mundial 98 quand même). Mais c’est à lui que je veux rendre hommage. Parce que lors de ses matchs, il s’est battu comme un lion pour défendre les buts de Barthez. Parce qu’il a joué merveilleusement, parce qu’il n’a pratiquement pas commis de faute (sauf une, qui a occasionné le pénalty espagnol). Parce qu’il était sur tous les coups, colmatant les brèches, secouant ses troupes.
Mais aussi, parce qu’en dehors du terrain, Lilian Thuram est un homme de conviction. Et qu’il sait les faire connaître, sans agressivité, tranquillement, comme un homme droit dans ses bottes, un homme avec une colonne vertébrale, un homme de bien. Quand Le Pen pérorait encore sur la sur-représentation des Noirs en équipe de France, il a répondu, non sans humour : « Je ne sais pas quoi répondre car je ne suis pas noir. » Puis il ajouta, plus sérieusement : « Jean-Marie Le Pen ne doit pas être au courant qu’il y a des Français noirs, comme il y a des blonds et des bruns. Il se présente depuis longtemps à l’élection présidentielle et il ne connaît pas l’histoire française, c’est le plus grave et le plus surprenant. C’est comme si quelqu’un regardait l’équipe de basket américaine et faisait ce commentaire : “Il y a des Noirs dans l’équipe, qu’est-ce que c’est que ça ?” Jusqu’à preuve du contraire, il faut des Français sur le terrain. »
Le racisme agit partout. Le foot n’est pas épargné, plus du côté des supporteurs que des joueurs. Il n’est qu’à voir en Italie, ce qui se passe dans certaines tribunes. Et en France, nous n’avons guère à nous vanter. Certains virages furent longtemps infréquentables pour peu que l’on soit un peu bronzé. Thuram a toujours osé combattre ce racisme, le dénoncer.
Et puis cet homme sait parler de son île et de son histoire comme personne. On le sent, il est Français, bien sûr, mais il est Guadeloupéen surtout. Profondément attaché à ses racines. Et s’il parle du passé, de l’esclavage, c’est sans accuser personne. Ne pas oublier, mais ne pas se tromper non plus. Se construire, plutôt que de détruire. Je l’ai eu un jour au téléphone, je voulais monter un reportage, le rencontrer là bas, le faire parler de la Guadeloupe. Et puis ça ne s’est pas fait. Nos dates de séjour là bas ne correspondaient pas. Ensuite, il a quitté l’équipe de France, j’ai changé de rédacteur en chef. L’idée s’est perdue. Je le regrette toujours.
Parce que j’aurais aimé rencontrer cet homme, montré son charisme, son intelligence, son humour, sa droiture. Mais je garderai toujours en mémoire, cette demi-heure de conversation téléphonique, sa gentillesse, son rire, sa façon élégante de dire non d’abord, puis se rendant compte que j’étais mordue et Guadeloupéenne de cœur, de se laisser amadouer, presque convaincre. Peut-être l’a-t-il, lui, oublié. Moi pas. Un grand moment, une grande personne…
Mercredi soir, après le match contre le Portugal, il disait : « La qualification pour la finale, c’est encore plus fort pour moi qu’en 1998. Il n’y a pas très longtemps, je ne voulais pas revenir en équipe de France. Et là je vis ça. C’est une chance inouïe. c’est un rêve. Comme tout rêve, il faut que ça se termine bien, sinon ça restera un cauchemar. » Et nous voulions tous que ce rêve se réalise.
Mais ce soir, c’est le cauchemar. Lilian pleure. Je me moque de la Coupe du monde. J’ai vu de beaux matchs. J’ai vu une belle équipe de France contre le Togo, l’Espagne, le Brésil, le Portugal, contre l’Italie aussi, parce que les Français ont bien joué. Evidemment, cela aurait été mieux s’ils avaient gagné. Pour eux. Pour moi, ce n’est pas très important. Je suis une supportrice même dans l’adversité. Mais les larmes de Thuram me rendent triste.
Zinedine Zidane a choisi sa sortie. Elle est petite. Mais c’est lui qui l’a choisie. Lilian Thuram, lui, a fait une extraordinaire Coupe du monde. Il aurait mérité de la gagner. C’est la loi du sport, et parfois elle est dure.
Quand même, je voulais le lui dire. Merci Lilian. Merci en pil. Et pi pa pléré Lilian. Pa pléré. Pa ni la penm. Nou ke aimé vou toujou.
PS : j’aurais aussi aimé que Domenech gagne cette Coupe du monde… Après tout ce qu’il a entendu et subi…
A lire : une très bonne interview de Lilian Thuram dans l’Express de février 2004 qui résume bien le bonhomme.
1. Le lundi 10 juillet 2006, 09:34 par s4ine
Très beau texte, tu as trouvé les mots tendres pour décrire cet homme. Il ressemble à ton article, pétri de tendresse et de sensibilité.
Bravo
2. Le lundi 10 juillet 2006, 09:37 par samantdi
Très beau texte, Akynou, très beau portrait d’une chouette personne.
3. Le lundi 10 juillet 2006, 10:51 par a n g e l
très belle note, il m’a fait mal au coeur, alors que je connais si mal le foot, mais juste un homme qui pleure, parce que son rêve est parti, c’est triste.
4. Le lundi 10 juillet 2006, 14:15 par Vroumette
Grossse émotion à la fin du match hier, très bien ressenti ici aussi.
5. Le lundi 10 juillet 2006, 14:28 par Boris
Triste, même si la photo est belle. J’espère que tu le recroiseras un jour, et que vous pourrez parler de son île natale.
6. Le lundi 10 juillet 2006, 16:43 par Fauvette
Merci pour ce billet affectueux et digne. Merci Thuram.
7. Le lundi 10 juillet 2006, 21:59 par Merci Thuram
Thuram ne voulait plus jouer avec les Bleus, qui d’après lui ne formaient plus vraiment une équipe. Il est revenu sans enthousiasme et finalement a savouré cette Coupe du monde parce que dans la difficulté la sélection a retrouvé son alchimie et sa solidarité. C’était quand même une belle aventure collective. Et lui il a fait de ces matchs!
8. Le lundi 10 juillet 2006, 22:37 par labosonic
Très beau billet pour un très grand joueur (peut-être le plus impressionnant hier sur le terrain côté bleu) à qui l’on ne peut que souhaiter le meilleur pour son futur avec ou sans ballon au pied.
C’est probablement comme tu l’as si bien dit la plus grande victime de la tragi-comédie qui s’est tenue hier. Maître de sa défense et de son sang-froid, maître de l’équipe et seul capable de la rassembler derrière lui quand elle a perdu la tête, il mériterait qu’on le dise exemplaire même s’il n’a été que fidèle à lui-même, ce qui est suffisant vu son talent.
Ses larmes de résignation, sans rage, seront finalement sa meilleure sortie : à son image dignes, discrètes et humaines, comme lui.
9. Le mardi 11 juillet 2006, 14:35 par pikipoki
Très beau billet sur un grand gars, un bonhomme comme on en voit pas assez dans le sport.
10. Le mardi 11 juillet 2006, 15:24 par Akynou
Merci de vos commentaires. J’avais peur à la relecture de trouver ce texte trop sentimentalo pouet pouet. Mais vous m’avez rassurée. Sans doute parce que vous y avez trouvé ma sincérité 
Merci pour lui, en té cas…
11. Le mercredi 12 juillet 2006, 08:48 par SaÏgon
Merci pour ce si joli billet sur Thuram.Ce n’est pas pouet pouet, c’est du sensible. De ce soir du 9 je ne garderai que cette image, les larmes de Lilian… J’en ai été aussi très ému. Un grand Bonhomme que je Te souhaite aussi de rencontrer.
12. Le mercredi 12 juillet 2006, 11:42 par nouchema
Oui c’est bien vrai tout ça, et c’est joliment écrit.
Mais il ya quand même une vraie question qui ressortira de tout ça, et c’est celle-ci :
« ZIDANE s’est-il « perdu » ?!? »
ZIDANE : entre « DIEU VIVANT ou VIVANT tout court ».
Le BIEN, le MAL, ou comment Zidane pourrait être gentiment invité dans la saison 3 de LOST ?!?!
C’est mon dernier POST d’une longue série intitulée : LOST est partout, et partout, nous sommes PERDUS.
Cordialement
nouchema
13. Le mercredi 12 juillet 2006, 11:51 par Akynou
Nouchema, ce n’est pas vraiment une question qui m’intéresse et pour faire le lien sur votre blog, il suffisait juste de l’inscrire dans le cadre site web, ou éventuellement de faire un trackback.
Mais se servir de ce billet pour se faire de l’autopromo, c’est pas cool… Ne prenez pas déjà, alors que vous débutez, les sales manies des trolls qui hantent le Web, sinon, vous allez vous discréditer.
14. Le mercredi 12 juillet 2006, 14:14 par Tha
Vraiment,j’étais heureuse de lire 1 hommage si mérité è Thuram. Mais la phrase sur Zidane est de trop (pourquoi, pour mieux encenser 1 personne, faut il en dénigrer 1 autre?) Ca gâche tout Et pois c’est faux de parler de choix
Si Zidane est responsable de son acte, il ne l’a pas choisi pour autant!!! Pression intense sur lui, fatigue , douleur à l’épaule ce n’est pas évident de resister à 1 mec qui vous provoque depuis le début du match et Zidane avait choisi de ne pas répondre même quand il a été ceinturé, alors il y a ces mots que nous ignorons…
15. Le mercredi 12 juillet 2006, 14:31 par isadora
Merci Akynou, pour ce post, sur ce grand bonhomme qu’est Lilian 
Une des personnalités les plus attachantes du sport à mes yeux, que ce soit pour son engagement sur le terrain et en dehors 
16. Le mercredi 12 juillet 2006, 14:32 par Aby
Merci pour ce billet Akinou et cette superbe photo. C’est votre sincérité qui en a fait la beauté et émeut aux larmes. Les Bleus ont bien joué et Lilian est un « Grand » tellement humain et tendre.
17. Le mercredi 12 juillet 2006, 17:44 par Akynou
Tha : la phrase concernant Zidane n’est pas méchante. Quand je suis méchante, je le suis vraiment. C’est juste une constatation, ce coup de boule lui a fait rater sa sortie. Et c’est dommage car c’est un champion exceptionnel dont j’admirerai toujours le jeu époustouflant. Je ne suis d’ailleurs pas sûre qu’il soit particulièrement fier de lui d’avoir céder à la provocation. Il ne faut pas donner aux mots un sens qu’ils n’ont pas.
J’ai juste voulu souligner que des joueurs dont on parle moins mais tout aussi exemplaires voire plus n’ont pas eu le trophée qu’ils méritaient, et qu’il ne l’ont pas choisi, mais subi… Le vrai capitaine de l’équipe pour moi, qui a rameuté ses troupes après le carton rouge de Zizou, c’était Thuram.
Mais encore une fois, j’aime beaucoup Zidane.
Aux autres : je rappelle que la photo n’est pas de moi, évidemment, qu’elle est d’un photoreporter et que les compliments sur cette photo lui reviennent.