Le téléphone a sonné alors que j’étais en train de lire, allongée sur le canapé. Les filles étaient dans leur chambre, elles jouaient sur leur ordinateur. Mes temps de lecture à la maison sont si rares que j’ai pesté en me levant pour décrocher. Tout d’abord, je ne reconnus pas la voix de mon interlocuteur. Cela faisait si longtemps qu’il ne m’avait pas contactée. La conversation fut pourtant brève…
Je raccrochais, songeuse, puis consultais la pendule du salon. J’avais un peu de temps devant moi, je décidais de sortir avec les enfants. La grande préférait rester sur l’ordinateur plutôt que de venir avec nous. Il faut dire que le temps n’était pas exceptionnel. Du vent, un peu de pluie, et des températures plutôt fraîches pour ce mois d’avril commençant. Mais si on devait s’attarder à ces considérations, on ne sortirait jamais. J’ai fourré mon livre, mon portable et mon tout nouveau appareil photo dans mon sac, habillé les deux petites assez chaudement. L’une a pris les pelles et les seaux, l’autre le sac du goûter. Nous sommes sorties.
Dehors, une éclaircie. Le ciel était avec nous. Ce n’était pas plus mal. Nous avons emprunté les petites ruelles qui mènent au square. Je n’avais guère envie de prendre la grande rue commerçante, même si le chemin était plus direct. J’aime regarder les façades des maisons, les quelques vitrines, sans être bousculée par des passants pressés ou des touristes distraits. Et puis, le peu de circulation permet aux filles de courir sans prendre de risque.
Nous sommes arrivées au square qui, malgré les conditions météo, était bondé. Les filles partirent vers le toboggan et les manèges. Je me trouvais un banc un peu à l’écart et sortit mon livre.
C’est un roman absolument passionnant du japonais Haruki Murakami. Les Amants du Spoutnik (coll 10/18). Une histoire d’amour mystérieuse qui hésite entre fantastique et romantisme, écrit dans une langue extraordinairement limpide. J’avais du mal à m’en décrocher. Pourtant, il fallait que je sois vigilante sur l’heure.
Au bout d’une heure, j’étais frigorifiée. J’ai appelé les filles pour leur donner leur goûter. Elles sont arrivées, les yeux pétillants et les joues toutes roses d’avoir tant couru. Elles se sont assises près de moi, dévorant leurs gâteaux. J’avais oublié de prendre de l’eau. Cela m’arrive une fois sur deux. Heureusement, elles n’avaient pas vraiment soif. Elles repartirent jouer. Je replongeais dans mon bouquin.
Vers 17 heures, la petite vint me voir et me réclama à boire. « C’est l’heure de partir de toute façon, lui dis-je.
– Oh non, maman, je veux encore jouer.
– Ecoute, tu as soif et il est temps de reprendre le chemin de la maison. Pas de discussion. Va chercher ta sœur. Et tu as intérêt à revenir vite. Allez file ! »
Je la surveillais des yeux. Je ne tenais pas à m’attarder.
Elles revinrent toutes les deux en traînant des pieds, la mine boudeuse et les cheveux en bataille. « Nous reviendrons demain, leur promis-je. Sauf s’il pleut, bien sûr.
– Youpi, s’exclama la petite, toujours prête à s’enflammer.
– pfff, soupira la plus grande.
Nous sortîmes du square et primes le chemin de la maison, en passant, cette fois-ci, par la rue commerçante. Sur la place, un attroupement. Je m’y attendais. Nous nous approchâmes. C’était une troupe de musiciens jazzy qui faisaient les clowns. Exactement ce qu’il me fallait. Nous nous installâmes au premier rang. Les filles écoutaient la musique et regardaient les clowneries avec un grand sourire. Je leur glissai à l’oreille de bien rester à côté de moi et de ne surtout pas dépasser la ligne que je leur fixai. Pas envie de les perdre au milieu des gens quand il faudrait partir.
Je sortis mon appareil photo et attendis le moment opportun. Il arriva à la fin du troisième morceaux. La trompettiste du groupe, une jolie dame clown au nez rouge entama une danse endiablée, puis fit semblant d’avoir le hoquet. Elle s’assit sur le sol et fit mine de s’évanouir, les yeux grand ouvert. Ce qui était pratique, avec ces artistes amusants, mais plutôt médiocres, c’est que rien ne variait d’une représentation l’autre. Leur timing était parfait. Comme le nôtre. Au moment où la fille toucha le sol, je levais mon appareil photo et je shootais.
Puis je saisis la main des filles et m’éloignais tranquillement.
La clown était morte sans même s’en rendre compte. Dans quelques secondes, ses compagnons se demanderaient pourquoi elle ne se relevait pas. Ils s’approcheraient. A ce moment-là, la petite balle que mon appareil photo avait tirée exploserait, pas assez pour faire plus de morts, il ne le fallait pas, mais suffisamment pour blesser quelques spectateurs, marquer les esprit et faire en sorte que la presse se fasse l’écho de l’étrange assassinat de Melle La Fayette.
De l’autre côté de l’Atlantique, des frères, aux aguets, connaissent maintenant leur prochain objectif.
Cette histoire est ma participation au Dyptique 2.3, l’histoire de la photo. Et si la chute rappelle quelque chose à quelqu’un, c’est normal. C’est une idée que j’ai empruntée à Borges (Le Jardin aux sentiers qui bifurquent), à qui je voue une admiration sans borne.
Le jeudi 11 mai 2006, 01:37 par aude dite Orium
Sur le coup, j’ai pas compris! Ben alors! est se fait assassine ma frangine? Non! Ouf, tout cela n’est que fiction 
2. Le vendredi 12 mai 2006, 20:36 par Etolane
J’aime beaucoup ce billet, il se dévore tout seul, un délice!
Haruki Murakami, j’en ai tellement entendu parler, faut que je mette la main dessus pour cet été…
