Crispée. Je suis crispée. C’est la musique. Cette musique me crispe. Dix minutes que ce ballet a débuté et je n’en peux déjà plus. L’impression d’être chez le dentiste. Le violon m’exaspère et l’autre, là bas, avec ses percussions asiatiques, m’inflige une véritable torture. Ce ne sont pas les gamins qui se roulent sur la scène qui vont me distraire…
J’avais pris quatre place au théâtre du Chatelet pour un ballet destiné au jeune public. C’est ce qu’il y avait marqué sur le programme, en septembre. On n’en savait pas plus. Et pour cause. A l’époque, le ballet n’existait pas. Et il s’appelait encore « Paroles de feu ». Mais hier, quand j’ai fait une recherche sur Internet, le nom avait changé. C’était devenu « De vent et d’eau… » Et j’ai découvert que c’était en fait le travail d’un chorégraphe avec deux classes de CM1 et CM2 de Paris.
Pourquoi pas. Je suis pour les expériences avec les enfants. La musique avait été écrite pour un ballet de Régine Chopinot par un compositeur d’origine vietnamienne, Ton Thât Thiet. Il avait accepté que le chorégraphe Thierry Thieû Niang, également vietnamien d’origine, s’en saisisse et travaille avec les enfants pendant une quinzaine de séances. Le résultat pouvait être intéressant, surprenant, amusant, ludique, d’autant que la musique, comme le ballet s’inspire, dit le programme, de contes traditionnels vietnamiens.
C’est une catastrophe. Le pire, c’est que nous sommes entourés de parents des enfants sur scène. Impossible de manifester quoi que ce soit. Je trouver un dérivatif, je joue avec mon appareil photo, je prends cliché sur cliché. J’entends Lou soupirer à côté de moi. Elle se tord sur son siège, soupire à nouveau. Visiblement, elle est dans le même état que moi, mais elle prend sur elle car elle a peur de mon jugement. Elle est sur la pointe des pieds, ses jambes sont serrées à l’extrême, ses mains sur ses genoux ne sont plus qu’un nœud. Je la délivre en lui faisant une grimace. Je partage. Elle se détend d’un coup. Garance, elle, s’est carrément endormie. Quant à Léone, elle est passée à autre chose. Elle joue avec un papier, s’invente des histoire.
Je suis sûre que, pour les gamins sur scène, c’est une expérience intense, d’une richesse fabuleuse. Travailler avec des danseurs professionnels, un chorégraphe, rencontrer le compositeur, monter sur une scène comme le Chatelet, c’est autre chose que de rêver à la « Star Ac ». Ne serait-ce que pour eux, j’essaie de supporter le supplice. Pour eux et pour leurs parents, obligés d’être les groupies d’un spectacle qu’au fond d’eux-mêmes, ils doivent subir tout autant que moi.
Mais Dieu que cette musique est pénible. Il y a trois danseurs professionnels parmi les enfants. Ils courent dans tous les sens, font quelques mouvements qui pourraient rappeler la gymnastique chinoise ou les arts martiaux, puis se remettent à courir. Les enfants se trémoussent, plus ou moins en rythme. C’est parfois joli, c’est souvent n’importe quoi.
Au tableau suivant, un pas de deux entre une petite fille et la danseuse. Ce sera un des rares moments de grâce de ce pensum. La fillette a quelque chose, elle est féline, gracieuse, elle est douée. Ce n’est pas de la gesticulation, c’est de la danse. Du coup, la musique devient nettement plus supportable. Car avec une vraie chorégraphie, de vrais danseurs, elle est parfaite pour un ballet contemporain.
Mais là, c’est intello, ultraconceptuel, avec des danseurs certes pleins de bonne volonté, mais plus que médiocre. Du coup, la bonne idée devient intellichiante. Un ballet pour un jeune public ? Mais que fait le jeune public ? Il souffre ou il s’évade. Rien n’est simple, tout est compliqué, il n’y a pas de fil, que des tableaux qui se suivent sans que l’on comprenne quoi que ce soit et aucune beauté du geste à laquelle ils pourraient se raccrocher. Les jeunes danseurs envahissent à nouveaux la scène, avec des instruments de cuisine. Il se mettent en ligne. Une fillette tient dans ses mains une boule de lumière comme celle que l’on voit dans les boîtes de nuit. Visuellement, c’est très joli, mais qu’est-ce que ça raconte ?
Puis les musiciens (sur scène, bel exploit) se mettent à chanter : « Oh ! ah ! oh ! ah ! oh ! ah » Je fais remarquer à Lou qu’il suivent la partition. Puis je fais le signe deux avec mes doigts. Elle ne comprend pas. « Il ne savent lire que deux lettres. » Elle pouffe. Rire nous fait du bien. Deux danseurs déploient une banderole, on se demande s’il vont manifester. Les enfants se rassemblent devant et s’assoient. Sur le tissu, un film est projeté, dont on ne voit et ne comprend rien. Un visage, une bouche. Je me tue les yeux à essayer de comprendre. Ça ressemble à la cuisine d’un restaurant. Il doit y avoir un lien avec les instruments de cuisine.
Dernier tableau, des enfants, tous d’origine asiatique, s’installent au bord de la scène et font semblant d’écrire sur leurs mains. Garance, réveillée, et Lou se perdent en conjectures sur la signification : ils ont à l’école ? ils se maquillent les mains ? Le chorégraphe et la danseuse exécute un pas de deux derrière eux. Puis tout le monde revient sur scène et salut.
La salle croule sous les applaudissements. Les enfants le méritent. Ils se sont donné du mal. J’applaudis tout autant. Les mômes autour de moi, que ce soit mes filles ou d’autres, ont l’air un peu hagard. C’est ça la danse ? Les parents tentent des explications. Une maman, derrière moi, explique à sa fille que pour ceux qui étaient sur scène, cela a dû être un moment extraordinaire. J’ajoute que pour les enfants dans la salle, malheureusement, on ne peut pas en dire autant. Elle rit et sa fille me regarde, soulagée : elle a le droit de ne pas aimer.
Dehors, il fait jour encore. Le soleil se reflète dans les vitres de l’hôtel de ville. Nous prenons le bus. A mes côté Lou regarde ses mains. Elle voit que je l’observe et me dis : « Elles me font mal. Au début, je les ai tellement serrées qu’elles me font mal. » Crispant, je vous dis.
Ce texte est destiné au Diptyque 2.1. Il m’a été inspiré par la photo d’Alain Bachellier à laquelle j’ai pensé pendant une bonne partie du temps où je subissais le spectacle hier soir. Spectacle dont je suis sortie assez furieuse. Cette expérience prenait le spectateur en otage. Le fait qu’il s’agisse d’un projet d’école, qu’il mette en scène des enfants, qu’il s’agisse d’une expérience importante pour eux nous obligeait, d’une certaine manière, à adhérer à la chose.
J’ai encore une part de mauvaise conscience à en dire tout le mal que je pense. Cela n’aurait jamais dû être un spectacle payant, d’autant que le théâtre a vendu des places aux Comité d’entreprise sans dire de quoi il retournait, et sans préciser qu’il existait un tarif enfant. J’ai donc payé tarif plein pour moi et mes filles, alors que pour les moins de 16 ans, la place était à moitié prix.
Un projet équivalent existe dans l’école de mes enfants, il concerne la classe de Garance. Et si des représentations en seront données, elles ne font pas partie de la programmation officielle d’un théâtre connu et réputé. Et surtout, pour ce que j’en sais, c’est un spectacle qui se pousse un peu moins du col et qui restera accessible au public auquel il est destiné, à savoir les enfants.
Vous pouvez les voir sur mon Flickr
1. Le mercredi 26 avril 2006, 14:03 par Anitta
Mince alors ! Jusqu’au post-scriptum, j’ai bien cru qu’il s’agissait d’une irréprochable fiction… Et à la fin, je regrette avec toi que ça n’en fut pas une 
2. Le mercredi 26 avril 2006, 16:46 par clopine trouillefou
Ton texte (n’aie pas de scrupules, c’est scandaleux comme procédé, t’as le droit de dénoncer ça !) m’a ramenée tout droit six ans en arrière ! L’opéra de Rouen, le vénérable « Théâtre des Arts », nous avait ainsi alléchés avec un spectacle de marionnettes sur le ballet de Cendrillon, de Prokofiev (créé en 1944), proposé dans la programmation enfants.
Du beau, du culturel, du conte de fées revisité, de la musique grandiose et des marionnettes à la place d’un ballet : c’était cher (le théâtre des arts, c’est toujours cher) mais que n’aurais-je pas fait pour en mettre plein la vue et les oreilles de mon petit bout de l’époque ?
Je n’étais pas la seule à avoir eu l’idée, note.
On était bien dans les 2 500 mamans rouennaises à avoir raqué. Les petites filles de la bonne bourgeoisie étaient toutes mignonnes dans la file d’attente, avec leurs robes de velours, leurs noeuds dans les cheveux et leurs menottes dans les grandes mains bijoutées de leurs mamans. Les petits garçons étaient mignons aussi, et à part ma sale impression d’être la seule Groseille dans une salle bourrée de Lequennois, tout allait bien…
Sauf que dans la grande salle de 2500 places, sur les rangs du fond, on ne voyait, là-bas, tout au bout, en clignant des yeux, qu’un tout petit castelet de Guignol, dans le genre 1 m x 1 m.
J’ai cru que c’était un simple accessoire de scène, que le grand rideau de velours derrière allait se lever, que des grandes marionnettes actionnées par de grandes mains habiles allaient s’agiter, et que les musiciens de l’orchestre symphonique n’allaient pas tarder à ariver, à s’installer dans la fosse et accorder leurs instruments.
Des fois, je suis con comme la lune.
D’orchestre, point. Une bande-son crachotante, qui s’interrompait entre deux « morceaux » mélodiques pour laisser les « acteurs » dire leur textes (quelques phrases redondantes sur le conte de Cendrillon) avec un accent italien qui plus est qui rendait le tout parfaitement incompréhensible. Enfin, quand on avait la chance de saisir quelque chose, hein, parce que sans micro devant une salle de 2 500 places au bas mot…
Le grand rideau ne s’est pas levé. Les marionnettes étaient exactement comme des marionnettes de Guignol, pas plus grandes que cela, et ne s’agitaient que dans le petit castelet … Totalement invisibles par plus de la moitié de la salle et par nous, évidemment, vu qu’on avait oublié d’apporter le télescope !!
Les costumes des marionnettes avaient l’air pas mal, brillants et tout, là-bas, au loin… on aurait dit de tout petits mouchoirs qui disaient « au revoir »…
les Lequesnois avaient tous l’air fermement décidés à rester. On leur avait dit que c’était bien, que c’était culturel, alors ça l’était, point final.
Les enfants sages ont commencé à moins l’être… Quant au mien, il se faisait carrément tartir et me demandait, comme quand on attend chez le médecin, de jouer à « un deux trois le puits, le couteau, le papier et la pierre »….
J’ai regardé attentivement le programme. Prokofiev était écrit très gros. cendrillon aussi. Le nom de la troupe italienne aussi; et en tout tout petit il y avait la mention que la musique était enregistrée… Pour un opéra national, note, c’est normal de mettre ça tout tout petit…parce que c’est la honte quand même…
Je me suis mise à bouillir comme le lait de Madame Michu quand on le stérilise avant de le congeler. J’ai attrapé le petiot, j’ai dérangé toute la file des Lesquesnois et on est sortis de là.
Dans les désastres de ce genre, moi, je n’ai qu’une parade : la bouffe.
On est allés sur l’autre rive, se taper des gaufres pleines du sucre glace qui reste sur les habits à la foire Saint-Romain.
Elles sentaient le graillon, mais c’est bon, l’odeur de graillon, pour des gaufres. Ca fait partie du prix, et chez les forains, on était moins volés qu’en face, à tout prendre !
Clopine
3. Le mercredi 26 avril 2006, 16:54 par clopine trouillefou
euh, Akynou, j’ai envie de mettre nos deux textes sur mon blog. J’ai le droit, hein ? Si tu ne veux pas, dis-le moi, je les effacerai tout aussitôt !
Clopine
4. Le mercredi 26 avril 2006, 17:19 par akynou/racontars
Clopine : mets le tien et mets un lien sur le mien, ça devrait suffir pour que tes lecteurs comprennent le lien 
dans mon expériences au moins, les places n’étaient pas si chère. Mais le même prix que celle que j’avais payer pour Chaillot ou les filles on vu un magnifique ballet. heureusement, hier n’était pas leur première expérience de ballet 
5. Le mercredi 26 avril 2006, 21:53 par Bladsurb
Comment, tu oses dire du mal d’un spectacle qui reçoit le soutien de, je cite, « le ministère de la Culture et de la Communication DRAC PACA au titre de l’aide aux compagnies, du Conseil général des Bouches-du-Rhône, de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et de la SPEDIDAM » et qui remercie, je re-cite, « l’ARCAL (75), Ram Dam (69), le Centre d’études et de recherches en danse contemporaine le Mas de la danse (13), Mille et une productions (13), l’Académie de Paris et la DASCO, Marseille Objectif Danse (13) et le Fonds d’actions SACEM » ?
D’après la même source, le journal du Châtelet, numéro 63, le projet impliquait 4 classes des écoles élémentaire, et comportait aussi des activités parallèles : « cours sur la cérémonie du thé, ateliers de calligraphie au Musée Guimet, initiation au Gamelan à la Cité de la Musique, sans compter un échange avec une classe de Hué (ville natale de Ton-Thât Tiêt) qui donnera lieu à une exposition ». Je suis sur que tu es très heureuse d’avoir aidé à financer tout ça !
Le film était de Frédérique Ribis, qui a « imaginé de mêler à la chorégraphie et à la musique des instants échappés aux rencontres et au hasard… ».
J’espère que tu auras plus de chance la prochaine fois, et vas-y, remontes-leur les bretelles au Châtelet !
6. Le jeudi 27 avril 2006, 13:53 par Fauvette
Moi aussi, je pensais qu’il s’agissait du produit de ton imagination !
Zut alors, que d’abus.
7. Le vendredi 28 avril 2006, 09:56 par a n g e l
urghhhhhh!
c’est une prise d’otages en effet, car comment sortir sans vexer personne?
c’est horrible!
8. Le vendredi 28 avril 2006, 12:29 par andrem
Akynou,
Je t’avais envoyé ma participation au jeu par imêle, mercredi. Aucun retour apparemment.
Si tu n’as rien reçu rapport à ce défectueux de free, dont le seul souci est d’engranger des zabonnés et non de fournir des services, dis-le moi.
J’ai mis en ligne le même texte sur mon bloghumeur (le lien est en tête du commentaire), en rappelant la référence de la photo et la référecne du blogue de racontars et de ses jeux.
Si une difficulté de fond s’oppose à la mise en ligne, envoi moi ton point de vue par imêle, ou par commentaire public sur le bloghumeur.
Merci, à bientôt.
9. Le vendredi 28 avril 2006, 13:44 par Akynou/racontars
Je l’ai bien reçue. Mais je rentre trop tard chez moi pour mettre en ligne quoi que ce soit de la maison en ce moment. Les autres, come c’était sur leur blog, je pouvais le faire du boulot pendant mes pauses. MAis j’ai fait nocturne hier et mercredi soir…
Que veux-tu mon cher Andrem, j’ai une vie après le blog. je mets ta participation en ligne
PS : je n’ai même pas mis mes photos, alors…
10. Le vendredi 28 avril 2006, 15:03 par andrem
Ce bon vieux syndrome si joliment décrit par toi-même il y a peu, des deux zakynou qui se regradent en chats de faience: l’une blogue l’autre pas, ni tout à fait les mêmes ni tout à fait autres.
Post Commentum: Quand on dit « les deux Akynou », on écrit comme hibou, ou comme filou? Es-tu Ikse ou es-tu Esse?
11. Le samedi 29 avril 2006, 14:33 par Akynou/racontars
Andrem : j’ai appris à l’école que les nom propre ne s’accordait pas en nombre… Sinon, logiquement, ce serait plutôt s vu que l’Akynou ne fait pas partie des exceptions genre choux cailloux, etc. Et puis le x n’est pas très portés en créole 
12. Le samedi 29 avril 2006, 17:56 par Vroumette
Je me suis fait avoir comme une bleue. Tout le long de ton récit, j’imaginais sans peine le supplice que vous aviez vécu à la vision d’un tel spectacle, et puis pchit la photo apparaît et je me rends compte de la merveilleuse supercherie.
13. Le samedi 29 avril 2006, 22:38 par Akynou/racontars
Pour Vroumette, j’ai ajouté des photos pour lui montrer que j’y étais réellement… 
14. Le dimanche 30 avril 2006, 16:06 par Vroumette
Ma pauvre, je compatis !



