Ego sum lux mundi. Je suis la lumière du monde. C’est à peu près la seule phrase qui me soit restée de mes deux ans de latin. Et encore, je ne l’ai pas apprise en cours.

Elle était inscrite sur une de mes cartes de communion solennelle. Celle-ci représentait une tête de Christ en majesté. N’allez pas vous imaginer un de ces chromos, avec dorures et couleurs criardes comme on les voit le plus souvent. Non, la carte était sobre, comme le dessin, imprimé sur du papier fait main. Ma mère les avait commandées chez un artisan qui exerçait ses talents dans un moulin près de la Charente. Ego sum lux mundi. Cette phrase m’est revenue en passant devant un hôtel de ma rue. L’hôtel Lux. Il n’a rien de luxueux ni de lumineux. Les principaux clients en sont des familles plus ou moins fraîchement débarquées en attente de statut.

Ego sum lux mundi. Ces quelques mots m’ont plus appris que mes deux ans de latin. Sur moi. Ego. Egocentrisme. C’est ce qu’on me reprochait le plus. Penser d’abord à moi. J’avais déjà appris qu’il fallait d’abord sauver sa peau, parce que personne ne le ferait à ma place. Et certainement pas les curés.

Ma mère était croyante, mon père avait été élevé dans des « boîtes à curetons » comme il avait coutume de dire, ce qui n’était pas la moindre de leur différence. Quand j’eus l’âge requis, elle se mis en tête de me faire suivre des cours de catéchisme. Pour moi, toute nouvelle expérience était intéressante. Je fus donc d’accord. Las, dans la petite ville de la banlieue d’Angoulême où nous vivions, il n’y avait pas assez de mamans caté. « Qu’à cela ne tienne, dit ma mère. Je t’apprendrai, moi. »

Il faut dire que ses leçons étaient autrement plus drôles que celles données à l’église. D’accord, elle nous parlait de Dieu, de la foi, du Christ. Mais en prenant des exemples dans la vie de tous les jours, en nous faisant faire des activités manuelles, des découpages, des anges, des dessins, des coloriages. Ses cours, où bientôt me rejoignirent d’autres enfants, tenaient plus du centre aéré que du catéchisme classique. Qu’est-ce qu’on s’y amusait. Du coup, on gobait tout : l’art de dessiner un mouton et celui d’être bon avec son prochain…

Cette foi-là, j’en voulais bien. Je la trouvais généreuse, vivante, intelligente, attentive à l’autre, logique avec elle-même. Une vraie philosophie de la vie. Apprendre que ça ne se passait pas tout à fait comme cela dans la vraie vie me surprenait toujours. Et à mes interrogations : « Mais pourquoi ? Pourquoi, si Dieu est amour, la guerre, les enfants tués, les raz-de-marée (à l’époque, on parlait encore de raz-de-marée et celui du Bengladesh avait été particulièrement meurtrier), les tremblements de terre, le massacre des indiens, la Shoah…

Eh oui, toute petite déjà j’étais très concernée par le monde.

Si ma mère avait du bagout, elle n’avait pas réponse à tout. Et elle avait l’intelligence de le reconnaître. « Je ne sais pas. Mais c’est cela la foi, il faut faire confiance… » Bon… Pourquoi pas. Mais quand même ! Il y avait des incohérences dans le message.

Ego sum lux mundi… Et pourquoi pas « Je suis l’amour du monde, plutôt que la lumière ? »

Ma mère m’enseigna donc la religion pendant cinq années. Je fis ma première communion, la petite, celle qui se fait (enfin à l’époque) en comité restreint. Une fête simple où la foi était au centre et non les ripailles, comme la solennelle devenue bien trop payenne (c’est ce que m’avait expliqué le curé). La messe, les filles en petites robes blanches et couronnes de fleur sur la tête. Les garçons en costume et cravate. La communion – la première fois – et la découverte du goût, très fade, de l’hostie. Puis un retour dans nos foyers. J’ai tout de même reçu un cadeau ce jour-là, une montre, une Kelton.

Nous quittâmes notre petite banlieue de province pour vivre carrément à la campagne, dans une grande et belle maison au milieu des champs. Le curé était abbé et hollandais, le père Van der Put, dont le nom nous faisais hurler de rire. Il aurait dû nous mettre la puce à l’oreille.

C’est lui désormais qui allais nous enseigner la foi. Je ne me souviens d’aucun de ses cours. Sauf qu’il avait une curieuse manie. Il aimait embrasser les petites filles et sa vieille bouche dérapait parfois sur nos jeunes lèvres. C’était assez dégoûtant, mais enfin, c’était un curé, nous n’osions rien dire ni même imaginer que ce n’était pas bien. Son manège a duré un moment, presque un an sans que nous ayons l’air de réagir. Il s’est donc enhardi et se permis une main baladeuse sur une de mes petites camarades. Son manège ne passa pas inaperçu même si nous étions complètement innocents. En tout cas, moi…

Les parents découvrirent le pot aux roses de façon détournée.
– Monsieur le curé, il a dit que se faire des suçons, ça donne le cancer, avons nous clamé un soir.
– N’importe quoi, répondit froidement ma mère.
– Ben oui, c’est n’importe quoi, affirma ma sœur. Parce que lui, il en fait des suçons, à la Claudie.
Mes parents se regardèrent rapidement, juste un coup d’œil. Ma mère corrigea :
– On ne dit pas à La Claudie, mais à Claudie. Claudie, ce n’est pas une vache. Bon, alors l’abbé, il fait des suçons à Claudie ?
Et nous lui avons tout déballer sans même nous en rendre compte.

Le lendemain, ma mère alla voir la maman de Claudie, lui fit part de nos propos. Cette dernière suspectait quelque chose. Sa fille n’était pas dans son assiette depuis le jeudi précédent et refusait tout net de retourner au catéchisme. Il fallait faire quelques choses. Les mamans s’organisèrent, demandèrent à rencontrer l’évêque

A suivre

1. Le jeudi 12 janvier 2006, 09:48 par Anitta

Dégoûtée, écœurée, révoltée… Pour le coup, pressentant le pire, je ne suis pas pressée de lire la suite. Merdum !

2. Le jeudi 12 janvier 2006, 10:40 par akynou/racontars

Mais non, mais non… j’ai raconté le pire. :-)

3. Le jeudi 12 janvier 2006, 11:01 par Anne

Ahem.

C’est bien ça qui me chagrine très fort dans la propagation des religions. Un certain côté « faites qu’est-ce que je dis, mais pas qu’est-ce que je fais ».

Bref.

Me demande bien si les mamans ont eu la peau du curé.

4. Le vendredi 13 janvier 2006, 12:37 par Jazz

Moi qui allais écrire une petite note sur mon expérience du catéchisme, je me suis régalée en lisant les questions que tu posais à ta maman. Quant au(x) père(s) Van der Put, même si tous les curés ne sont pas comme ça, j’espère qu’on la lui/leur aura coupée (et je ne parle pas de la langue), Dieu me pardonne.
;o)