Ce jour-là, nous regardions Lou et moi le journal de 20 heures sur je ne sais plus quelle chaîne. Ce qui est assez rare. Nous ne regardons que très rarement les infos à la télé, en tout cas à cette heure-là.

L’actualité était lourde. Le raz-de-marée en Asie, la célébration des camps de concentration et puis cette nouvelle, un peu décalée dans le temps : un des assassins de trois militants anti-ségrégation des années soixante passait enfin en jugement. Presque quarante ans après son triple meurtre. Le vieillard, ancien membre du klu klux klan avait jusque-là été protégé par les édiles de la ville, blancs bon teint. Et ne se rendait absolument pas compte de la peine qu’il pouvait encourir tant il était sûr de son bon droit. Pour lui, le monde n’avait pas changé. Pour lui et ses comparses. C’est ce que disait le commentaire, pendant que l’on voyait un couple, ami de l’accusé, qui se rendait au tribunal, filmé par un cameraman… noir.

Et le commentaire d’ajouter : « Ils ne se rendent à ce point pas compte que le monde a changé qu’ils trouvent insupportable qu’un nègre puisse être cameraman. » Et là, on voyait le vieux blanc charger le Noir et commencer à lui foutre sur la gueule…

Lou est restée stupéfiée. Elle n’avait pas bien saisi la situation parce qu’elle n’écoute jamais vraiment les commentaires. Elle est encore à l’âge du tout image. « Mais, pourquoi il lui tape dessus, au Noir ? » Elle n’a pas dit « au cameraman », elle a dit « au Noir », ce qui montrait qu’au fond, elle avait compris ce qui c’était passé. Mais elle refusait encore de le comprendre consciemment.

Alors je lui ai dit : les Etats-Unis, le Sud, la ségrégation, les endroits interdits aux Noirs, que c’était passé, mais qu’il y avait encore des vieux cons pour croire qu’il en était toujours ainsi et qui ne supportaient donc pas qu’un Noir puisse tenir une caméra et les filmer.

Lou en fut tellement choquée qu’elle s’est mise à pleurer. De tristesse et de rage aussi. « Mais moi, je ne veux pas, disait-elle. Je déteste les gens comme ça, c’est affreux, on ne peut pas les laisser faire… »
Et moi, le cœur un peu à l’envers de la voir dans cet état. Mais je n’allais pas lui mentir. Comme si moi j’allais mentir à mes gosses !

Le jeudi 20 janvier 2005, 00:26 par Papillllon
Ah la la qu’est-ce que c’est beau, l’innocence…

Le jeudi 20 janvier 2005, 01:27 par jeff
Pourquoi en grandissant on devient con???

Le jeudi 20 janvier 2005, 03:51 par oznej
Lou est de ceux qui pourraient porter le drapeau pour faire bouger les choses…
Et se lancer dans de grandes causes… ou même de petites..
Un peu comme je perçois intuitivement,doit l’être sa maman…
Enfin , je crois…
OZ

Le jeudi 20 janvier 2005, 08:57 par Marylène
on ne peut pas leur mentir, non. il vaut toujours mieux qu’ils sachent. juste choisir les mots et sentir jusqu’où on peut aller sans aller trop loin avec leur sensibilité à fleur de peau. c’est comme ça qu’on leur fait perdre leur innocence à nos enfants. mais il vaut mieux les conduire vers l’état d’adulte prêt à faire bouger les choses que vers l’état d’ignorant ou de je-m’en-foutiste.

Le jeudi 20 janvier 2005, 13:30 par fab
J’ai peur du jour où Magali va découvrir cette folie humaine qu’est le racisme… Elle ne sera pas la seule à pleurer ce jour-là… 
Fab

Le jeudi 20 janvier 2005, 15:58 par Anne
Pourvu qu’elle garde sa belle capacité à s’indigner, pourtant… 
C’est quand ce genre de commentaires ne nous étonnent même plus qu’on devient dangereux… pour soi. 
Je suis très confiante en ta capacité à trouver les mots justes.

Le jeudi 20 janvier 2005, 17:43 par Jazz
Merci de lui avoir expliqué, merci de lui avoir dit que nous sommes bêtes ou cruels et parfois les deux. 
Merci.
Mais que Lou se console. Nous ne sommes pas tous comme ça.

Le jeudi 20 janvier 2005, 22:58 par Aude dite Orium
Cela me rappelle le jour ou j’ai compris, devant les infos, que la guerre existait encore. La révolte, le désespoir, l’impuissance, et l’incompréhension qui dure encore.
je dépose un baiser sur ton front Lou. Quelques grammes de douceur dans un monde paradoxal. capable du meilleur et du pire. Mais quelque soit le pire, ne jamais oublier que le meilleur existe…
Je t’embrasse fort !

Le vendredi 21 janvier 2005, 01:19 par a n g e l
c’est dans les livres que je dévorais tout le temps, 6 à 8 par semaine, que j’ai découvert vers ma 11eme année que l’humain pouvait être un sacré connard 
les années passant l’indignation n’a fait que grandir …. 
Lou, un bizou pour toi, te voilà devenue plus grande :)

Le vendredi 21 janvier 2005, 12:24 par Buch
Heureusement que les enfants sont là pour nous rappeler de nous indigner encore, je me rends compte parfois que mes explications sont trop résignées, fatalistes (enfin, je pense à Auschwitz, des images qu’on a vues dernièrement, et ce n’est pas tout à fait pareil parce que rien ne peut changer le passé, se souvenir, c’est tout).
Bises à Lou.

Le vendredi 21 janvier 2005, 17:24 par Racontars
Buch : non, rien ne peut changer le passé. mais on peut peut-être faire en sorte qu’il ne se reproduise pas. en tout cas essayer.

Le lundi 24 janvier 2005, 18:20 par Mai
c’est mieux qu’elle ait affronté la réalité du racisme de cette façon plutôt qu’ à l’école maternelle où tu n’aurais pas pu lui expliquer à ta façon.
Quand ma grande sœur a subit ses premiers *ooouh-la-chi-noi-seuh!*, elle a demandé à ma mère après l’école pourquoi elle avait pas choisi un mari blanc, comme ça, elle aussi aurait été blanche, et ç’aurait été bien mieux. (sic)
(va expliquer l’idée que si c’était pas ce papa là, ç’aurait plus été elle non plus!)
Moi j’avais juste été consternée, parce que c’était un petit arabe qui m’avait sorti ça, et j’ai juste pensé très fort *tu peux parler, toi!* (le second degré ça commence jeune)
Les fois suivante j’avais envie de leur mettre un poing dans la g… Et ça m’a pas lâchée.

Le lundi 24 janvier 2005, 21:38 par racontars
Mai :
Heureusement, les écoles où vont mes filles sont assez mélangée. dans l’école primaire, il y a 46 nationalités différentes. De plus les équipes enseignantes sont très vigilante et font un gros travail : tous différents, tous égaux. Il y a peu d’incidents comme celui dont tu parles.
Ma sœur s’en souviendra peut-être, mais je l’avais engueulé un jour qu’elle avait traité un autre gamin de sale portos. Je crois que je lui avais dit que ce n’était pas un injure. On pouvait traiter quelqu’un de sale con, de conard, de merde (bien que dans le fond, c’est pas terrible non plus), mais pas de sale portos, ni de sale nègre, ni de niakwé. Ça, non !
Ça l’avait marqué cette histoire.
Mais oui, le coup de poing dans la gueule, on en a envie, souvent.
Parce que y a que ça qu’ils comprennent.