Attention, prenez votre élan, le texte et long. Et faites gaffe de ne pas quitter la route dans les virages.

S’il y a une chose réputée simple, mais qui peut se révéler extrêmement délicate et compliquée, c’est bien l’attribution d’un nom de famille. Jusqu’à il y a peu, le père donnait son nom à l’enfant. L’énorme majorité des Français ne se posaient pas de questions. Et ceux dont les histoires sortaient un peu de l’ordinaire, c’était tant pis pour eux.

Le législateur tente depuis trois décennies de prendre en compte les particularités de chacun, pour que tout le monde puisse trouver la place à laquelle il a droit. J’approuve et j’applaudis des deux mains, même si ça complique un peu les choses (et même s’il y a quelques dérapages). Chez nous, par exemple, c’est un peu le bordel. Je m’appelle R., le Nôm s’appelle N. L’aînée de nos filles porte nos deux noms, le mien d’abord, celui de son père ensuite. Les deux autres ont juste le nom de leur père. Evidemment, on me pose la question de savoir s’il ne faut pas unifier tout cela.

[Je précise que je ne vais donner ici que mon sentiment, ma conviction personnelle (comme d’habitude d’ailleurs). Car le nom de famille touche à des choses tellement personnelles et intimes que je ne vois pas pourquoi je me donnerai le droit de penser à la place des autres (cela dit, je sais déjà que je vais écorner ce principe au moins une paire de fois, mais bon, j’assume)].

Première objection : pourquoi faire ?
Deuxième objection, c’est compliqué votre honneur.

Bien sûr, grâce à la nouvelle loi, les deux dernières pourraient également prendre nos deux noms, mais dans l’ordre inverse, d’abord le nom du père, puis le mien. Je crains que cela ne complique les choses inutilement. Et puis elles ont déjà intégré leurs noms de famille, je ne vais pas leur en faire changer puisque de toute façon elles ne pourraient pas s’appeler exactement comme leur grande sœur. D’ailleurs, elles se moquent éperdument d’avoir des noms différents.

J’aurais pu aussi faire en sorte de porter le même nom que mes enfants. Mais en fait, je m’en fiche, ça ne m’intéresse pas. Je ne tiens pas à leur refiler le mien à toute force. Ils sont suffisamment à moi pour que je n’éprouve pas ce besoin-là.

Je ne me vois pas non plus prendre le nom de mon mari au prétexte de porter le même nom que mes filles. Pourquoi irai-je faire le sacrifice de mon identité, qu’est-ce que cela pourrait leur apporter. Je comprends qu’on puisse recevoir avec bonheur le don d’un nom de la part d’un adulte qui, par cela, nous reconnaît et nous donne une identité sociale, je ne considère pas que cela soit le rôle des enfants que de faire un tel don (parce que cela revient quand même à cela quand on y songe). C’est inverser la place des enfants dans la cellule familiale, tendance un peu trop courante par les temps qui courent.

C’est l’histoire d’une de mes sœurs. Elle voulait s’appeler comme son fils. Elle a donc pris le nom de son mari. Puis elle a divorcé. Elle a repris son propre nom (et oui, votre ex peut vous interdire de continuer à porter son nom). Il a fallu refaire les papiers, les cartes de visite, donner de nouvelles habitudes à ses collègues, à ses élèves… Puis elle s’est remariée. Elle a pris le nom de son nouvel époux. Et elle divorce à nouveau…

On ne peut pas juger de la vie des gens, elle a eu plus que sa part de malheur. Mais son histoire est tout de même symptomatique.

Quant à moi mon nom, c’est mon nom. Il n’est pas super beau, mais pas laid non plus (dans ce cas, je comprends qu’on puisse changer de nom de famille, mais à condition que cela soit aussi possible pour les hommes). C’est celui de ma naissance, le seul officiel. Car en France, cela n’a jamais été qu’un usage de prendre le nom de son mari. Je me suis longtemps émue de ces femmes qui disparaissaient totalement sous les prénoms et noms de leurs époux. Quand la petite Alice C. est devenue Mme Henri P., elle a disparu aux yeux de la société, elle n’existait plus que par la bonne volonté de son mari (alors que dans la réalité, je peux vous dire qu’elle existait bel et bien). Cela se passait certes au début du siècle dernier. Mais il y a toujours des Mmes Henri C…

D’une certaine manière, l’équation se pose : j’ai un nom, donc je suis.

Bref, je reste R. Le Nôm reste N. D’ailleurs, personne ne lui demande rien… Alors pourquoi Lou RN et pas N. Au moins, les filles porteraient toutes les trois le même patronyme. Oui, mais les filles n’ont pas toutes les trois la même histoire. Et un nom, c’est aussi cela, une histoire.

Quand j’ai rencontré mon mari, j’étais enceinte de quelques jours. A fortiori, quand nous avons fait l’amour la première fois, la grossesse était encore plus avancée. Mais je ne le savais pas. Je l’ai su, nous étions ensemble depuis une quinzaine de jours… J’aurais pu ne rien dire, garder cela par devers moi. Faire croire au Nôm que ce bébé venait de lui et parler de prématurité. Enfin, elle aurait été très prématurée quand même !

Mais je n’en voyais pas l’intérêt. Je ne savais pas, à l’époque, si notre histoire tiendrait la route. Qui peut savoir ? Je lui ai donc appris ma grossesse en précisant immédiatement qu’elle datait d’avant notre rencontre, je lui ai parlé de mon ex, avec qui nous avions eu un égarement d’une soirée alors que nous étions séparés depuis belle lurette et sans aucune envie de nous remettre ensemble. J’ai téléphoné de Guadeloupe à l’ex à Paris, pour lui annoncer la nouvelle et lui préciser que 1. j’avais décidé de garder le bébé 2. je ne lui demandais rien. C’était ma décision, indiscutable, mais que je n’aurais tout de même pas l’outrecuidance de lui demander des comptes. On peut penser que ce n’était pas fairplay pour lui. Après tout, il n’en avait peut-être pas envie de ce marmot qui ne serait pas à lui et qui pourtant était de lui. La chose ne lui déplaisait pourtant pas.

Et puis, pour tout dire, j’avais envie d’un enfant depuis longtemps, il y en avait un qui me tombait du ciel, je n’allais pas le refuser.

Chose inattendue, le Nôm décida que ce serait aussi son enfant. Et je n’ai pas eu plus le droit de discuter sa décision que mon ex la mienne. Plus tard, Lou a décidé que le Nôm était son père. Le jour de la naissance, les deux hommes étaient là et elle est passée des bras de l’un à l’autre. Puis le Nôm qui vivait toujours en Guadeloupe est reparti dans son île. Je l’ai rejoint un mois et demi après avec le bébé. Quand nous sommes sorties de l’avion, Lou s’est réveillée. Quand le Nôm l’a pris dans ses bras, elle s’est mise à sourire. Un de nos amis l’a prise à son tour. Elle a commencé à hurler. Le Nôm l’a reprise. Elle s’est calmée instantanément. Elle était dans les bras de son papa.

Comme je n’ai pas le goût des révélations, j’ai expliqué la situation à ma fille dès sa naissance. Elle a toujours su. Elle a connu mon ex, ses demi-sœurs. Pour elle, il y a l’homme avec qui je l’ai fabriquée et son papa qui l’élève.

J’étais la seule à l’avoir reconnue. Elle portait donc mon nom. Mais je m’inquiétais. S’il m’advenait quelque chose, elle perdait à la fois sa mère et son père puisque celui-ci ne l’étant pas officiellement (ni génétiquement) n’avait aucun droit. Et le Nôm était inquiet car s’il tenait à la mère, il tenait aussi à l’enfant. Il n’y a qu’à voir comme il recevait on ne peut plus fraîchement l’ex quand celui-ci (resté un bon ami) passait à la maison. Cela n’a pas été facile tous les jours de les faire se côtoyer, ne serait-ce que deux fois dans l’année.

J’ai pris conseil auprès d’un ami avocat et fin psychologue, un peu mon père spirituel d’une certaine manière. Le Nôm et moi pensions à l’adoption. Deux solutions, soit nous faisions comme si l’ex n’existait pas, nous occultions alors une partie de l’histoire. Le Nôm demandait une adoption plénière. Mais l’ex risquait de se manifester, de ne pas être d’accord et de tout faire échouer. Soit nous en parlions à l’ex, nous obtenions son accord.

C’est vers cette deuxième solution que nous nous sommes orientés. J’en ai parlé à l’ex. Il lui a fallu du temps et des heures de discussion pour se décider, ce qui est tout à fait normal. Je lui avais promis que nous lui laisserions le temps dont il avait besoin. Il a reconnu Lou puis a fait les papiers pour que le Nôm puisse adopter sa fille. En fait, il a fait un magnifique geste. Considérant que le Nôm était un bien meilleur père que lui (qui avait connu les affres de l’abandon et de l’arrachement à sa mère), il a renoncé à tous ses droits sur Lou pour les donner au Nôm.

Nous avons alors monté le dossier d’adoption. Nous nous sommes mariés, ce qui facilitait le dossier. Je suis tombée enceinte de Garance, ce qui donnait des garanties supplémentaires aux juges. L’affaire a été réglée en dix mois. L’état civil de Lou suit très exactement l’histoire de ma fille. Tout est transcrit, il n’y a pas de cadavre dans le placard. Ce qui ne l’empêche pas de se poser des questions, d’avoir des angoisses, etc. Mais elle sait qu’elle peut en parler. Parce que c’est une chose normale et naturelle.

Et pour son nom, c’est pareil. Il est le témoin de son histoire et elle y tient comme à la prunelle de ses yeux.
Voilà
Ce fut long, mais je l’ai dit chez Samantdi, les patronymes font toujours couler beaucoup d’encre.

Le jeudi 6 janvier 2005, 00:14 par samantdi
Quelle superbe histoire, j’en ai des frissons… Tu as vraiment été honnête avec Lou, son père « biologique » et le Nôm, son « autre » père, et je trouve ça vraiment BIEN. 
Bonne nuit…Je vous embrasse tous-tes !

Le jeudi 6 janvier 2005, 00:39 par Aude dite Orium
Je viens de lire ton posts et tous ceux en lien. j’ai été émue, on se demande pourquoi à la lecture de l’accouchement. Un peu honteuse à la lecture de ton mariage, j’étais moi -même enceinte et peut-être un tantinet sur une autre planête. je ne savais même pas que c’est toi qui avait écrit ton propre discours de mariage, je me souviens que je l’avais trouvé sympas et j’avais été étonnée de sa pertinence et surtout pas con comme celui du mariage de notre cévenole. Et puis j’ai été touchée, attendrie par ta demande en mariage, je sais pas pourquoi mais elle me parle mais chuut, c’est un secret!
Plein de bisous
ps: peut être vendredi pour les photos d’anniv’…

Le jeudi 6 janvier 2005, 00:39 par claramar
c’est très beau tout cela, fait avec amour et intelligence de la part des « deux » papas et de toi…
par contre tu sais avec la nouvelle loi tu peux mettre les noms dans l’ordre que tu veux, y’a pas de règle.
moi j’ai choisi il y a quelques années de mettre le nom de ma mère en plus sur ma carte d’identité, parce que j’avais envie de garder les deux, par équité je pense…ça m’a attiré que des ennuis, perte de dossier à la fac, permis de conduire inconnu dans ma préfécture, bref ya encore des efforts à faire!!

Le jeudi 6 janvier 2005, 01:14 par a n g e l
en dehors de l’histoire de Lou (sublime!) tout ce que tu dis sur le nom, c’est exactement ce que je pense, c’est tellement agréable de le lire sous la plume d’une autre.
Mes parents sont mariés mais ma mère a gardé son nom de naissance. Je ne suis ps mariée mais je ne me suis battue en rien pour que mes enfants portent mon nom: je les ai portés 9 mois, cela suffit pour faire de moi leur mère aux yeux du monde.
Et si un jour pour une raison x ou y je me marie, je garderais mon nom.

Le jeudi 6 janvier 2005, 20:55 par oznej
Très joli récit… 
Moi je suis une rétro..et j’aime pas les complications.. 
Mais à mon âge je n’aurais plus ce genre de soucis.. avec des futurs enfants potentiels.. 
Mais je me prépare psychologiquement à devoir faire face à des petits enfants portant des noms à rallonge.. 
dans un temps où la femme s’affirme et veut tant et tant montrer son existence..et être égale de l’homme à tous les niveaux…. 
C’est bien.. Sans doute… peut-être… 
Mais je sais que si moi, demain j’avais à faire un autre enfant ce qui est quasiment impossible je resterai à l’ancienne … 
Tout comme lorsque je me marierai..je porterai uniquement le nom de mon mari.. avec bonheur.. 
Je n’ai pas besoin de tout ça pour me sentir une femme libre et libérée, autonome et indépendante.. 
OZ

Le vendredi 7 janvier 2005, 02:51 par Pascale
Quel hasard! Je disais aujourd’hui même à des copines que je n’ai jamais, moi non plus, ressenti l’urgence que mes enfants portent mon nom et que de les avoir portés en mon sein et ensuite de prendre soin d’eux comme des trésors me suffisait à établir dans mon coeur et dans le leur leur lien de filiation…Votre récit est d’une tendreté qui me touche beaucoup et à aucun moment je ne l’ai trouvé trop long (malgré l’intro qui suggère la patience), je l’ai plutôt dévoré avec d’heureux souvenirs et de belles images en tête. Merci :-)

Le vendredi 7 janvier 2005, 15:52 par Jazz
Man Racontars, je crois que la loi te permet de donner à Garance et à Léone le même nom que Lou.
L’ordre des patronyme (NR ou RN), n’importe pas.
Et puis si tu voulais tout « unifier », tu le pourrais car même si la loi s’applique de fait aux enfants nés après le 1er janvier 05, elle peut concerner le ou les aînés s’ils avaient moins de 13 ans le 1er septembre 2003. 
Donc, la loi a quand même envisagé différents cas de figure, tant mieux.
Celà dit, je trouve que cette histoire est magnifique, et je dévore tes posts avec la même gourmandise/curiosité/passion/macrellitude à chaque fois.
L’important c’est que votre famille soit unie dans les cœurs, pas dans les noms, non ?
Bravo pour ta franchise, et puis bravo au Nôm pour ce geste d’amour, ce geste de père.