Il fait toujours aussi chaud. La météo prévoit des dépressions tropicales. Le temps est lourd, mais heureusement, il y a un peu d’air. Les filles s’impatientent, elles veulent aller à la plage. Mais évidemment, comme prévu, le frère du Nôm n’est pas venu avec la voiture. Je vais l’appeler demain.

Ah cette voiture que de tracas. De toute façon, je suis tellement fatiguée que ces quelques jours de repos sont les bienvenus. Dormir et encore dormir. La nuit, la sieste. Tout ce qu’il faut. Lundi, si j’ai la voiture, il faudra que je m’occupe de l’assurance, puis faire quelques courses.

Je tourne en rond. Je suis sur la terrasse avec ma belle-sœur et ma belle-mère. Elles coiffent Yasmina, ma nièce. Elles parlent en créole, se racontent des trucs. Je ne capte pas grand-chose, voire rien du tout. C’est toujours ainsi, elles continuent un dialogue comme si je n’étais pas là. Je m’habitue à la situation. Au début, je ne le prenais pas très bien, l’impression d’être toujours déplacée, d’être dans un décor où personne ne me voit. Cela me mettait de méchante humeur. Maintenant, je m’en fous, parce que je sais que ce n’est pas de l’indifférence. Juste des habitudes que je ne dérange pas. Cela a même quelque chose de réconfortant.

Les filles sont en face, avec Lina, la cousine de leur père. Elle a elle aussi un petit garçon et vit chez ses parents. C’est très répandu visiblement. Nita ma belle-sœur, Lina, la cousine, Samuel le cousin. Ils ont des enfants et restent chez papa et maman. Je ne sais pas si leur couple est toujours d’actualité, si les pères s’occupent des enfants. Depuis deux jours que je suis là, non seulement je ne les ai pas vus mais je n’en ai pas entendu parler. Comme s’ils n’existaient pas.

Je me souviens qu’à 20 ans, je n’avais qu’une hâte, c’était partir de chez mes parents. On pourrait dire que c’est plus économique de vivre ainsi, que tous sont trop jeunes et n’ont pas les moyens de quitter leurs parents. Mais je ne crois pas que ce soit cela. Ils ont plus de moyens que je n’en avais à l’époque. Lina travaille, le père de son fils aussi. Ma belle-sœur a une situation, elle est chef pâtissière dans un hôtel. Elle gagne sa vie, s’est fait construire une maison, grande et confortable, où elle pourrait vivre sans problème avec sa fille. Mais elle préfère occuper une chambre toute petite avec sa fille, chez sa mère. Elle me disait l’an passé qu’elle envisageait même de louer sa maison… Cela fait des années que je l’observe et qu’elle est une énigme pour moi. Mais c’est une fille que je respecte beaucoup et que j’aime bien. Pas facile facile d’accès, mais une fille bien.

Il faut dire que je ne pose pas non plus de questions. Je n’ose pas trop. Le seul que j’interroge de temps en temps, c’est le Nôm. Mais lui, c’est une tombe. Si je l’écoutais, je ne parlerais à personne et surtout pas de la famille. Discuter avec quelqu’un de chose privée, même un ami, même sa femme, c’est quelque chose qu’il n’imagine pas. Sauf exception. Il y a une semaine, nous nous sommes violemment engueulés. Nous en sommes presque venus aux mains. Le prétexte était futile. Pendant tout le week-end, j’avais préparé les bagages pour le grand voyage, fait la lessive, le repassage, fait les repas, m’occuper des mômes. Pendant que Monsieur faisait son tiercé. C’est à peu près tout ce qu’il a fait de ces deux jours. Le dimanche soir, les filles venant réclamer à manger, je les ai envoyé balader un moment disant que j’étais occupée. Pensant qu’il prendrait le relais. Je repassais.

Rien du tout. Quand j’ai eu fini, j’ai proposé de la purée toute faite et du jambon. Exprès, c’est rapide, ça permettait aux filles de dîner rapidement et moi de retourner à mes occupations. Lui, n’en voulait pas. Il voulait que j’épluche les pommes de terre en robe de champ, que je fasse un vrai repas. Et moi, je n’en avais pas envie. C’est parti de là. Il m’a reproché d’être toujours devant l’ordinateur. Moi, pour ne pas être en reste, je lui ai envoyé son tiercé et son foot. Et puis des horreurs. Je l’ai même menacé du divorce ce qui l’a rendu encore plus enragé…

On s’est arrêté aux limites. Tout ça devant les filles, très calmes pour une fois. Léone essayait de dédramatiser en lançant des Ben dis donc, ou la la et en rigolant à moitié. Lou examinait la situation en nous observant à la loupe et Garance prenait son air ailleurs. Je suis désolée de leur avoir imposé cela. Mais bon, personne n’est parfait encore moins les parents.

On s’est fait la tronche pendant une journée et demie. Au moins. Et puis c’est revenu. Mais deux soirs plus tard, j’étais dans le salon, Lou est venu me chercher : « Papa il remet ça sur le tapis
– Quoi ma chérie
– Votre bataille de l’autre jour, il est en train de raconter cela au téléphone. »

J’étais tellement estomaquée que j’ai été voir dans la chambre. Fritz était là, au téléphone, vaguement gêné. Je n’ai pas pu vérifier ce que Lou m’avait dit et la conversation était en créole. On s’est regardé, je suis ressortie sans rien dire. Mais il semble que la sacro-sainte règle de ne rien révéler à personne ne tenait pas toujours debout.

Plus tard, Ma belle-mère m’a demandé : « Ton mari travaille ?
– Oui, il surveille des cantines.
– Quand je lui pose la question, il ne répond pas.
– Tu sais bien qu’il ne répond jamais aux questions et qu’il ne dit jamais rien. J’ai cessé de lui poser des questions. »

Je crois que nous avons eu le même genre de dialogue la deuxième fois que nous nous sommes rencontrées elle et moi. Elle me demandait des renseignements sur son fils. Moi, cela faisait seulement quelques semaines que j’étais avec lui. Je pensais qu’elle devait savoir mieux que moi. Je les ai trouvés un peu bizarres dans cette famille, un peu sauvages. Ce n’est pas faux. Mais le fils est aussi sauvage que le reste de la famille… Maintenant, je le sais.

J’avais acheté une petite piscine en plastique, il y a deux ans quand nous étions venus. Pour Léone. Nous l’emmenions partout, même à la plage. Elle permettait ainsi à Léone de se baigner sans danger quel que soit l’endroit où nous allions. Nous l’avons regonflée hier et mise dans le jardin. Les filles en ont bien profité. Les quatre, les trois miennes et Yasmina, la petite nièce. Rien de plus marrant que de voir des gamines hurler de rire en s’arrosant. Lou est bien grande maintenant pour ces jeux, mais elle ne laissait pas sa place même si elle avait du mal à rentrer dans la piscine.

fin d’après-midi, nous avons lavé tout le monde, et j’ai coiffé Léone pendant que ma belle-mère coiffait Garance. Tresses, boudins, vanille, tout l’arsenal des coiffures traditionnelles des enfants y est passé. Puis nous avons commencé à nous préparer. Ma belle-mère nous emmenait à une soirée, un dîner organisé par une association.