Terre de bas

Chaque année, quand je suis en Guadeloupe, je m’échappe quelques jours pour visiter une île. L’an passé, c’était la Désirade, celle d’avant Marie Galante. cette année, c’est décidé je repars pour les Saintes.

L’aventure commence dès le départ. En Guadeloupe, en effet, il ne faut se fier à rien et surtout pas à ce qu’on croit connaître. Il m’a fallu plus d’une demi-heure pour trouver le point d’embarquement que n’indiquent ni pancarte, ni guide ni hak. Depuis le mois de juin (2002), en effet, c’est à la nouvelle gare maritime de Bergevin qu’il faut se rendre. Cette recherche m’a mise en nage : j’ai failli manquer le bateau. La navette de Brudey Frères quitte Pointe-à-Pitre tous les matins à 8 heures tapantes. Ou presque…

Une fois à bord, deux solutions, entrer en cabine climatisée avec bar, télé et… séries américaines – déconseillé si on souffre du mal de mer – ou le pont, idéal pour prendre des paquets de mer par gros temps. Ce qui, vu la saison, est fort possible. J’opte pour la cabine, mais ne suis pas sûre de mon choix. En effet, quand le bateau commence à prendre sa vitesse de croisière, ça secoue fort. On aperçoit entre deux vagues une barque de pêcheurs bien chahutée. Il faut avoir le cœur bien accroché pour sortir de ce temps là.

Le bateau, appelé l’Acajou, longe les côtes de la Basse terre. En effet, nous devons faire escale à Trois-Rivière. Là nous embarquons des familles avec des glacières et une horde d’enfants d’un centre aéré. Les monitrices distribuent des bonbons à la menthe contre le mal de mer. Le bateau repart et reprend tangage et roulis. Le canal des Saintes est connu pour sa mer agitée. Nombre de bateaux ont péri là. Les gamins crient comme des fous, amusés par les bonds de l’Acajou. Mais très vite, certains commencent à faire la grimace. Un petit près de moi répète à qui veut l’entendre « Je veux voir ma maman… » Les monitrices distribuent des sacs en plastique mais il n’y aura pas d’incident.

Enfin, nous entrons dans ce que le capitaine appelle « la deuxième plus belle baie du monde après Rio ». Et c’est vrai que l’archipel des Saintes, ainsi baptisé par Christophe Colomb car il le découvrit le jour de la Toussaint, est un endroit extraordinaire. Un chapelet d’îles et d’îlets posés sur une mer d’un bleu intense. Deux seulement sont habitées, Terre-de-Haut, où nous débarquons et Terre-de-Bas, où je me rends. Celle-ci est deux fois plus grande que la première, mais légèrement moins peuplée. Elle a deux bourgs, Petites-Anses, une merveille accrochée au morne Paquette, au sud-ouest de l’île, et Grande-Anse, qui regarde vers Terre de Haut, au nord-est.

Je prends donc la navette qui me mènera à destination. Quelques familles, quelques commerçants, et une dizaine de touristes, pas plus. La traversée prend à peine dix minutes et est nettement moins mouvementée. Nous arrivons à l’anse des Mûriers. A droite Saint Raphaël. A gauche, la vierge Marie. Il faut au moins ça aux pêcheurs du cru pour se protéger des fortunes de mer.

Le quai est minuscule, quelques personnes attendent, essentiellement des taxicos, ces taxis collectifs qui moyennant une somme modique vous transportent d’un endroit à l’autre de l’île. Certains, si vous êtes assez nombreux, pourront même vous la faire visiter. Pour l’heure, je me retrouve coincée entre une mère de famille et une marchande, direction Petites-Anses où m’attend mon rendez-vous. M. Gérard Beaujour est le président de l’association Le Mapou, du nom d’un arbre courant à Terre-de-Bas. Et les arbres sont importants pour M. Beaujour. L’objectif du Mapou est « de défendre le patrimoine, de la culture à l’environnement », explique le prospectus. Ce qui m’intéresse surtout, c’est qu’elle organise des randonnées découverte de l’île et qu’elle est la seule à le faire. En effet, Terre-de-Bas n’est pas du tout touristique. Rien à voir avec les hordes de visiteurs qui envahissent chaque matin sa sœur Terre-de-Haut. Elle est restée sur son quant à soi et c’est ce qui fait tout son charme.

La première chose qui frappe, quand je me promène dans les rues du bourg de Petites-Anses, c’est la tranquillité : pas de voiture, ou si peu, quasiment pas de scooter, quelques mobylettes. Des gens qui vaquent à leurs occupations et qui vous disent bonjour quand ils vous croisent. De ravissantes maisons, en dur ou en bois, entourée de jardin croulant sous les fleurs. Une poste. Une école. Un collège… Tout pour être heureux.

Mon rendez-vous n’est pas encore arrivé. J’en profite pour descendre à la plage et piquer une tête. Les nuages sont partis momentanément. Il fait très beau et très chaud. Le bain me rafraîchit. Au-dessus de ma tête, une frégate me joue un remake des Oiseaux, le film d’Hitchkok, en fonçant droit sur moi. Je ne bouge plus, et l’oiseau plonge un peu plus loin derrière moi. Il n’en veut qu’aux poissons. Ici, à cause de leurs ailes tordues, on les appelle les malfinis. Ce sont de grands oiseaux marins

aux ailes noires, au bec puissant, capable de repérer une proie à une hauteur de plusieurs mètres. Je sors de l’eau, me sèche et retourne à l’association.

Gérard Beaujour revient de ses bois. Cet homme de 53 ans multiplie en effet les activités. Outre la présidence de l’association, il remet en état la propriété familiale de bois d’Inde qu’il possède à l’intérieur de l’île. Le bois d’inde, je vais en entendre parler une grande partie de ma journée. Il est aussi professeur d’histoire et géographie au collège du lieu. « J’ai la chance inestimable de pouvoir travailler dans un endroit que j’aime et qui est le berceau de ma famille. » Car c’est un Saintois de souche. L’ancêtre arrivé le plus récemment sur l’île a tout de même débarqué dans les années 1850. Le plus ancien était un Hollandais arrivé deux siècles plus tôt. Les premiers colons furent en effet des Néerlandais protestants et des huguenots français qui plantèrent des cultures vivrières et des indigotiers. A regarder l’île, on se demande comment cela était possible. C’est ce que se propose de me faire découvrir mon guide.

Pour l’heure, il est trop tard pour partie en randonnée. D’ailleurs, il n’en organise pas en ce moment : c’est la basse saison et les clients ne sont pas assez nombreux. Et puis la récolte du fameux bois d’inde commence. Qu’à cela ne tienne, il m’emmène en voiture sur les routes de l’île.

De Petites-Anses, passant devant le collège, la route grimpe d’un coup vers les bois. La végétation se densifie au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude. M. Beaujour s’arrête près d’un coubaril imposant pour m’expliquer : « Ici, c’est la frontière entre deux types de végétation. D’abord, celle de forêt sèche, qui occupe l’est et le sud-est de l’île : cactus, épineux, ti-baume, poiriers pays. Et celle de zone humide, au nord ouest de l’île, en altitude. C’est le domaine du bois d’Inde, du mapou et du gomier. » Et quelques mètres plus loin, il s’arrête à nouveau pour cueillir une feuille, la casser sous ses doigts et me la faire sentir. Une délicieuse odeur d’anis envahit la voiture. « C’est le premier bois d’Inde, preuve que nous entrons en zone humide. »

Chemin faisant, il m’explique que la Pimenta racemosa est une plante aromatique qui fut une des richesses de Terre-de-Bas. Il en existe trois espèces, celle au goût girofle, utilisée dans la plupart des plats cuisinés antillais, celle au goût anis, que l’on utilise en patisserie. Et celle citronné qui a quasiment disparu de l’île et qu’il tente de réimplanter. Lui même a fait recensé dans son exploitation pas loin de quarante mille pieds de cet arbre magique, dont environ 15 % d’anis. La distillation des feuilles donne une huile essentielle, utilisée en pharmacie et en cosmétique. De l’essence de Bois d’Inde, on tire le Bayrhum, très peu connu en Europe, mais très prisé aux Etats-unis notamment pour ses vertus astringentes. Et quelle odeur ! Une vraie merveille. Le Bayrhum, moi je connaissais. Mon mari l’utilise très souvent. Mais nous la ramenons de Guadeloupe. On ne la trouve guère en Métropole.

Nous nous arrêtons à nouveau. Une trouée dans la végétation permet de découvrir un beau point de vue sur le bourg que nous venons de quitter. Et surtout, sur la gauche, en suivant la ligne des flamboyants, on aperçoit une immense caldeira, ultime vestige d’un volcan depuis longtemps endormi. Ainsi, voici l’explication de la couleur du sable de Petites-Anses, il est d’un beau gris anthracite. C’est du sable volcanique.

Une demoiselle l’Etang

Nous reprenons la petite route cimentée. En haut du morne, nous nous arrêtons près d’un écriteau. Mon guide me propose de découvrir ce qu’il reste de la plantation l’Etang, une des plus grande famille de l’île et à laquelle il est apparenté. « Mon arrière grand-mère était une demoiselle l’Etang. » Le terrain est étrangement plat. Normal, nous sommes sur le plateau. Le sol est extrêmement humide. Il faut dire que l’hivernage (la saison humide) a commencé et qu’il pleut sans arrêt. Nous marchons dans les bois, suivant un sentier assez large puis bifurquons soudain pour entrer dans le sous-bois. A quelques mètres, les fondations de ce qui devait être une assez grande maison. « Sur cette propriété, vivaient quelque 170 personnes dont 150 esclaves. La plantation formait un vrai village. » Plus loin, M. Beaujour me fait découvrir un réseau de six mares qui fonctionnent comme réserves d’eau et assurent une irrigation naturelle et féconde de cette terre. Ce qui explique la vocation agricole première de cette île méconnue. Ici, on a cultivé de la canne à sucre, mais aussi du café, essentiellement du moka, et même des vignes. Du vin aux Antilles ? Voilà qui est nouveau ! « Je n’exclus d’ailleurs pas de replanter des vignes, un jour, sur ma propriété », me dit M. Beaujour amusé de mon étonnement.

Nous débouchons sur une nouvelle clairière, emplie de pierres, vestiges d’un escalier qui devait mener à une gigantesque maison. Difficile de s’imaginer une habitation, pourtant là s’élevaient des bâtiments entourant un patio. Il ne reste debout que les murs de la cuisine.

Bonbons blancs

Pour l’heure nous prenons la pluie. Un grain est sur nous, plutôt violent. Nous recherchons l’abri des arbres et nous nous dirigeons vers la voiture. Au passage, M. Beaujour me fait goûter une graine mûre de bois d’Inde anisé. Ce n’est pas mauvais, plutôt astringent. « Noire, la graine est impropre pour la cuisine. Nous la cueillons donc verte », m’explique mon guide qui me fait bientôt goûter une autre baie. Au départ, je suis plutôt réticente. Le fruit à la forme d’une cerise blanchâtre et me fait plutôt penser à une grosse larve d’insecte. « Vous croquez la peau et crachez les graines. » Je m’exécute et c’est du nanan, sucré, délicieux. « On appelle ça des bonbons blancs. » Voilà un nom bien choisi. Nous cueillons aussi des citrons verts sauvages qui embaument.

Nous arrivons trempés à la voiture et continuons la route dans le brouillard. Quel sale temps !

Puis soudain, au détour d’un virage, à la faveur d’une trouée dans les nuages, j’ai le souffle coupé. Elle est là, devant moi, majestueuse, la seconde plus belle baie du monde. Une merveille. Entre deux grains, j’arrive à prendre quelques photos. C’est magique.

On aperçoit le Grand îlet, devenu réserve naturelle et où les cabris ont été éradiqués. Elle retrouve d’ailleurs peu à peu sa végétation d’antan. Puis la Coche, comme une virgule posé sur l’eau. Les rochers déchiquetés des Augustins. Puis Terre-de-Haut et l’îlet à Cabrit où l’espèce prolifère au grand dam de Gérard Beaujour qui la prise fort peu. On ne peut aimer les arbres et les caprins en même temps. Sur la droite, et quand le temps le permet, il paraît qu’on peut apercevoir Marie-Galante. Mais le temps ne le permet pas. Sur Terre-de-Haut, des nuages noirs menacent encore. « Il faut retourner à la voiture, ce grain-là, il est pour nous. » Et les îles s’effacent peu à peu.

Nous descendons vers Grande-Anse. « C’est de là que s’est fait le peuplement de l’île. Les colons ont débarqué à Grande-Anse. puis ils sont montés peu à peu sur le plateau car ils ont vu que là était l’eau. Ensuite, ils sont redescendus à Petites-Anses. Vous savez, ces hommes et ces femmes n’étaient pas des aventuriers. Ils voulaient avant tout des terres à cultiver. Terre-de-Haut ne répondait pas à leur attente : trop sèche. Elle s’est développée bien plus tard. »

Une population ni blanche ni noire, saintoise

Nous faisons un détour par l’ancienne poterie. C’est un site important, classé monument historique. Il reste de nombreux murs debout ce qui donne une idée de la taille de l’atelier, des réservoirs… Propriété du sieur Fidelin, un allié des l’Etang, elle fut industrie prospère jusqu’au début de 19e siècle. On y fabriquait essentiellement des moules à sucre, utilisés par l’industrie sucrière des Antilles. Et si les premières crises de la canne l’ont destabilisée, c’est l’abolition de l’esclavage qui lui porta un coup fatal. « Il faut dire que, contrairement à ce qu’affirment les guides, la population esclave n’était pas, en majorité, utilisée dans les plantations, mais dans la poterie. D’ailleurs, on dit toujours que, contrairement à Terre de Haut, La population de Terre de Bas est noire à cause des nombreux esclaves des plantations. C’est un bien gros résumé et les Noirs que l’on voit pris en photo à l’appui de cette théorie sont souvent des Guadeloupéens installés récemment. » Je me garderai bien d’entrer dans cette polémique. Pour ma part, ce que j’ai pu remarquer, c’est une population métissée. Ni blanche, ni noire, saintoise pour tout dire.

Nous arrivons à Grande-Anse. L’heure du déjeuner est très largement entamée et Gérard Beaujour m’abandonne devant la Belle étoile, un des deux restaurants réputés de l’île. Ils sont tout deux situés sur la plage, pas très grande mais ravissante, du bourg. De large auvent donne sur la mer. Il y fait bon. Je m’y régale d’un punch surelles – un de ces délicieux punch maison où ont macérés de longues semaines des fruits locaux ou des épices – d’un poisson grillé et d’un riz créole absolument délicieux. La cuisine des îles est en générale succulente et pas si pimentée qu’on pourrait le croire. Le piment est là pour donner du goût, pas pour brûler la gueule. Et si certains aiment le feu, ils l’ajoutent eux-mêmes dans l’assiette. Le poisson, en court bouillon ou grillé, est un met de choix. Mais de nombreux plats de viande en sauce sont à découvrir tels les colombos et autres ragoûts.

Un nouveau grain s’annonce. On le voit arriver à toute allure depuis Terre-de-Haut qui disparaît à nos yeux. Le serveur ferme l’auvent. Des gamins qui jouaient au foot dans un carbet à côté grimpent dans la toiture pour mieux s’abriter. Bientôt la pluie crépite sur la tôle ondulée. C’est un bruit que j’ai appris à aimer mais que j’entends un peu trop souvent en ce moment. Il faut dire que nous entrons en période cyclonique. Vingt-sept épisodes de ce genre sont annoncés cette année. Cinq sont déjà passés. Suivant la force du vent, ils seront classés en ondée tropicale, en tempête tropicale ou en cyclone. Mieux éviter ce dernier dont les ravages peuvent parfois être terribles.

A la table voisine, deux gendarmes et une gendarmette discutent. Le serveur se rapproche de l’un d’eux et lui demande s’il ne connaît pas une madame Unetelle, originaire de Terre-de-Haut. Le pandore opine et les voici aussitôt cousins. Une scène pas si banale que ça dans des îles qui ont longtemps pratiqué l’endogamie. Les Saintois se disent tous plus ou moins cousins. Originaires pour la plupart de Bretagne ou de Normandie, s’ils vous découvrent la même ascendance, ils vous incluent aussitôt dans la parentèle.

C’est bientôt l’heure de reprendre le bateau. Je me promène encore dans Grande-Anse et visite une des rares boutiques de souvenir de l’île. On y trouve bien sûr le salako, ce chapeau des pêcheurs saintois, uniquement fabriqué à Terre de Bas et qui est probablement d’origine vietnamienne. Comment est-il arrivé là ? Encore un de ces mystères dont les marins ont le secret.

Il est 16 heures. Un dernier regard vers cette île tranquille, si proche de ses traditions et j’embarque. Si on veut découvrir les Saintes originelles, c’est assurément ici qu’il faut venir.

La suite du voyage… un autre jour. Vous pouvez rouvrir les yeux et faire la nique au ciel gris !