Danyel Waro au Bateau ivre

Avec mes filles, nous avons été voir Danyel Waro en concert à Tours, au Bateau ivre, une salle emblématique de la ville. Une soirée magique placée sous le signe du maloya.

La première fois que j’ai vu Danyel Waro, c’était en 1993, au théâtre Gérard-Philippe, de Saint-Denis lors du festival Africolor. A l’époque, le festival se tenait sur trois jours, en décembre, juste avant noël. C’était hyper convivial. On participait à des concerts fabuleux et, dans les coulisses, des repas africains étaient préparés, Ça sentait super bon et on mangeait bien.

Danyel Waro était programmé le soir de la fête cafre. La FètKaf (en créole réunionnais) célèbre l’abolition de l’esclavage à la Réunion. L’abolition dans toutes les colonies françaises a été votée le 27 avril 1848. Mais le décret n’arriva sur l’île qu’en décembre et fut officiellement proclamé le 20.

La chanson Mandela. Au début du concert, la voix est fragile. Mais cela va tellement bien au chant, poignant

Le mot « Cafre » viendrait de l’arabe « kafir » (incroyant). C’était le petit nom gentil qu’employaient les colons pour désigner les esclaves d’origine africaine (souvent en provenance de Madagascar, du Mozambique ou d’Afrique de l’Est). Le terme a aussi été utilisé en Afrique du Sud, la trace des colons français…

Aujourd’hui, une partie des Réunionnais s’est réapproprié le mot de Fetkaf, dans un contexte de fierté culturelle (en forme de doigt d’honneur aux colons, comme The Last Poets, le groupe fondé en 1968 à New York a revendiqué le terme «Nigger» dans ses textes)  alors que d’autres lui préfèrent « Fête de la liberté ».

L’instrument que tient Danyel Waro est un Kayamb (instrument à percussion en graines) traditionnel pour le maloya.

Moi, j’avais découvert la Guadeloupe et le monde créole en décembre 1990, trois ans auparavant. J’ai tout pris, la Guadeloupe, les Antilles, la bouffe, le rhum, la culture, le créole, les écrivains (le nombre de grands écrivains par rapport à la population de ces îles est assez hallucinant)… Mes études de civilisation espagnole et latino-américaine m’ont beaucoup servi. La Caraïbes est vaste et fondamentale dans l’histoire de nos pays.

Et surtout leur musique. Pas vraiment le zouk, mais toutes les musiques traditionnelles tournant autour du Gwo Ka (gros ka pour tonneau de quart, qui désigne à la fois l’instrument et le genre musical), du boulagel (les voix rythmées imitent le son du tambour quand celui-ci était interdit dans les plantations), etc.

Par ailleurs, gamine, mes parents m’avaient fait découvrir la musique africaine grâce à quelques disques de la collection Occora, notamment celui des tambours du Burundi. C’était l’émergence de ce qu’on a appelé plus tard la World Music. Et puis bien sûr, j’écoutais du reggae, du jazz, du funk, du blues. Bref, j’étais plus black music que rock’n roll (le goût du rock m’est venu très tard…)

Danyel Waro fabrique la plupart de ses instruments de musique.

Pendant quelques années, j’ai donc été fêter noël à Saint-Denis au festival Africolor. Et ce 20 décembre-là, j’étais au théâtre Gérard-Philippe et je découvrais Danyel Waro. Je n’étais pas prête de l’oublier. Je n’étais d’ailleurs pas la seule. C’est un des concerts qui l’a fait connaître en France. Le maloya était confidentiel. Depuis, il a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco (en 2009).

J’ai adoré immédiatement la voix, le rythme, l’engagement des textes qu’il nous expliquait. Le créole réunionnais m’est étranger même si j’arrive à comprendre quelques expressions, ce n’est pas du tout la même chose que le créole antillais (que je ne parle pas plus mais qui m’est beaucoup plus familier).

Militant communiste d’abord, indépendantiste, antimilitariste (il a refusé de faire son service militaire ce qui lui a valu deux ans de prison), anticolonialiste bien sûr, défenseur de la culture réunionnaise et écologiste. Tous ces thèmes traversent ses textes (il a par ailleurs publié des recueils de poèmes).

Une forte tête. France Info portail Outre-mer lui a consacré un podcast en deux parties (passionnant) à l’occasion de « Dernié Viraz Tour » annoncée comme sa dernière tournée hors de La Réunion. On y retrouve son parcours, ses engagements. Très joli portrait.

Tout à droite, Bino, le fils de Danyel. La transmission familiale est un aspect central de la carrière de Danyèl Waro. Son fils aîné est également un musicien reconnu.

Ça a été une fête endiablée. Je l’ai croisé à la fin, nous avons échangé quelques mots. Il était gentil, accessible, discutant avec les uns et les autres alors qu’il venait de passer trois heures sur scène.

Vous me direz que je me suis ensuite précipitée pour acheter un de ces disques. Mais en fait non. Il n’en avait pas. Il avait sorti, à la Réunion, une cassette, « Gafourn », mais d’après mon copain et collègue, il rechignait à mettre sa musique en boîte. Un an plus tard, il sortait « Batarsité », son premier album, emblématique, devenu un classique. Je me suis bien sûr précipitée.

 

Je l’ai revu des années plus tard, dans un concert dans une salle parisienne où j’avais emmené le Nom, mon ex-mari. On avait trouvé des similitudes entre les musiques de leur deux îles respectives. Le soliste qui commençait seul, puis les chœurs, puis les percussions… Un même rituel à des milliers de kilomètres. Les rythmes étaient différents mais les origines étaient les mêmes.

Cela fait presque cinquante ans que Daniel Waro promeut le maloya, à travers le monde. Le maloya, cette musique réunionnaise héritée de l’esclavage, la musique des cafres. Il l’a découverte à 18 ans, lors d’un concert et les deux se sont adoptés pour ne plus se quitter.

Le leader lance le chant, suivi par les choristes, avant que les musiciens entrent dans la danse.

C’est une sorte de blues réunionnais, aux rythmes ternaires, chanté en créole, hérité des travailleurs des plantations (esclaves africains, malgaches, indiens). Il fut longtemps interdit sous l’administration coloniale française car associé à la révolte et à la résistance. Lui a contribué à le faire renaître et à le populariser en France et à l’international.

Aussi, quand j’ai vu passer les dates en décembre dernier sur le compte FB du chanteur. j’ai tout de suite vérifié s’il y en avait une dans mon coin. Mais j’étais prête à monter à Paris. Par chance, il y en avait une à Tours, au Bateau ivre, une salle un peu mythique ici, qui lui va bien. J’ai immédiatement pris des places pour moi et mes filles. Et le 20 mai, nous avons été lui dire au revoir. Elles ont adoré. Il faut dire qu’elles écoutent ses chants depuis leur plus tendre enfance.

Une des berceuses de son répertoire, créée à l’occasion de la naissance d’un de ses enfants. Il a des mots très tendre pour expliquer que ne pouvant pas porter l’enfant, il enfantait de la musique.

C’était une belle soirée. Nous avons dansé, chanté. Nous l’avons acclamé.

Maintenant, pour le voir, il faudra aller à La Réunion. Ça risque d’être compliqué. Mais je comprends qu’à 71 ans, les tournée internationales…. Nous restent ses disques et ses écrits.

Merci M. Waro.

Pssst, Wikipédia, Faudrait éviter d’écrire « Daniel Hoareau de son vrai nom ». Comme si Waro était un pseudo. C’est juste la graphie créole de Hoareau. C’est son vrai nom.