Samedi 18 février 2006.

Mas Ka klé première

C’est le grand jour pour Léone et Garance. Elles vont défiler avec les autres enfants du groupe Mas ka kle, car aujourd’hui, à Pointe-à-Pitre, c’est le carnaval des enfants. La tante Marie a cousu les djellabas blanches, à nous de les décorer suivant les instructions : mains d’enfants peintes en rouge vert ou jaune, les couleurs du groupe, mais aussi celles de la Guadeloupe.

Après le petit-déjeuner, nous préparons le matériel : de grandes feuilles de papier-journal pour ne pas tacher la terrasse, les robes, les tubes de peinture, vert pour Léone, rouge pour Garance. La veille, elles ont vu faire leur petit cousin, Franklin, le fils de Lina. Elles veulent en faire autant. Euh… Je ne suis pas sûre que cela soit une bonne idée. Deux minutes plus tard, je suis persuadée du contraire. Elles ont appliqué la peinture sur leur main et commencent à faire des traînées. Je cri : « Non, mais ça ne va pas la tête ! » Garance s’arrête net. « Je veux des empreintes franches, pas de la patouille, compris ? » On reprend. Le bas de la robe de Garance sera un peu trash, mais ce n’est pas trop grave. J’ai limité les dégâts. Quand on voit celle de Franklin…

Le problème, c’est que la peinture sèche vite sur les mains. Liliane intervient. Elle a travaillé longtemps comme Atsem dans une école maternelle et son savoir-faire est inégalable. Elle met un fond d’eau dans un récipient et demande aux enfants d’y poser leurs mains et ensuite de l’appliquer sur le tissu. Ça marche ! Bientôt la robe de Garance sèche au soleil, puis celle de Léone. Les filles sont heureuses comme tout. Je les envoie se laver les mains. Je leur découpe un foulard dans le tissu rouge acheté mardi. Nous faisons les essais. Parfait.

Elles s’envolent comme des sucriers pour aller en face. Elles veulent montrer leur robe à Lina, mais celle-ci n’est pas là. Elle est partie tenter de trouver une nouvelle djellaba pour son fils qui a ruiné la sienne. Malheureusement, c’est trop tard. Les fillettes reviennent avec du boudin qu’elles me font goûter. Ô délice ! Ô merveille des merveilles ! « Viens maman, tonton va t’en donner. » Effectivement, quand j’arrive, un chapelet m’attend (que je goûte aussitôt) ainsi qu’une bouteille de rhum pour le décollage. Il est un peu tôt, mais je m’exécute. J’ai le choix : soit on bouffe tout le boudin, là, maintenant, tout de suite (c’est tentant), soit je le congèle et je l’emmène à Paris pour le Nôm… J’en coupe un morceau pour chacune des filles et enferme le reste dans un sachet en plastique. Hop ! au congélateur. Je suis une épouse plutôt sympa finalement…

Je rentre à la maison pour écrire un peu, m’avancer dans mes petites chroniques quotidiennes. Les filles me rejoignent. Lina est rentrée, elle leur a dit qu’il fallait un masque… Je demande à Liliane si elle n’a pas des morceaux de tissu rouge. Dans l’avion pour venir, nous avons vu le film Zorro avec Antonio Banderas. A un moment, on le voit se refaire un masque dans un morceau de tissu noir. Juste deux trous pour les yeux, et c’est bon. Je vais faire la même chose avec du tissu rouge. Je réalise les deux masque.

Le verdict tombe : ils sont très bien, mais c’est du satin, et ce tissu est interdit dans les groupes à peau. Damned. Nous n’en avons pas d’autres. Je fouille dans les vieilles frusques que nous laissons ici d’une année sur l’autre. Je retrouve une de mes vieilles chemises Lacoste, que Fritz m’a piquée. Elle est verte, donc de la bonne couleur (rouge, vert ou jaune…). Je découpe, je dessine, je mets sur les visages des filles. Ça leur fait un drôle de look… Lina est « presque » satisfaite. Ha, ils ne veulent pas de satin parce que cela fait riche. Eh bien ils auront du Lacoste ! Na !

Je me remets à écrire. Les filles, elles, dessinent. Léone me pond quinze dessins à l’heure. Je ne sais plus qu’en faire. Une polémique éclate à propos des feutres que j’ai achetés. Il en manque cinq ou six, dont le préféré de Léone, le jaune fluo. Je râle. Yasmina fait profil bas. Je suis à peu près sûre qu’elle sait où ils se trouvent mais je ne peux pas l’accuser comme cela. Des feutres ne valent pas un incident diplomatique. J’ai déjà fort à faire quand Yasmina s’empare du bébé de Léone. Là, c’est la guerre immédiate sans même de déclaration. Je sais qu’elle fouille dans ma chambre quand nous ne sommes pas là. Mais bon… Je calme les esprits déjà échauffés.

La petite a été chercher le sac de sa poupée. Liliane le trouve bien gros. Elle s’en saisit, l’ouvre et en sort un torchon, un foulard et quatre stylos-feutres… Eh bien voilà, qu’est-ce que je disais. Mes filles sont scandalisées : Quand même, Yasmina, elle exagère. Bon, Yasmina, elle a 3 ans et demi, la propriété, elle n’en a qu’une très vague notion. Et Léone n’a aucune leçon à donner sur le sujet. N’est-ce pas Léone ? Miss dernière baisse la tête et se met à bouder…

L’heure du déjeuner arrive. Spaghetti avec sauce aux légumes et morceaux de jambon. Ce n’est pas de la haute gastronomie, mais ça tient au corps. Et c’est tout ce dont nous avons besoin. Je pousse Lou à manger. Non seulement elle va suivre le défilé des petits cet après-midi, mais elle va elle-même défiler au Moule le soir même. Elle a besoin de sucres lents.

A 14 heures, nous prenons la route. Beaucoup de monde déjà au local et une marée de gamins vêtus d’aubes blanches maculées de mains multicouleurs. Les musiciens en herbe s’entraînent dans un coin. Ils n’ont pas grand-chose à envier à leurs aînés. Tout le monde rit de les voir si sérieux et si appliqués. Les autres arrivent au fur et à mesure. Certains achèvent de décorer leurs robes. Une couturière s’active sur sa machine pour les retardataires. Lina va demander s’il reste deux robes, une pour son fils, l’autre pour Thalia, 6 ans, une autre petite cousine que je connais depuis qu’elle est tout bébé.

On pourrait croire l’heure du départ proche, mais non. Il y en a encore qui arrivent. Un défilé de carnaval est tout, sauf ponctuel. Cela fait partie de la fête. Et d’ailleurs, qui s’en plaindrait à par une Parisienne qui malgré elle, garde une horloge dans la tête et a du mal à laisser le temps filer gratuitement…

Tout finit par arriver. On appelle les enfants, on organise le cortège. D’abord la centaine de fouettards, les plus petits devant. Puis les banderoles. Juste derrière, le reste de la troupe, des plus jeunes aux plus âgés. Et enfin les musiciens et les parents. Car, nous explique un des membres du service d’ordre et président de l’association, sauf pour les plus petits, les parents n’accompagnent pas les enfants. C’est le carnaval des ti-mouns. Il faut qu’on puisse les voir.

Je comprends et je partage son avis. Rien ne m’énerve plus que ces groupes de gamins encadrés si serrés qu’on ne peut même pas les voir. Mais je ne suivrai pas les consigne à la lettre. Tant qu’il n’y aura pas foule, je marcherai aux côtés de mes filles, ne serait-ce que pour les prendre en photo. Mais quand nous arriverons dans le cœur de Pointe-à-Pitre, je rentrerai dans le rang avec Lou et Thalia. Lina, elle, est tout devant. Elle a le droit d’accompagner son fils qui n’a même pas encore 3 ans.

Comme tout « moun a grenn », c’est un fouettard. Il tient dans sa main un petit fouet qu’il fait claquer à terre à tout bout de champs et promène autour de lui un regard blasé. C’est que Monsieur est tombé dans la marmite carnaval quand il était tout petit… Dès que sa mère s’approche, il change de colonne : « Laisse-moi manman ? tu ne vois pas que je suis grand maintenant ? » semble-t-il lui dire…

Le jour des enfants
Carnaval des enfants

A gauche, les deux plus jeunes du défilé. A droite, Franklin, photo prise par Lou.

Nous arrivons sur les lieux de la première pause. Le soleil s’est décidé à sortir et il fait très chaud. La voiture suiveuse débarque gobelets, bouteilles d’eau fraîche et soda. Heureusement, j’ai donné à Léone de l’eau avant qu’elle ne voie les sodas. Après, elle ne veut plus rien boire d’autre.

Lou et moi pouffons de rire. Une des mamans qui nous accompagne mitraille sa fille. La cause de notre hilarité ne vient pas de là. Après tout, je fais pareil. Mais de son look : elle est tout d’impression léopard vêtue et son appareil photo numérique est d’un rose criard qu’il me semble d’ailleurs reconnaître. Bingo. Quand elle le range dans sa housse, j’aperçois la marque. C’est bien une Barbie girl.

Nous repartons au bout de vingt minutes, une fois que les gens de la sécurité ont vérifié que tous les enfants avaient eu à boire. Il n’y a pas à dire, ils sont vraiment bien organisés. Parce qu’il y a quelque chose comme deux cents gamins.

Nous remontons le boulevard Légitimus. La foule se fait dense de chaque côté. Je me colle derrière le cortège avec les autres mamans et je reprends – comme elles – les chants du groupe. Ça donne du cœur à la marche et du rythme aussi. Défiler, c’est une impression incomparable. On est là, on marche, on chante, la foule se presse pour nous voir. Des murs et des murs de personnes qui regardent passer le groupe avec amusement. Les touristes mitraillent et filment. J’ai le cœur qui bat.

Nous remontons la rue Frébault jusqu’au marché aux épices (en travaux) et nous tournons vers la place de la Victoire. Nous avons une sacrée veine. Alors qu’il a beaucoup plu ces derniers jours, il fait grand beau. Mais je meurs de transpiration et de chaleur.

Place de la Victoire, c’est la deuxième pause. Boissons et goûters sont distribués, y compris pour les mamans et tous les accompagnateurs. Ce que j’apprécie grandement. Il n’y a pas de raison que je n’aie pas mon Ti Soda moi… Coup de chance, il est à l’anis, comme le Zordinaire… Les autres cortèges continuent le défilé et nous nous précipitons pour les regarder. Il y a des petites créoles aux robes bouffantes, des Lunes et des étoiles, des pêcheurs et leurs filets. Ils sont trop mignons craquants ces petits des écoles maternelle et primaire de la Pointe.

Le roi soleil
The Blue Note
Main dans la main

Mas Ka klé sonne le rassemblement. Les enfants se remettent en marche et nous derrière. Léone en a marre. Elle dit qu’elle est fatiguée. Elle est surtout fatiguée de l’esprit « grande sœur » qui anime Garance et la pousse à être un peu dirigiste. On ne dirige pas Léone. Déjà, moi, j’ai du mal. Alors ses sœurs, même pas la peine d’en parler. Elle reste donc avec moi et Thalia, et j’aurai bientôt confirmation qu’elle n’est pas si fatiguée que cela.

Garance, elle, veut continuer. Elle adore : elle chante, elle danse. J’ai toujours pensé que c’était la plus guadeloupéenne des trois…

Le jour des enfants
Mas Ka Klé !

Nous traversons la place de la Victoire et remontons la rue qui mène à Mortenol. Je pense que nous allons bifurquer vers la mairie et le Centre des arts. Il n’en est rien. Nous continuons sur le boulevard Mortenol, vers l’Assainissement (le nom d’un quartier) où nous faisons la troisième pause.

Comme à chaque fois que l’on s’arrête, les musiciens font le bœuf, encouragés par les autres qui crient, chantent et dansent. Les petits ne font pas exception.

La musique dans la peau
La musique dans la peau

L’Assainissement est un quartier en voie de réaménagement. Il y a encore quelques terrains vagues, des petites cases en bois, des maisons en dur, des immeubles. Les routes sont défoncées. Mais c’est encore un vrai quartier antillais. Les gens sortent pour participer, discuter. Mas ka klé est ici comme chez lui.

On redonne à boire aux enfants. On discute. Je rejoins Lina, je suis donc avec les fouettards. Ces petits bouts de garçons me font rire. Le fouet, c’est vraiment leur trip, le signe du macho. Mais ils sont encore maladroits et les claquements ne sont pas très violents. Je me méfie quand même. Nous chantons toujours. Certains crient : « Mas Ka Klé ! », les autres répondent : « Nou malad ! » Je ferai bien rigoler tout le monde quand je répondrai « mwen krivé » sauf un des gamins qui me reprend « Nou malad ». Contrairement à ses copains, il n’a pas vu que je plaisantais.

Cela dit, crevée, je le suis vraiment. Nous arrivons au local où les enfants ont droit à nouveau à des boissons et des biscuits (et moi aussi, comme à chaque fois, grâce à Lou). La fête s’achève. On range les instruments de musique. Les gens commencent à partir. Lou monte dans la voiture de Lina. Elles doivent défiler ce soir et il ne s’agit pas d’être en retard.

Je file avec les deux dernières, direction Milenis, pour faire quelques courses et surtout acheter de la colle pour finir le costume de Lou.

A la maison, je douche les filles, les fais manger et les couche. Elles ne demandent pas leur reste. Et puis elles ont froid. Je m’installe sur la terrasse pour travailler au costume de Lou. Le haut d’abord, que je décore de graines et de coquillages. Je m’applique, ça prend un temps fou. Puis je m’attaque à la jupe. Mais je n’y arrive pas. Ça m’énerve. Je déclare forfait. Je range le matos et me réfugie dans la douceur de la chambre pour attendre fifille première. Qui rentrera vers 1 heure du matin. Ah ! ces jeunes…

…/…

La musique dans la peau

Comme d’habitude, si vous voulez voir les photos en plus grand, rendez-vous sur l’album photo

1. Le lundi 27 mars 2006, 09:05 par Anne

Franklin a vraiment le regard qui va avec le terme fouettard, sur cette photo !

2. Le samedi 15 avril 2006, 11:14 par Typical92

salut pas mal ce site, je recherche un site ayant des videos du groupe AKIYO.
Répondez moi sur mon adresse e-mail si vous avez des infos.