Il ne faudrait jamais...
« Il ne faudrait jamais prendre la direction de Pointe-à-Pitre. » C’est ce que je me dis en conduisant dans la nuit. Jusqu’à Petit-Canal, nous étions presque seuls sur la route. Mais depuis, les panneaux de Pointe-à-Pitre sont apparus et avec eux les embouteillages.
C’est vrai, dès que vous voulez aller dans cette ville, vous tombez sur des kilomètres de voitures qui roulent au pas. Quelle que soit l’entrée choisie, quelle que soit l’heure aussi, c’est la même chose. Si vous voulez être tranquille, allez-y avant 6 heures du matin. Ou n’y allez pas du tout. D’ailleurs pourquoi aller à Pointe-à-Pitre ? La ville n’a rien d’extraordinaire. Quelques maisons anciennes valent peut-être le détour. Et encore. Mais il n’y a rien à visiter.
Alors ? Pour faire des courses, oui. Le centre ville est un immense centre commercial. Les rues alignent les échoppes, les boutiques, les magasins : pharmacie, vêtement, tissus. Sur le trottoir, des femmes vendent de tout pas cher, du matériel pour domestiquer les cheveux aux soutiens gorges et petites culottes en passant par les serviettes de bain. Ne croyez pas qu’elles soient moins chères qu’en boutique… Les cordonniers, stratégiquement installés devant les vitrines de marchands de chaussure, vous retapent une semelle en deux temps trois mouvement pendant que vous attendez, le pied dénudé levé pour qu’il ne touche pas le bitume.
Il y a un coin sympa cependant, c’est le marché. En fait, il y a plein de marchés à la Pointe, comme on dit ici, mais un seul est fréquenté par les touristes, et les prix s’en ressentent. La façon d’aborder le passant également. On y trouve pèle mêle les fruits et légumes cultivés sur les mornes alentours, les chapeaux de paille tressée et, surtout, les épices. Dès que vous entrez dans le dédale des étals, elles vous sautent aux narines, vous forcent à vous arrêter bien plus efficacement que les marchandes pourtant expertes dans l’art d’arraisonner le chaland. Ne vous laissez pas prendre dans leurs filets… Ne tentez jamais non plus de les photographier sans leur accord, accord que vous devrez monnayer, il n’y a pas de petit revenu. Ce sont des maîtresses femmes qui auraient tôt fait de prendre toutes leurs consœurs à témoin pour vous bouter hors de la place…
En fait oui, il faut aller à Pointe-à-Pitre, pour l’ambiance, la foule, la chaleur moite et les doudous du marché.
Pour l’heure, nous sommes bien loin de la ville. Nous rentrons de Port-louis où nous avons passé la journée. Cela faisait un moment que le Nôm en avait envie : une journée à la plage. Nous en avions parlé deux jours auparavant, mais le temps ne s’y prêtait pas vraiment. Hier, nous avons été le matin à Ti-Havre, une autre plage et dans l’eau, Garance et moi avions attrapé de très beaux coups de soleil. Aussi, je n’étais pas très chaude pour passer la journée là-bas. Mais ce qu’homme veut…
Nous voilà donc embarqués tous les cinq dans ma petite voiture. Premier arrêt essence. J’en profite pour vérifier que j’ai bien mis dans le sac le maillot de Garance. Il ressemble à une combinaison de plongée et protège efficacement ses épaules, son dos et son ventre du soleil, mais pas ses bras et ses jambes. On ne peut tout de même pas lui mettre une camisole. Ouf, il est là. Avec le soleil qui s’annonce, pas question de l’oublier. Deuxième arrêt pour acheter le repas. C’est le Nôm qui s’en charge à Boisripeaux service, une chaîne de supérettes spécialisée dans le commerce de la viande. Il achète des cuisses et des pilons de poulet qu’il fera cuire sur le feu de bois.
Puis retour à la maison. Le Nôm a oublié la grille pour la cuisson. Je peste car je sais qu’à Port-Louis, si on veut une bonne place, avec carbet et table, il faut arriver tôt et nous avons un peu de route à faire. Pas que cela soit vraiment loin, tout est près en Guadeloupe relativement. Mais quand même. Enfin, nous repartons. Il y aura deux autres arrêt pour le pain (toujours la même boulangerie sur la route depuis des années) et les légumes pour la salade : concombres, tomates et une boîte de maïs. Les fruits, nous les avons pris à la maison : mangots, canne à sucre.
Sur la route, nous achetons à des ados un bouquets de quenettes. Ce sont des petits fruits à la peau verte et à la chair blanche quasi transparente qui entoure un énorme noyau. La chaire est peu épaisse. Il y a peu de chose à manger, mais c’est bon et très sucré, un vrai bonbon.
Nous arrivons enfin à Port-Louis. Nous nous dirigeons vers la plage, que nous dépassons. Les coins les plus intéressants sont plus loin. Il faut passer derrière le cimetière, prendre le petit chemin entre mer et mangrove, et regarder sur sa gauche si, au bout des sentiers, il n’y a pas de carbet de libre. Ouf en voilà un. J’y laisse Fritz et continue le chemin pour voir si je n’en trouve pas un mieux placé par rapport à la mer. Mais non, tout est déjà plein et nous ne sommes en fait pas si mal lotis.
Deux minutes plus tard, et nous aurions été marrons.
En deux temps trois mouvements, les filles sont en maillots de bains et dans l’eau. Une barre rocheuse longe la plage à 3 mètres. A marée basse, comme maintenant, elle est totalement à découvert. Entre elle et la plage, reste donc une sorte de piscine naturelle idéale pour le bain des enfants petits et même des plus grands qui avec masque et tuba se régalent à observer une multitude de poissons de toutes les couleurs. Dès qu’on a le dos tourné, les filles filent beaucoup plus loin, là où la barre rocheuse leur permet de se baigner dans de l’eau plus profonde, mais beaucoup trop loin pour que je puisse les surveiller. J’ordonne à Garance revenue chercher son masque et son tuba d’aller chercher ses sœurs, elle repart au galop, mais mange la consigne. Je ne vois personne.
Le Nôm, pourtant fumeur, se rend compte qu’il a oublié son briquet. Impossible d’allumer le feu dans ses conditions. Quant à frotter deux morceaux de bois pendant des heures, il n’y pense même pas. Je lui propose de retourner en ville acheter des allumettes. Mais je vais chercher les filles d’abord. Je passe ainsi devant plusieurs campements et trouve plus simple de leur demander du feu. On me prête un briquet. La question est réglée. Reste celle des filles. Je cours les chercher. Elles s’amusent comme des petites folles, mais je les gronde vertement, Garance d’abord pour ne pas avoir transmis mes ordres, Lou pour ne pas avoir pensé qu’elles étaient beaucoup trop loin de nous.
Sur le chemin de retour, je leur montre un petit bassin creusé dans le sable par un gamin qui y a entreposé tout un tas d’étoiles de mer qu’il a trouvé dans les rochers. Les filles sont très intéressées, mais n’osent pas toucher les gastéropodes. Les deux enfants les attrapent à pleines mains, les miennes s’essaient alors. Les parents et moi-même enjoignons les gamins de rendre leur liberté aux animaux qui risquent de se retrouver au soleil et hors de l’eau et de mourir. Une à une, les étoiles sont relâchées et elles s’éloignent petit à petit sur les rochers. Juste le temps de prendre quelques photos saisissantes.
De retour au campement, je montre les limites aux filles. J’enlève ma robe et enfile un tee-shirt pour me protéger du soleil. Puis je vais me baigner. J’ai mis également un tee-shirt à Léone qui se sent toute drôle d’aller dans l’eau habillée. Mais pas la peine de prendre des risques avec le soleil qui tape fort maintenant. Seule Lou reste sans protection particulière. Elle est déjà noire…
Le Nôm a fini de ramasser du bois et d’allumer le feu. Il commence à préparer le repas. Je rejoins les filles dans l’eau. Elle est tellement chaude. Largement plus de 30 °C. Je crois que je ne l’ai jamais connue aussi chaude. Presque de la soupe. C’est à la fois agréable et pas vraiment. Pas rafraîchissant en tout cas, car avec le petit vent qui court, il fait meilleur dehors. De l’autre coté de la baie, on aperçoit les côtes de la Basse-Terre. A gauche, les immeubles de la Pointe et quelques constructions de Jarry. Le temps est clair même si quelques nuages habillent le ciel. Un ciel sans nuage, je n’ai jamais vu ici. Mais ça rend les photos tellement plus jolies et intéressantes…
Je sors de l’eau pour aider le Nôm. Eplucher les concombres, couper les tomates. Sur le feu, il a fait réchauffer le boudin. Une surprise. J’adore tellement cela. Le repas est bientôt prêt. Nous le savourons. J’adore ces pique-niques au bord de l’eau. Un chat vient pointer son museau. Nous lui donnons la peau des boudins, puis les os de poulet. Son déjeuner fini, il s’éloigne discrètement. En ramassant le couvert, le vois passer une mangouste. Seule Garance est à côté de moi et peu apercevoir cet animal vif et discret. Elle me demande avec un peu d’inquiétude si c’est dangereux. Je lui explique que c’est sauvage, qu’on ne peut donc pas l’approcher, mais que ce n’est pas dangereux du tout. Certains arrivent même à les apprivoiser. Mais pour nous pas question. Elle a un petit air déçu. Je ne m’imagine pas une mangouste à Paris…
Les filles jouent à l’ombre avant de retourner à l’eau. J’emmène alors les deux plus grandes de l’autre coté de la barre rocheuse pour y admirer les poissons. Lou n’a qu’un masque, mais Garance a tout l’attirail, masque, tuba, palme et ceinture de liège. Nous longeons la barre pendant un moment, admirant au passage un grand nombre d’oursins blancs, des poissons de toutes les couleurs, les longues épines des oursins noirs dont il ne faut surtout pas approcher… Je montre aux filles deux concombres de mer, je leur pêche un lambi que je rejette à l’eau. Lou me montre une araignée de mer, pas de celle que l’on mange, non, elle ressemble vraiment à l’insecte.
Lou, qui ne peut nager comme nous remue beaucoup de sable et s’essouffle. Quand la barre rocheuse se termine, je la laisse rentrer par la plage et je repars avec Garance. On verra beaucoup plus de choses. Je l’ai même emmenée au-dessus de trous où elle a pu apercevoir quantité d’oursins noirs, de poissons, d’anémones de mer et de coraux. Une vraie merveille de couleurs. Garance a peur quand elle voit les oursins, mais elle se rassure et admire tout ce qu’il y a à voir. Elle remonte à la surface très excitée pour me raconter tout ce qu’elle a vu.
Nous arrivons enfin au passage dans la roche qui m’a permis de passer de ce coté. Je la porte sur la roche, nous enlevons nos palmes. Je suis épuisée : caboter comme ça avec Lou régulièrement sur le dos, en tirant Garance par la main, c’est du sport… Demain, nous irons acheter des palmes et un tuba à ma grande et je l’emmènerai plus loin, sur la barrière de corail. Là, elle y verra de très belles choses. Elle sait suffisamment bien nager maintenant pour m’accompagner. Cela me fait d’ailleurs bizarre de ne plus faire ce genre d’expédition toute seule. Mais c’est tellement amusant de partager toutes ces beautés.
Le Nôm emmène les filles nager plus loin, là où il n’y a plus de barre. Je reste au campement. Je prends mon livre et me fous le cul dans l’eau pour bouquiner. Le pied. Le soleil n’est plus aussi mordant. Je finis par enlever mon tee-shirt. Garance, qui ne voulait pas me laisser toute seule me rejoint. Elle joue à côté de moi tout en babillant gentiment. Le jour commence à décliner. Il va falloir plier bagages dans peu de temps car cela va être l’heure des yenyens. Ce sont de tout petits moustiques qu’on ne voit ni n’entend, mais qui sont voraces et piquent fort. Je commence à ranger quelques affaire dans la voiture. Le Nôm me rejoint, nous douchons les enfants rapidement et les rhabillons avant de les installer dans la voiture, c’est notre tour. En dix minutes, nous avons tout rangé et nous partons.
Nous savons que notre emplacement sera vite récupéré. Nous sommes vendredi soir et de nombreuses familles s’installent à la plage pour y passer le week-end. Du moins sont-elles munies de torches anti-moustiques et de moustiquaires qui les protégeront des yenyens.
Je ne vais jamais à la plage le week-end, ou alors en toute fin d’après-midi, il y a trop de monde. Et comme je suis en vacances, je n’ai guère besoin de me retrouver avec la foule des gens du dimanche…
Pour autant, nous ne rentrons pas tout de suite à la maison. Nous avons vu passer des bateaux de pêcheurs en route vers le port. Port-louis est un port de pêche reconnu. En même temps que nous, nombre de gens s’approchent des quais. Un marin descend de son bateau avec une énorme glacière et quatre vivaneaux aussitôt convoités par toutes les personnes présentes. C’est le gâteau préféré des Antillais, le poisson roi des court- bouillon… Un bonheur de chair fine et goûteuse.
Heureusement, la glacière en est pleine. Les plus gros partent dans les sacs de connaissances du pêcheur. Mais le Nôm arrive à en négocier plusieurs de petites tailles mais tout aussi beaux et bons. Il part les nettoyer dans le carbet où des professionnels parent le poisson de tous ceux qui le leur demande. Le Nôm préfère faire cela lui-même.
La nuit finit de tomber, la lune, pleine, est magnifique. Les coudes posés sur le toit de la voiture, j’essaie de la photographier. Un vieux monsieur passe près de moi et m’apostrophe : « Qui vous a permis ? » Je pense qu’il croit que je voulais le photographier lui. Mais il sourit. C’était juste une façon d’entamer la discussion. Le Nôm arrive, ils discutent tous les deux. Lui a vécu plus de quarante ans en Métropole et tient à nous le faire savoir. D’ailleurs, sa femme est corse. Et j’imagine qu’il s’ennuie pour engager ainsi le dialogue avec de parfaits inconnus. Il ferait un grand-père tout à fait acceptable, mais nous devons partir.
Jusqu’à Petit-Canal, nous roulons vite sur les routes qui traversent les champs de canne, fantomatiques sous la pleine lune. Mais dès que nous apercevons le premier panneau qui indique Pointe-à-Pitre, les embouteillages commencent… « Il ne faudrait jamais prendre la direction de Pointe-à-Pitre. »



