Lou, la tortue et moi ou l’histoire d’une plongée

Le plus grand plaisir d’un parent, c’est sans doute de faire partager à ses enfants une de ses passions. La lecture, la peinture, la photo, l’art d’admirer un beau coucher de soleil. Léone, par exemple, dès qu’elle voit le ciel en feu, vient me chercher pour me faire voire que « Le ciel il est beau, hein maman…
? Oui ma chérie, il est magnifique. » Et elle repart jouer. 


Toute petite, j’avais (plein) deux rêves. Faire de l’équitation et de la plongée sous-marine. Pour le premier, je voulais même être jockey. Ce qui faisait bien rigoler ma mère. Il faut dire que nous sommes plutôt grands dans la famille et qu’en classe je faisais déjà une tête de plus que tous mes petits camarades, voire de mes professeurs. Cela laissait présager, une fois adulte, une taille non réglementaire pour ce genre de métier. Et de fait, je fais quand même mon 1,75 mètre. De toute façon, ce genre d’envie gonflait ma mère qui ne se voyait pas m’emmener en voiture au centre équestre. Il a fallu que j’attende l’âge adulte pour monter sur un cheval.

Pour la plongée, c’était déjà plus compliqué. Nous vivions en Charente, pas la Charente maritime, l’autre. Et ce n’est pas un coin réputé pour ses spots de plongée. Donc, je me suis fais une raison. C’est sans doute pour cela que j’ai fait mon baptême de plongée à 30 ans passés.

Par contre, ce jour-là, j’ai retrouvé très vite mon âme d’enfant. C’était en Guadeloupe, à Bouillante. Le temps était beau. Le moniteur adorable et l’eau poissonneuse. La plongée s’est faite dans ce qu’on appelle la piscine, à côté de l’îlet Pigeon : une eau claire comme celle d’un grand bain le samedi matin (parce qu’à la fin du week-end, ce n’est pas toujours le cas), la faune et la flore en plus. Quel régal. Il y avait des poissons de toutes les couleurs, pas franchement sauvages (vous ne les auriez pas attrapé non plus quand même), mais qui se laissaient admirer. Qui passaient et repassaient sous mon nez. J’avais l’impression de me retrouver dans un dessin animé de Walt Disney. Nemo avant l’heure. Et j’ai ri, oui, j’ai ri, du début jusqu’à la fin. Il n’y a rien de plus merveilleux qu’une séance de plongée sous-marine. C’est un retour vers l’enfance, une baignade dans un monde merveilleux d’où je ressors détendue, heureuse, bien dans ma peau.

L’année suivante, je faisais mon stage et j’obtenais mon premier degré. Je n’ai pas été au-delà, car cela me suffit amplement pour me faire de temps à autre (pas assez souvent à mon goût) des promenades à quelques mètres sous la mer.

Quand je suis à la plage, mon passe temps n’est pas de me dorer la pilule en lisant un bouquin. Non, c’est le snorkeling. Le quoi ? me demanderez-vous. C’est exactement la question que j’ai posé au vendeur de chez Decathlon, quand je me décidais à acheter une paire de palmes.
 Eh bien du snorkeling voyons ! me répondit-il avec l’air important de celui qui sait.

J’ai mis un certain temps pour comprendre que faire trempette avec palmes, masque et tuba, ça avait un nom. Que ça nécessitait un matériel particulier et spécifique. Et qu’on ne pouvait pas utiliser pour le snork… les même palmes que pour la plongée en bouteille. Quelle découverte. D’un coup, je suis passée du statut de mémère à la plage qui fait mumuse à celui de femme branchée pratiquant un sport de glisse.

Bref, quand je suis à la plage, je m’équipe (je ne peux plus décemment vous dire prosaïquement que je chausse mes palmes, que je mets mon masque et mon tuba) et je pars à la découverte des rochers environnants. Je passerais des heures dans l’eau. Je me suis pris d’ailleurs de cuisants coups de soleil sur le dos et le derrière des cuisses, ce qui est on ne peut plus inconfortable quand on doit conduire ensuite…

Lou, toute petite, était très intriguée par ce que je pouvais regarder dans l’eau. J’avais beau lui expliquer, elle ne visualisait pas très bien. A 3 ou 4 ans, elle était déjà une fanatique de la piscine et de la mer, comme sa maman. Et je me suis dis que je pourrais peut-être l’initier, lui montrer les merveilles sous-marine. Je lui ai donc acheter une paire de lunettes de piscine (je n’avais pas trouvé de masque) et j’ai entrepris de l’emmener voir poissons et autres bestioles.

Ça l’a beaucoup perturbée. De découvrir que l’eau dans laquelle elle se baignait en toute confiance regorgeait d’animaux bizarre, ça l’a refroidie. Elle ne voulait plus du tout regarder sous l’eau. Je me suis dis : merde, j’ai raté mon coup. J’étais désolée. Je n’en ai plus jamais reparlé. Quelques années plus tard, je lui ai quand même acheté un masque, dont elle s’est servie pour faire des acrobaties dans l’eau (avec un masque, l’eau ne rentre pas dans le nez…) et, quand même, regarder les petits poissons au bord de la plage. Elle les trouvait jolis, tant mieux.

Elle a grandi. L’envie lui est revenue. Aussi, cet hiver, je lui ai promis que je lui paierai son baptême de plongée. Un grand jour qu’elle attend impatiemment. Mais ce qu’elle ne sait pas, c’est que le grand jour, c’est aujourd’hui. J’en ai parlé avec son père hier, il est d’accord. Aujourd’hui, nous retournons sur la Basse Terre, à Bouillante. J’ai téléphoné au Heures Saines, le club où j’ai moi-même fait mon baptême. Nous sommes attendus pour 14 h 30.

Nous embarquons dans la voiture, sans bien sûr dire ou nous allons. Nous laissons planer un mystère, les filles sont toutes excitées et cherchent à savoir.

Première chose, éviter d’être sur la route du tour de la Guadeloupe au mauvais moment. Ils doivent passer par Vernoux, comme nous. Nous y sommes avant eux. Le Nôm est un fana de vélo, nous sommes en avance sur l’horaire prévu, nous garons donc la voiture à un endroit ou nous ne serons pas pris dans les embouteillages une fois les vélos passés et nous nous installons pour attendre les coureurs. Pour moi, un tour cycliste, c’est intéressant pour l’attente, observer la foule qui nous entoure. La femme, qui crie après ses trois enfants et qu’aucun n’écoute, le petit vieux, ingambe, mais qui s’est traîné jusque là pour voir passer son petit-fils, ou le cousin de son petit-fils, les marchandes de sorbets coco, de fruits, de pistaches… Bref une foule bigarrée, rieuse et bon enfant.

Parce que la course en elle-même… quand on en a vue une, on les a toute vue. Une cinquantaine de cyclistes qui se suivent, suant sang et eau (il faut dire que nous sommes en haut d’une cote et que le soleil tape fort) en appuyant sur leurs pédales… En plus, on n’en reconnaît aucun. C’est comme le beach volley aux jeux Olympiques, je n’en vois pas l’intérêt…

La Caravane passée, les chiens ayant aboyé, nous remontons dans notre véhicule à moteur et reprenons notre route. Ziiiiiig, Zag….La route de la traversée (car elle traverse la Basse Terre en son milieu), dites aussi la route des Mamelles, puisqu’elle passe au col du même nom (deux montagne en forme de sein servant de décor) vire et revire, un coup en montant, un autre en descendant. Mieux vaut ne pas avoir le mal de mer en voiture. Titine fatigue, on l’a vue, elle n’aime pas les montagnes. Je monte presque sur les pédales pour l’encourager. Enfin, la grande descente qui nous conduit en slalom spécial vers Mahaut, commune de Pointe Noire, de l’autre coté. La cote sous le vent, si mes souvenirs sont bons, encore que je me trompe une fois sur deux…

On rejoint la route de Basse-Terre, ou de Deshaie et Pointe-Rose, suivant la direction que l’on prend. Bouillante, c’est direction Basse-Terre, donc à gauche. Enfin, d’un autre coté si vous êtes là bas et que vous êtes perdus et que vous ne vous souvenez pas de tout ce que je vous raconte, vous pourrez toujours demander votre chemin aux passants, personne ne vous mangera. Ou alors vous suivez les panneaux indiquant les centres de plongée. Pas de risque de se tromper. Il sont tous regroupés au même endroit, sur la plage de Malendure.

Après quelques virages (eh oui, ça continue de tourner), nous arrivons à destination. Et là, je suis estomaquée. Depuis deux ans, des parkings ont été construits le long de la route et ils sont tous pleins… Nous trouvons une place loin de la plage et faisons le chemin à pied. Le temps d’arriver, un des bateaux à fond de verre, qui montre les petits poissons à ceux qui ne peuvent pas plonger, a débarqué sa clientèle qui est repartie vers d’autres cieux à bord de leur véhicule. Le Nôm se poste donc pour me garder une place et je galope vers Titine pour la rapatrier. Nous sommes maintenant garés juste à coté du centre de plongée, à un endroit de passage. Et j’aime mieux ça. En effet, lundi quand nous avons été passer la journée à l’anse Maurice avec la filleule du Nôm, celle-ci (la filleule, pas l’anse) a trouvé le moyen de péter la serrure du coffre. Impossible de le fermer à clé. Je n’ai rien à voler. Mais au moins, la voiture ne sera-t-elle pas fouillée.

J’en profite pour faire un digression. Beaucoup disent qu’ils faut faire attention, parce qu’il y a beaucoup de vols. Des gens qui vivent à Paris ou dans sa région et qui prennent les transport en commun tous les jours et qui trouveront normal de faire attention à leur sac dans le métro. Où il y a bien plus de vols ou d’agressions que sur les parking des plages antillaises. Mais sur les parking des plages, ça leur semble insupportables. Bref, le Guadeloupéen n’est pas plus voleur que le Parisien, peut-être même un peu moins, d’autant qu’il est, quand même, nettement moins nombreux.

Lou ne sait toujours pas officiellement ce que nous venons faire ici, mais vu les grands panneaux qui bordent les clubs de plongée, elle commence à s’en douter. Quand elle en a la confirmation, elle commence à sauter comme un cabri, puis elle me saute dans les bras. Une grande gigue comme ça, ça fait tout drôle, mais c’est plaisant.

Pour occuper le Nôm et nos deux dernières, un peu jeunes pour la plongée, j’achète trois places sur le bateau à fond de verre. Quand il passe près des îlets, un membre de l’équipage tombe à la mer pour nourrir les poissons. Non, je ne veux pas dire qu’on alimente la poiscaille avec les marins, cela finirait par coûter cher. Mais muni d’un masque et d’un tuba, le brave homme offre du pain aux poissons et les attire sous le bateau pour que ces messieurs dames puisent les admirer. Je ne suis pas trop sûre que ce soit bien, mais bon, ça les distraira ma petite famille.

En attendant, j’ai l’estomac dans les talons et je ne suis pas la seule. Nous nous dirigeons vers chez Loulouse. La première fois que j’ai déjeuné ici, c’était encore un peu de l’installation de fortune à peine améliorée. Mais la cuisine y était bonne. Maintenant, c’est une institution et, franchement, on y bouffe beaucoup moins bien qu’avant pour beaucoup plus cher. Bref, la prochaine fois, on évitera. Les acras, ça va. Le reste est sans intérêt. J’ai pris du poisson grillé pour ne pas être trop lourde pour la plongée (le colombo ou le ragoût ne sont pas conseillés) et il n’avait aucun goût, ce qui est un comble pour un poisson local. Du coup, je me suis demandée si ce n’était pas du poisson congelé.

Une fois le repas avalé, je laisse le Nôm et les deux petites et me dirige vers le club avec la grande. Je la sens légèrement tendue. Nous avons récupéré nos palmes dans la voiture. Nos masques font de la buée, autant emprunter ceux du club (d’ailleurs, si quelqu’un connaît un moyen pour que les masques ne s’embuent plus, je suis preneuse). On commence à nous distribuer le matériel. Inévitablement, pour moi, se pose le problème de la combinaison. Je suis plutôt solide, pour me le dire gentiment. La taille XXL voire XXXL serait la bienvenue. On finit par me trouver cela. La fois précédente, aux Saintes, j’avais dû me boudiner dans une combi légèrement trop petite. Celle-ci est presque trop grande. Cool !

On nous donne le reste du matériel : détendeur, gilet, bouteilles… Je me rends compte que je devrais refaire un stage, j’ai oublié le nom de la plupart des éléments et je ne sais même plus les assembler. Normal que le patron me prenne pour une débutante et m’inscrive en baptême. Heureusement, j’ai toujours sur moi ma carte de la fédération française de plongée où est bien indiqué mon brevet 1er degré. Ouf.

Le moniteur qui nous emmène Lou et moi est plutôt sympa et beau gosse. Mais Lou est un peu jeune pour tomber sous son charme (même si elle le trouve quand même gentil) et moi un peu vieille…

Toutes les plongées ont lieu dans la réserve Cousteau, un site mis en valeur par le commandant du même nom. Petite innovation d’ailleurs, il y a quelques années, on a immergé une statue représentant le commandant avec son éternel bonnet et faisant le signe que tout est OK. Benoît nous propose le programme suivant : il m’amène faire une balade dans le jardin de corail. Je connais l’endroit, c’est sans risque, il n’y a pas de courant, mais une foule de poissons de toutes les couleurs, on y fait souvent des baptêmes. Idéal pour moi qui n’aie pas fait de sport depuis… oh ! je n’ose même pas y penser. Ensuite, nous irons saluer le Commandant puis chercher Lou pour son baptême. Le menu me convient tout à fait.

Nous voilà donc embarqués vers l’îlet Pigeon autour duquel on trouve les meilleurs spots. Arrivés sur place, nous prenons un grain, c’est de saison, et ce n’est pas vraiment grave puisque, de toute façon, nous serons sous l’eau. Il y aura juste un peu moins de lumière. J’enfile mon gilet et sa (grosse et lourde) bouteille, met mon masque, m’assied sur le rebord du bateau et plouf, dans le grand bain. Benoît me rappelle le maniement du gilet, j’essaie, mais je ne descends pas. Ça a quelque chose de vaguement ridicule… Benoît a demi-sourire et me dit : « Toi, tu as l’habitude de descendre avec une ceinture de plomb » C’est un fait, mais comme il ne me l’a pas proposé, je ne l’ai pas réclamée, pensant que leurs gilets si modernes pouvaient m’épargner quelques kilos supplémentaires. Je suis déjà assez lourde à porter. Oui, mais je suis lourde de graisse, et la graisse, c’est bien connu, permet de flotter (et accessoirement isole du froid, mais dans les eaux tropicales, ce n’est pas le propos). Donc il me faut du poids en plus si je veux toucher le fond.

J’arrive enfin à descendre. Mais mon oreille gauche se refuse de me donner son aval. J’ai beau me boucher le nez, fermer ma gueule et souffler comme une malade, le tympan ne se décoince pas. Et ça fait mal. Nous sommes obligés de remonter. Heureusement, au bout de moult sollicitations, mon oreille se laisse amadouer, je sens mon tympan se mettre en place. Enfin ! A moi, l’ivresse des profondeurs. Bon, une ivresse que je ne ressentirai pas (et que je ne souhaite pas vraiment connaître) car nous ne descendrons pas très bas. Cela fait trop longtemps que je n’ai pas plongé. Mais la promenade que je vais faire sera bien assez merveilleuse comme ça.

D’abord, nous rencontrons un banc de seiches. C’est un animal assez bizarre. En mer, il ne ressemble pas du tout à ce qu’on a dans l’assiette. Sa façon de se tenir sans doute. Et puis on a un mal fou à savoir quelle est la queue, quelle est la tête. Le nageur attentif et muni d’un masque en verra souvent près des plages. Mais elles sont en général si discrètes qu’il est difficile de les repérer.

Nous nous éloignons vers un à-pic et continuons notre descente.

Ce que j’aime particulièrement dans la plongée, outre la flore et la faune incroyable que l’on y découvre, c’est cette impression de voler. Très peu de mouvements suffisent pour avancer un peu. On est au-dessus du sol, on s’y pose, on repart, c’est vraiment extraordinaire. Enfin, pour le moment, j’ai encore du mal. En fait, pour descendre, il faut que je me mette la tête en bas, ce qui paraît évident. Sauf que, dans cette position, je reçois systématiquement la bouteille dans la tête. C’est désagréable, donc je redresse et je ne descends plus. Faut vraiment que je me refasse un stage pour revoir tous les principes de base.

Un banc de platax et un autre de carangues jaunes passent à proximité, totalement indifférents à ce drôle de poisson qui fait des bulles et s’agite dans tous les sens. J’ai failli les rater, trop prise que j’étais par mes problèmes de flottabilité. Les platax c’est vraiment magnifique. En plus ceux-ci sont énormes. Les carangues, je les aime surtout dans mon assiette. Ils restent là un moment, et c’est nous qui partons, les laissant à leur contemplation.

Papoter en nageant est, évidemment, totalement impossible. Benoît et moi progressons donc silencieusement l’un à côté de l’autre quand j’aperçois, tranquille comme baptiste, une tortue. Je me dépêche de l’observer, car celles que j’ai pu voir dans mes plongées précédentes ont filé comme l’éclair. Mais celle-ci se contrefout de notre présence, elle vit sa vie, tranquille, peinarde. Elle est magnifique, souveraine. Son vol est majestueux. Je suis totalement subjuguée par l’animal. Elle s’arrête à 1 mètre de moi et commence à attaquer un corail. En la voyant en sectionner un bon morceau de sa mâchoire puissante, je me dis qu’il ne faudrait pas laisser ses doigts traîner. Mais la scène est absolument magique. Assister au repas d’une tortue de mer, je ne pensais pas cela possible. Et ça, seulement à 14 mètres de profondeur.

Je ne me lasse pas de la regarder, je passerai bien des heures à la suivre. Elle finit son morceau de corail et se dirige droit sur moi. Je me dis qu’elle va finir par me voir et s’enfuir, tout au moins m’éviter. Pas du tout. Tranquille et sure d’elle, elle avance et c’est moi qui suis obligée de m’élever de 1 mètre pour la laisser passer. Elle est sous moi, je tends la main, je peux presque la toucher. Mais je n’ose pas. Pas que j’ai peur de son bec, mais par simple respect. Parce que nous sommes dans un sanctuaire, la réserve Cousteau et que la faune et la flore, ici, sont reines. Franchement, je regrette de ne pas avoir pris l’appareil photo sous-marin. Encore que, à 14 mètres, il n’aurait pas tenu le coup. Et surtout, je l’ai acheté pour immortaliser la première plongée de ma fifille. Mais quand même…

Elle s’arrête quelques mètres derrière moi et reprend son repas. Nous, nous continuons notre chemin, à mon grand regret. Je lève le nez, cherchant Benoît des yeux, et c’est un thazard que j’aperçois. Benoît, lui, joue avec des petites fleurs qui en fait sont des vers qui rentrent précipitamment dans leur long tube quand on les frôle. Il y en a beaucoup sur les roches près du rivage et c’est un jeu que je pratique souvent. Il y a quelques jours, je l’ai même montré aux filles.

Benoît me montre des anges français. Des poissons anges, il en existe de toutes sortes. Ils ont tous à peu près la même forme, mais les couleurs diffèrent. Elles peuvent être également différentes suivant l’âge, passer du noir le plus intense au jaune le plus éclatant… Le plus beau est sans doute l’ange royal ou l’empereur. Le plus commun ici est l’ange bleu que l’on trouve en quantité près des barrières de rochers en bord de plage.

Nous remontons et arrivons devant la statue du commandant Cousteau. Elle est tellement caricaturale que j’ai envie d’en rire. Et surtout, ce n’est pas ce que je suis venue voir. Benoît fait l’andouille, mais je préfère continuer la balade. J’aperçois quand même une crevette. Elles sont si fines, presque invisibles, si gracieuses… On les imagine bien dans un ballet à l’opéra des toons.

En survolant un rocher, j’aperçois la tête d’une murène. Toujours impressionnantes, ces bêtes-là, je m’en méfie comme de la peste. Elles ont de petites dents pointues qui pénètrent bien dans la chair mais n’en ressortent qu’en la déchirant. Ça plus l’infection, c’est l’hôpital assuré et un méchant bobo. Je fais signe à Benoît qui essaie de la faire sortir. Quand on lui caresse la queue tout doucement, la murène finit par s’échapper de son trou. Elle a l’air d’apprécier. Mais là, Benoît en restera pour ses frais. La belle reste prudemment à l’abri.

La balade touche à sa fin. Nous retrouvons les seiches du départ et remontons doucement. Benoît observe des paliers et me fait signe de l’attendre. Je n’ai pas besoin de faire de pause dans la remontée. Mais pour lui, c’est sa deuxième ou troisième plongée de la journée. Il est obligé d’être prudent. Nous faisons surface près du bateau où nous attends une Lou toute en impatience. Thomas, qui est l’accompagnateur de corvée de bateau, a déjà immergé son matériel. Elle n’a plus qu’à sauter à la baille. Elle enfile son gilet, Benoît le met en place. Elle est totalement prise en charge. J’ai récupéré l’appareil photo, et je mitraille. C’est peut-être idiot, mais je suis follement émue. J’ouvre un monde à mon bébé, ma grande crevette de 9 ans passés. J’espère qu’elle va autant s’amuser que moi.

Déjà, ce n’est pas gagné. A 3 mètres, elle ne descend plus, elle a mal aux oreilles. J’aurais dû l’entraîner avant. Mais j’ai oublié. En plus, elle ne sait pas très bien palmer. De cela, je m’en suis rendue compte il y a peu, quand je lui ai acheté ses palmes en fait. Je lui ai donné des conseils, mais elle n’a pas assez d’expérience.

Benoît la tient dans ses bras et fait le tour de la zone où nous sommes. Il lui montre les oursins noirs, les poissons perroquets à mourir de rire, les petits anges et puis des poissons que certains appellent des bagnards à cause de leur costume rayé noir et jaune et d’autres chirurgiens. En fait ce sont des poissons chirurgiens bagnards. Surtout, il y a la faune : gorgones élancées, éponges majestueuses, coraux de couleurs et de formes diverses. La féerie se laisse découvrir. Et moi je regarde ma petite se faire enchanter.

Car quand nous remontons une demi-heure plus tard, je vois bien dans ses yeux qu’elle est contente. Oh, elle n’est pas exubérante, dithyrambique. Non, elle est assise sur le bord du bateau, grave, réservée. Elle répond oui quand on lui demande si ça lui plaît. Elle est gentille, polie, un peu lointaine. Timide. Mais oui, elle a aimé. Elle a trouvé ça étonnant et formidable. Mais elle a besoin de digérer ce qu’elle a vu, ce qu’elle a ressenti. Les questions viendront, plus tard, nombreuses comme d’habitude. Elle me glisse une caresse dans le cou et, dans un souffle, « Merci. » Et son superbe sourire. Alors, mordue ?