Eloge de la créolité. Bernabé, Chamoiseau, Confiant
J’ai juste entendu un soupir. Puis à voix basse : « Tu as peut-être raison. »
Je ne sais pas trop ce que sont les racines. Peut-être parce que j’en ai tellement que je ne m’en rends plus compte. Peut-être parce qu’en fait je n’en ai pas du tout. Je suis née à Paris, de parents nés à Paris. Si on remonte du côté de mon grand-père maternel, je dois être la dixième génération née à Paris. Le reste, vient d’un peu partout : d’Irlande, de Belgique, du Luxembourg, de Bourgogne, d’Allemagne, et peut-être même des Antilles. Il paraît que nous avons, dans la famille, un ancêtre noir. Quand on me voit, on ne s’en doute pas vraiment. Je suis grande, blanche et rousse. Mais vous verriez mon père…
Je suis curieuse, mais les racines ne me préoccupent pas vraiment. Pour moi, on est de là où l’on vit. J’ai eu longtemps du mal à comprendre qu’on puisse passer du temps là-dessus. Depuis que je connais des Antillais, je comprends, enfin j’essaie : même si je suis cosmopolite, je connais mon histoire, mon passé, celui de ma famille, de mon pays, des pays environnants. Les descendants d’esclaves ne savent rien de tout cela. L’abolition de l’esclavage a tout effacé, sauf la tache. Et chacun doit se démerder avec ça. Comment construire l’avenir quand on ignore tout du passé ?
Mon copain maquettiste s’est mis à lire des auteurs antillais : Patrick Chamoiseau, qu’il m’a fait connaître, Raphaël Confiant, Edouard Glissant, Maryse Condé, Daniel Maximim, et la figure tutélaire, Aimé Césaire. Que personnellement, j’ai du mal à lire. Nous avons étudié « l’Eloge de la créolité » ensemble. Je ne sais pas si ça l’a aidé. Ces histoires de racines sont devenues moins importantes pour lui. Nos chemins se sont séparés. J’ai continué à lire et à me poser des questions. A découvrir des choses amusantes et en même temps terriblement cruelles.
Je reviens sur ces histoires de noms cachés… Ils ont encore cours dans certaines familles… En fait, les parents donnent à leurs enfants des prénoms officiels, déposés à l’Etat civil, encore lui. Mais au sein de la famille, on lui en donne un autre, qui lui servira toute sa vie en famille et avec les amis. Ainsi, mon nôm s’appelle officiellement, Humbert Gervais, mais tout le monde l’appelle Fritz. Fritz est bien entendu inconnu des instances officielles. Ma mère, envoyant un colis à ma belle-mère, l’a vu revenir avec surprise. L’adresse était pourtant bonne, mais le facteur connaissait Monique, pas Liliane. Ma mère connaissait la seconde et ignorait la première… Mon beau-père a de multiples prénom suivant les personnes qui l’entourent, Séverin se fait appeler Florent, etc. Fuck l’Etat civil en quelque sorte.
Ma fille aînée souhaite savoir. Elle est à l’écoute de tout ce qui concerne son histoire. Elle en oublie parfois que cette histoire a aussi été écrite par ma famille. Bien que née elle aussi à Paris, et y ayant toujours vécu, elle se sent plus Guadeloupéenne que parigotte. Mais je la comprends. Alors pour elle, je continue de lire et d’essayer d’apprendre.
Ce serait bien que des historiens se penchent enfin sur cette histoire. Pas seulement la traite, mais tout le reste. Retrace la vie en marronage, rappelle les révoltes, et démontre que ce peuple a résisté, s’est battu avec ses moyens. Les écrivains travaillent là-dessus, il n’y a qu’à lire l’immense œuvre de Chamoiseau, de Glissant et de Condé (entre autres, la Martinique et la Guadeloupe produisant un nombre d’écrivains assez étonnant au regard de leur population). Mais vraiment, il serait temps que les historiens fassent leur boulot.
(*) Se kreyol nou yé, nous sommes créoles, chanson du groupe haïtien Boukman Eksperyans
Le mercredi 24 septembre 2003, 14:27 par hristou
Ecartelée par l’histoire, colonisée par des nations successives, carrefour de races, je suis d’accord avec le fait que les racines sont l’endroit entre autres où nous sommes nés, mais un peuple se construit dans l’histoire puisque le ciment d’une nation se trouve là.
Nous sommes le fruit de plusieurs pays et pas uniquement des Arawaks Le cœur dans une ile, amoureux d’un autre pays ou continent, à l’aise ici ou là, rejetés, quelquefois, là ou ici, je crois mais je peux me tromper, qu’il s’agit plus de se trouver une identité et pouvoir justement s’identifier. Tous les peuples aspirent à cela avec plus ou moins de bonheur. Nous nous cherchons.
Dernière chose au sujet des noms, connais-tu la famille Cetout(e) . Dans le temps cela signifiait que le dernier enfant de la famille etait né (famille nombreuse, j’entends). Maintenant c’est devenu un nom de famille. hristou
Le mercredi 24 septembre 2003, 16:37 par racontars
Non, je ne connais pas la famille Cetout. Mais c’est une petite histoire à ajouter aux miennes
J’adore l’histoire des noms, comment ils ont été attribués grâce à un trait de caractère, un métier…
Il n’y a pas beaucoup de personnes qui peuvent se revendiquer descendre des Arawaks. Ils ont été massacrés/intégrés (hommes massacrés, femmes épousées) par les Caraïbes avant l’arrivée des premiers Blancs. Les descendances caraïbes sont assez rares aussi. Mais elles existent. Et une partie de leurs coutumes et culture est restée et s’est transmise en grande partie aux esclaves.
S’identifier, tu as sans doute raison, tout le monde cherche cela, pas seulement les peuples. On cherche toujours à appartenir à un groupe. C’est une nécessité.
Ce que je voulais dire, c’est que la question de mes racines ne m’importait pas parce que j’étais sûre de mon identité. Mais que ça je ne l’ai compris qu’en rencontrant des gens pour qui ce n’était pas si évident. C’est sans doute plus difficile quand on est multiple (je pense à mes enfants qui ont une double culture), et surtout quand on vous a volé votre histoire. Je crois que les Antillais s’identifieraient plus facilement, si on leur rendait leur histoire, aussi douloureuse soit-elle (mais c’est la leur).
Tu sais, c’est comme les enfants qui ont été adopté mais à qui on ne le dit pas. Et qui vivent mal ce secret sans même savoir qu’il y a secret. Et qui ont parfois des trubles de l’identité. On n’a pas le droit de voler l’histoire de quelqu’un. On n’a pas le droit de voler son histoire à un pays. Comment se construire alors?
Je crois aussi que si les historiens ne se penchent pas plus là-dessus, c’est que bien des choses ne sont pas encore digérées de part et d’autres. Un siècle et demi après la fin de l’esclavage, il serait temps que l’on grandisse enfin.
Le jeudi 27 novembre 2003, 20:03 par hristou
Je suis une demoiselle CETOUT. A titre d’information la famille CETOUT de Guadeloupe est de souche à Capesterre Belle-eau et je compte parmi mes aieules une Caraïbe pure souche. Il y en a à Basse-Terre, Martinique et en France Métropolitaine à ma connaissance. Pour la petite histoire, recherche l’histoire de CETOUT et MISERINE, une très belle histoire pour enfants.