Brest sous les bombes

Attention, texte long avec de nombreuses références

Je suis partie en Bretagne, chez ma sœur avec fille deuxième pour bénéficier du cadeau de mes anciens collègues à mon départ en retraite : une journée de thalasso au spa de Benodet. Benodet c’est loin. Mais ce n’est qu’à un quart d’heure de voiture de chez ma sœur. Mes anciens collègues ont bien fait les choses.

J’y ai donc passé quelques jours (chez ma sœur). Mais au lieu de revenir directement à la maison ensuite, j’ai décidé de partir en week-end. A Brest. Pourquoi Brest ?

Au « Book club », de France Culture (oui, depuis que je fréquente des universitaires, j’écoute France Culture), j’ai écouté un épisode appelé « Du mur au livre, comment éditer le tag ? ». L’émission se demandait comment aller au delà de l’éphémère des tags et des graffitis. Comment transmettre cette culture, comment inventer de nouveaux objets graphiques ? Car si le livre ne remplace pas le mur, il en prolonge l’énergie. Dit comme cela, c’est très intello. Normal, c’est France Cul.

En fait, c’est le pitch qui donne cette impression. L’émission ne l’est jamais autant que cela. Et c’est pour cela que je je pioche régulièrement dans ses podcasts (en les choisissant cependant soigneusement). Ce soir-là, participait un dénommé Aurélien Harmignies, graffeur, éditeur. Mais également soutien technique et scientifique d’une exposition qui allait démarrer en Bretagne : « Brest sous les bombes ».

J’ai adoré ce titre. Rien que pour ce nom, l’exposition méritait le déplacement. En tant qu’ancienne journaliste-SR, puis prof dans une école de journalisme, j’ai toujours admiré les bons titres. Et celui-là en est un. Les références sont multiples, mais on les comprend immédiatement. Le jeu de mot fonctionne parfaitement.

Et puis j’adore ce qu’on appelle le street art. Je vais régulièrement voir des spots ou des expos. Celle-ci se présentait comme l’histoire du graffiti à Brest. J’ai passé une semaine dans cette ville, en 2009 il me semble. Et effectivement, dans le port de commerce, il y avait des graffs partout. Mais j’avais oublié mon appareil photo, je n’avais que mon téléphone et les photos des téléphones, à cette époque là, ce n’était franchement pas terrible. J’avais cependant pu me rendre compte que la ville comptait sur la scène des graffitis.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai décidé d’aller voir cette expo. C’était une chouette décision parce que c’était la première fois, depuis ma retraite (et depuis bien plus longtemps en fait), que je m’organisais une escapade comme je pouvais les faire avant ma vie d’adulte, avant la famille, les emmerdes…

De prime abord, si je fais le bilan de ces deux jours, je pourrais dire que je suis déçue. Et c’est en grande partie de ma faute

D’abord, j’avais oublié une chose : les villes, c’est comme les gens, au fil des ans, ça change. Brest 2026 ne ressemble pas à Brest 2009 (et c’est heureux). J’aurais dû mieux préparer mon séjour. Partir à la « one again » comme disaient mes filles quand elles étaient petites (en 2009, genre), c’est bien, mais il ne faut pas, alors, avoir de souvenirs.

Dans le port de Brest
Dans le port de Brest

Des photos prises lors de mon séjour à Brest en 2009

Ensuite, je n’avais pas les chaussures adéquates pour ce genre d’exercice. J’avais hésité avant de partir de chez moi à prendre mes baskets. J’aurais dû. J’aurais pu enquiller les kilomètres. Mais mes jolies boots n’étaient pas faites pour la chasse au graf. Et le mal de pied, ça peut se révéler de la violence pure (ce le fut).

J’avais réservé un hôtel pas trop cher et doté d’un parking sur le port de commerce. Il y avait un côté Style et un côté Budget. Le hall, le bar, les salons, le petit déjeuner… tenaient du Style, ma chambre était plutôt Budget. Sauf que, lorsque j’en ai ouvert la porte, j’ai trouvé un homme dans le lit. Je ne savais pas que ces hôtels-là proposaient ce type de services. A la fois surprise et amusée, je suis retournée à la réception réclamer une chambre vide cette fois.

Une fois posées mes affaires, je suis partie me promener sur le port. Et c’est là que je me suis rendue compte de mon erreur. Tout avait été détruit et reconstruit. Fini les entrepôts couverts de tags et de fresques sur des kilomètres. Il n’y avait plus que des bâtiment proprets, voire ultramodernes, des restaurants alignés les uns à côté des autres, des plaques célébrant les marins et leurs exploits. J’ai tourné, viré, mais en dehors des deux œuvres de Paul Bloas (déjà découvert en 2009), pas grand chose à se mettre sous la dent.

Le peintre Bloas est dans la lignée d’Ernest Pignon Ernest et de Jef Aérosol. Il colle ses œuvres monumentales sur les murs. Et c’est magnifique. Donc le pas grand chose, c’était déjà pas mal.

Œuvre de Paul Boas photographiée sur le port de Brest en février 2009

Un autre Paul Boas photographié, lui, en avril 2026.

J’en ai profité pour repérer le restaurant dans lequel je dinerai plus tard. Et j’ai écumé une boutique immense, un comptoir genre royal, où l’on trouve de tout. Il y a notamment une petite salle entièrement dédiée au rhum. Toutes les bonnes marques des Antilles y figurent. On y trouve aussi des épices en tout genre, des vêtements, des cosmétiques (produits marins), du café, du thé, de la vaisselle… Bref, un labyrinthe plein de bonnes et jolies choses. J’y ai trouvé des petits cadeaux pour mes filles et mon petit-fils.

Je suis rentrée à l’hôtel, histoire de reposer mes pieds. J’en ai profité pour faire les recherches sur Internet que j’aurais dû faire avant de venir et qui m’auraient bien été utiles. Je suis ressortie pour dîner. Dans une crêperie. Où je n’ai pas mangé de crêpe. Je résiste encore un peu aux clichés mais je résiste mal au haddock. Celui-ci était accompagné de Far noir grillé au beurre. Je ne connaissais pas du tout. Le Far ou Farz est l’élément principal du Kig-a-Farz (qu’on pourrait traduire par viande et far), un genre de pot-au-feu typique du Finistère. Il se cuit traditionnellement dans un sac plongé avec du lard et des légumes dans un bouillon. À base de sarrasin (ou blé noir), le far est naturellement sans gluten. Et c’est délicieux, très gourmand.

A la nuit tombante, retour vers l’hôtel avec quelques détours pour prendre des photos. C’est beau un port la nuit.

Un Boas institutionnel qui existait déjà en 2009

Le lendemain, samedi, j’avais prévu de prendre un pantagruélique petit déjeuner histoire de sauter le repas de midi pour aller directement au goûter puis au dîner. J’avais également prévu d’aller voir l’exposition le matin puis de passer l’après-midi à me balader du côté du port pour voir si je ne trouvais pas, quand même, des vestiges de fresques.

Evidemment, rien ne s’est passé comme prévu. Sauf le petit déjeuner. Je suis sortie de l’hôtel l’estomac blindé. Mais avec de nouveaux plans puisque l’exposition n’ouvrait le samedi qu’à 14 heures. Je suis partie côté opposé à ce que j’avais fait la veille, vers des bâtiments, des grues, des entrepôts.

J’appréhendais de rejoindre le centre ville. C’est qu’entre le port (au niveau de la mer) et le fameux centre (en altitude), il y a une falaise. Il fallait donc grimper soit en prenant des escaliers (je déteste les escaliers) soit en faisant un long détour pour suivre une route très passante. J’ai décidé de longer la difficulté en espérant trouver une solution intermédiaire.

Sur mon chemin, j’ai trouvé quelques fresques enjolivées par le soleil (dont celle en ouverture). Dans un no man’s land, des bateaux et des tags abandonnés. Comme tout, ici, c’est fermé. J’ai trouvé un trou dans le grillage dans lequel je me suis faufilée. Mais impossible d’aller du côté des hangars et je ne suis pas douée pour l’escalade. J’ai quand même pris quelques photos qui me plaisent.

Brest, capitale du graff

En haut de la falaise, il y avait un mur de tag qui semblait longer un sentier. Je cherchais un chemin pour y aller. J’ai fini par trouver une rue qui semblait grimper en pente douce grâce à de nombreux lacets. La pente ne l’était pas, si douce, mais je suis quand même arrivée au pied d’une ruelle piétonne (la rampe du Merle Blanc) qui devait m’amener à bon port (si je puis dire puisque je lui tournais le dos). Elle n’était pas longue, cette ruelle, mais il m’a fallu au moins trois ou quatre arrêts pour reprendre mon souffle avant d’en arriver à bout. Tout le long, de jolies maisons avec petit jardin et, sans doute, vue sans égale sur la rade. Mais non accessible en voiture. Les habitants se garent sur des parkings au dessus et font le reste à pied.

En haut, la récompense. Une très jolie fresque de Pakone, reconnaissable à son arbre et sa balançoire. Mais point de chemin le long de la falaise. Des escaliers en métal menant à une passerelle surplombant les voies de chemins de fer. Je consultais Google pour savoir comment passer, si je pouvais éviter la passerelle (et ses escaliers) pour rejoindre le centre ville. Il semblait que non. Je me suis armée de courage et me suis préparé à grimper les marches quand j’aperçus le petit chemin (qui ne sentait pas la noisette, mais le printemps).

Je l’empruntais avec bonheur, admirais la rade d’un côté, découvrais les graffs de l’autre, croisait des amoureux, une mère et son adolescente de fille et quelques joggeurs. Je suis arrivée sur une petite esplanade, véritable balcon sur la rade. La gare était juste à côté. Le centre où était l’expo ne devait pas être loin. Mais il était à peine midi. Encore deux heures à tuer.

J’ai fait le tour de la place. Le temps était toujours radieux, mais le vent commençait à souffler fort. Brest est, dit-on, une ville dans le vent.

J’ai localisé La Passerelle (temporairement dans le même bâtiment que l’office de tourisme), traine un peu au soleil. Mais bon, je n’allais pas faire les 100 pas pendant deux heures. J’ai avisé une grande brasserie, avec une terrasse et me suis décidée à y poser mes fesses pour boire une bière. Je mourrais de soif.

Le serveur m’a proposé à déjeuner, mais avec le petit déjeuner que j’avais ingurgité deux heures plus tôt, je n’avais pas vraiment faim. J’ai commandé un demi et j’ai sorti mon téléphone pour lire la presse. Au bout d’une demi heure, je n’en pouvais plus. J’avais beau être en plein soleil, j’étais transie de froid à cause du vent. Je suis donc rentrée mon verre de bière à la main. Le serveur a bien voulu m’installer, mais l’intérieur est clairement un restaurant. Je dois manger…

Va pour le déjeuner. Adieu le goûter. Ce que j’ai pris pour une brasserie au vu du décor est en fait un bouillon, Chez Georges, en référence à Clémenceau j’imagine. Le lieu est immense, confort bourgeois. Les familles sont majoritaires. La carte est présentée sous forme de journal avec les menus et quelques articles. C’est sympathique.
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Le premier plat : coquillettes Jambon. Je me suis dit que ça devait être le menu enfant. Le prix, moins de 10 euros, m’a confortée dans cette idée. J’ai donc cherché les plats pour les grands. Mais non. Il s’agissait bien du premier des plats proposés (peu nombreux). Les suivants me convenaient mieux et n’était pas beaucoup plus chers : entre 10 et 15 euros. J’ai pris une saucisse purée (maison), un dessert (je ne sais plus quoi), un café et, avec ma bière, j’en ai eu pour 15 euros. La ruine.

Bon, il était temps d’aller faire un sort à cette expo. Elle n’était toujours pas ouverte, alors j’ai visité l’office du tourisme et j’ai repéré un bouquin sur le street art breton, les fresques principales classées par département et par villes. De quoi préparer mes futures excursions.

L’expo s’ouvre enfin. On commence, dans un long couloir, par une histoire de la bombe aérosol, des bombes antimoustiques à celles pour réaliser les fresques. L’impressionnante collection, qui appartient à Aurélien Harmignies, est considérée comme la plus importante en Europe. Dessous, une frise chronologique présente leur histoire depuis le début du vingtième siècle jusqu’aux années deux mille. C’est très documenté, on y retrouve même leurs publicités, leurs présentoirs et des articles de presse. On découvre que les graffeurs ont d’abord détourné l’outil de sa fonction jusqu’à ce que l’industrie de la peinture conçoive des aérosols qui leur soient spécifiquement destinés. C’est intéressant mais un peu chiant.

Tout le reste, ce sont des photos et des extraits de journaux.

Ils racontent la première utilisation des bombes, celle de l’inscription sauvage sur les murs de slogans revendicatifs, de messages humoristiques, de promotion sauvage ou de la simple volonté de marquer sa présence.

On découvre aussi la chambre reconstituée d’un jeune graffeur. C’est amusant, un peu cliché aussi.

La partie suivante revient sur le graffiti-writing, une nouvelle forme venue de New York et de Philadelphie qui consistais à signer ou à dessiner à grande échelle son pseudonyme de façon à se faire remarquer de ses pairs. Elle se développe à Brest avec la présence de militaires américains basés dans la ville ainsi que la diffusion de l’émission « Hip Hop » à la télévision.

Brest sous les bombes

Une des rares fresques présentes. Reproduction de Venice par Bruno et Sane, à Kerfautras Brest en 1988, une œuvre qui a influencé de nombreux autres artistes brestois. Réédition pour l’exposition par Bruno et Poch.

On a enchaîné avec une série de photos sur la naissance des collectifs de rap qui s’affrontaient par la musique, la danse et le graffiti. Dans une petite salle, un documentaire sur les débuts avec les graffeurs brestois emblématiques. C’est passionnant (pour qui aime le graff) mais un peu long. J’adorerais le voir en entier mais à la télé et assise sur mon canapé. J’ai cependant découvert les grands noms du graff brestois.

Les photos suivantes rappelaient les lieux emblématiques. Outre la rue ou les abords de voies ferrées, le graffiti-writing s’est déployé dans des interstices urbaines en fonction de la tolérance des autorités : la Maison pour tous du Valy Hir, l’ancienne usine de Kerfautras, le port de commerce ou l’ancienne cidrerie ont été de véritables ateliers à ciel ouvert. Une série de photos panoramiques montrent l’évolution des fresques sur les façades des entrepôts. Petit mais top.

L’expo nous a emmené ensuite jusqu’au jam du port de commerce en 2000 qui a rassemblé des artistes venus de toute la France, de Belgique et même de Londres. La scène brestoise a pris alors une ampleur inégalée en France. En témoigne l’édition de l’ouvrage Westbook en 2004 qui a documenté l’histoire de l’art urbain brestois. Et que je rêverais de dénicher.

Le port de Commerce (détail) – Brest sous les bombes : une histoire du graffiti 1984-2004, 2026 – Passerelle Centre d’art contemporain, Brest © photo : Aurélien Mole

A propos d’ouvrage, je pense que cette exposition aurait fait un bouquin idéal. Les explications étaient complètes, riches. Mais en tant qu’exposition, c’est un peu frustrant. Les photos, souvent petites, font que visuellement, c’est décevant. J’en suis cependant ressortie en ayant appris beaucoup sur la scène brestoise et sur l’histoire street-art en général. Mais ça aurait été aussi bien dans un livre. Hélas, pas de catalogue. Mais qui sait, c’est peut-être prévu.

Je suis sortie de là clopin clopant et décidais de descendre de la haute ville vers l’hôtel. J’ai fini par trouver les escaliers et retomber au niveau de la mer. Je suis rentrée dans ma chambre avec un mal de pieds qui avait atteint le pic de l’insupportable. Mais je n’ai pas osé enlever mes boots de peur de ne pouvoir les remettre. Il fallait que je ressorte ne serait-ce que pour dîner.

J’ai trié mes photos, écouté la radio.

Le soir, j’ai voulu absolument manger un fish and chips. J’ai trouvé trouvé mon bonheur dans un Bistrot (c’est son nom), quai des Douanes. Dans la salle, chaleureuse, tout en bois, deux jeunes femmes tenaient les lieux. Accueillantes et toutes douces, on devinait qu’elles ne s’en laissait pas compter (ou conter). Comme je m’étonnais d’une salle quasi vide pour un samedi soir, l’une d’elle m’a répondu qu’il y avait match. Brest contre une autre équipe bretonne. Les gens allaient arriver après, vers 21 heures. Selon le résultat, il y aurait sans doute de l’ambiance.

Le fish and chips n’était pas terrible. Le poisson était bon, la panure pas top. Par contre, le tiramisu pris en dessert était vraiment délicieux. Et la bière qu’une des jeune femme m’avait conseillée, était très appréciable. Et puis l’ambiance était sympa. Si j’habitais dans le coin, c’est sans doute un endroit que j’aimerais fréquenter régulièrement.

Je suis rentrée dormir. Le lendemain, après un petit déjeuner pantagruélique, j’ai dit au revoir à Brest et suis rentrée à la maison.

Alors, décevant ce week-end ? Non, inattendu plutôt. Rien de ce que j’avais imaginé n’est arrivé. Mais ce n’est pas grave. Ça valait le coup. Je me suis promis d’y retourner. Mais en me préparant un peu mieux, cette fois.

Un peu plus de 5 km le premier jour, plus de 7 le second. 

PS 1. J’ai profité de ce post pour participer au jeu d’Alana, le calendrier de l’après, où il fallait utiliser 7 mots qui étaient Soif, Londres, Violence, Pic, Traduire, Loin, Vide

PS 2. Parfois, des mots sont soulignés, si vous passez votre souris dessus, vous verrez des photos. Si vous voulez en voire plus, rendez-vous ici.

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