Ronfler sous le lilas
Depuis une petite dizaine d’année, je fréquente régulièrement les hôpitaux et cliniques pour passer des batteries d’examens. Ça c’est accéléré avec le cancer du sein il y a six ans. Chaque année, je passe une IRM et une mammographie de contrôle. Mais je passe aussi de nombreux examens pour vérifier que le diabète n’a pas encore trop fait de ravage sur mon corps.
Le diabète, comme chacun sait (ou pas d’ailleurs), est une maladie silencieuse qui agit en sous-main, de façon tout à fait hypocrite. Les médocs que je prends chaque jour équilibrent. Mais faut quand même se surveiller. Surveiller ses pieds – m’a-t-on dit –, surveiller ses yeux, surveiller son cœur, surveiller ses dents aussi. Sans compter les prises de sang tous les quatre mois. Franchement, je m’amuse.
Hier, on matait le cœur. Savoir si tout allait bien de ce côté là. J’étais donc convoquée à une heure normalement incompatible avec mon statut de retraitée. Trop tôt, beaucoup trop tôt pour moi en tout cas. Je devais être dans le service de médecine nucléaire à 8h15 tapante. Je ne pouvais même pas sauter le petit déjeuner. Je devais absolument me sustenter. Pas de café, pas de thé, pas de chocolat. Mais du lait, de la charcuterie, du pain, du beurre, ça me laissait cependant du choix.
Dans la liste des recommandations, il était indiqué qu’il fallait prévoir une serviette. Mais sans préciser ni pourquoi faire ni la taille. Je n’avais pas l’impression qu’on allait me faire prendre une douche, encore moins un bain. Par précaution, j’ai pris une grande taille. Bien m’en a pris. Les serviettes des patients sont là pour remplacer les alèses de papier que l’on change entre chaque personne. Pas de petite économie. J’aurais eu l’air plutôt ridicule avec un essai main.
J’ai pris la voiture, le centre de médecine nucléaire est à un quart d’heure environ de chez moi. Il faisait grand beau. Je devais subir une scintigraphie myocardite et un test au Régadénoson. Des mots bien savants pour dire des choses simples. La scintigraphie permet de voir la forme et le fonctionnement de mon cœur. Le Régadénoson est une sorte de test d’effort chimique. Je n’ai jamais été performante au test d’effort. Pédaler de plus en plus vite que un vélo d’appartement me motive moyen. Du coup, la version chimique est une bonne solution.
L’examen se fait en deux temps espacés de trois heures. Et ô joie, à chaque fois une perfusion. Le problème, c’est que j’ai des veines capricieuses voire rétives. Elles filent, elles roulent, elle s’échappent. Si on arrive à me prélever du sang, c’est beaucoup plus compliqué de me poser une perfusion. J’ai l’habitude, c’est comme cela depuis longtemps. La plupart du temps, ça finit avec la perf dans la main ou sur le pied, ce que je ne souhaite à personne parce que c’est p… de douloureux.
Je déteste ça.
Donc, en général, quasi avant de dire bonjour, je préviens que j’ai des veines de merde… Ça colle un peu de stress pour la personne qui me colle l’aiguille dans le bras mais au moins je sais qu’elle est concentrée sur ce qu’elle fait. En plus, ça la plupart du temps, il y a un côté challenge : les autres n’y arrivent pas, mais moi… Je me suis cependant déjà fait charcuter le bras et c’est désagréable.
Aujourd’hui, j’ai eu de la chance. L’infirmière a relevé le challenge et a chopé une veine du premier coup. Ô joie. On m’a placé des électrodes partout sur le torse. Mon absence de sein à gauche facilitais le travail. Première injection pour le Régadénoson avec un médicament radioactif. Au début tout allait bien et d’un coup, j’ai manqué d’air, j’ai eu le souffle court, l’impression d’être transportée d’un coup en haute altitude, en haut du mont Blanc. Ça décalquait. Je n’ai pas aimé (mais je continue de préférer ça au vélo d’appartement).
Deuxième injection, pour la scintigraphie. L’infirmière me propose de ne pas enlever la perf pour ne pas avoir à en poser une autre quatre heures plus tard pour la troisième injection. Bonne idée si je peux conduire pour rentrer chez moi.
Ma cardiologue est entrée et s’est placée devant les écrans. A peine bonjour, pas de discussion. C’est comme si elle était là pour autre chose. C’est vrai qu’on se connaît peu. Heureusement, les autres soignants étaient sympas, expliquaient, commentaient voire plaisantaient. Malgré la cadence. Pas de temps à perdre. Dans la salle d’à côté, une autre femme subissait le même sort que moi et nous serions vite remplacées par deux autres cobayes.
Une fois terminé le marathon sur le mont Blanc, je change de table. Allongée, je devais tenir mes bras au dessus de ma tête pendant tout l’examen. L’opératrice qui m’a installée m’a demandé, pour la forme, si la position n’était pas trop inconfortable. Je lui ai rétorque que suivre des séances de radiothérapie (on a la même position, mais c’est un peu plus long) avec une capsulite à l’épaule (ceux qui savent, savent) est une expérience bien plus traumatisante.
La machine n’était pas trop bruyante. Elle tournait autour de moi, très très près. Un peu trop près. C’était étouffant. Puis elle s’est relevée et je suis passée au scanner. Le premier round était terminé. On m’a renvoiyé dans mes pénates avec ma perf bouchée et mes patchs pour électrode. J’ai eu l’impression d’être une femme bionique.
Le temps était insolemment beau. J’avais un léger mal de crâne. Mais tout allait bien. A la maison, j’ai bouquiné, écouté la radio et me suis occupée sur mon ordinateur. J’ai déjeuné (je devais manger) sans faim. Puis je suis repartie. J’avais déjà l’habitude de l’endroit et me suis garée juste devant la porte du centre.
Et c’est reparti. Une nouvelle injection et hop à nouveau sous la machine qui m’ausculte. Sept minutes montre en main, même pas le temps de piquer un petit roupillon. C’était fini. On m’a enlevé la perf, les pastilles pour les électrodes. Je suis rentrée chez moi. J’étais crevée.
Je suis passée à la maison récupérer une de mes filles et nous sommes allées faire quelque menues courses. Et me suis arrêtée à la station à essence. Le*clerc m’a refilé son E10 à plus de 2 euros. Jusque’à présent j’étais toujours restée autour des 1,95. A la radio, Trump menaçait d’éradiquer une civilisation. Sous un soleil toujours radieux. Un vrai temps de Covid : dehors la catastrophe, mais ici, l’été tranquille.
L’épuisement m’a gagnée. Il devenait vraiment urgent que j’aille dormir. Rentrée à la maison, je me suis installée sur un transat dans le jardin. Sous le lilas. A deux maisons de là, des gens ont installé un cochon. Nous l’entendons grogner. Ce n’est absolument pas dérangeant. Juste un peu incongru. Et amusant.
Sur mon téléphone, j’ai mis la radio. C’était l’heure de « zoom zoom zen ». Je n’en ai pas entendu pas grand chose. Je me suis endormie. Et j’ai ronflé sous mon lilas. J’ai ronflé tellement fort que je me suis entendue et que cela m’a à moitié réveillé. D’habitude, j’aurais été gênée. Mais là, je m’en suis foutue royalement. D’abord, j’avais vraiment besoin de dormir. Ensuite, ce n’était pas moi, c’était le cochon !