Le Japon a Paris 1
Planche originale. Tatsumi Yoshohorp, originaire d’Osaka, décrit la vie urbaine contemporaine, la solitude et les tensions morales du Japon d’après-guerre. Ses héros anonymes – ouvriers, employés, prostitués – traduisent la désillusion sociale d’un pays modernisé à marche forcé [extrait du cartel de l’exposition]. Il donne le nom à ce nouveau courant littéraire, le « gekiga »
Une fois par mois environ, je monte à Paris avec les filles pour voir une ou deux expositions. Ce sont des journées que j’adore mais que j’appréhende aussi parce que physiquement, elles me prennent beaucoup d’énergie. Une semaine avant, nous préparons l’expédition. Je réserve un parking pas trop loin de l’endroit où nous allons mais pas trop dans le centre non plus car les prix vont alors du simple au double, voire au triple. Puis je prends les billets pour les expos. Mes filles bénéficient de réductions et je ne paie pas avec ma carte de presse.
Le jour dit, nous partons vers 10 heures pour deux heures et demi de route si pas d’embouteillage à l’entrée de la capitale. Nous abandonnons la voiture au parking réservé.
Première chose, déjeuner. Léone avait repéré une brasserie près de notre premier spot. Mais il y avait une queue d’une vingtaine de personnes au moins. Je sais que c’est tendance de faire la queue (ce serait un gage de qualité), mais nous n’avons pas le temps ni l’envie d’attendre. Nous avons été jusqu’à la brasserie suivante. Sur le tableau le mot hachis parmentier me faisait les yeux doux. Je suis incapable de résister à l’appel du hachis parmentier d’autant que, dans la plupart des brasseries, c’est plutôt bon. Si le cuisinier n’est pas un manche, ce n’est pas très difficile à réaliser.
A priori, dans cette brasserie, le cuisinier est un manche. Ce n’était pas bon. Je soupçonne la couche de purée d’avoir été de la purée toute faite. Quant à la viande, elle ressemblait plus a de la bolognaise toute faite qu’à autre chose. C’était très sucré avec un fort goût de ketchup tout à fait surprenant dans un hachis parmentier.
J’ai quand même mangé – j’avais faim – mais je l’ai regretté. Tout l’après-midi, mon estomac m’a traitée de tous les noms. Il est très susceptible en ce moment et fait la grève du zèle à la moindre contrariété.
Après un café qui, lui, était correct, nous sommes parties vers notre première expo. Manga tout un art, au musée Guimet.
L’entrée de l’expo : Manga, toutun art
A l’entrée de l’exposition, coffre contenant des Bakemono, année mille huit cent quatre-vingt-dix. Quand on actionne la tirette latérale, trois créatures énigmatiques émergent. Ces figurines étaient fabriquées à Kobe, conçues pour être des petits objets décoratifs. Le rapport avec le Manga, thème de l’exposition n’est pas expliqué.
Je n’étais jamais entrée au musée Guimet. Ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en a manqué. J’y retournerai sûrement car ce que j’ai aperçu des collections permanentes m’a fascinée. Mais autant le dire de suite, l’expo Manga nous a laissé sur notre faim.
Elle commence d’abord par l’influence occidentale avec la création de journaux satiriques britannique et français à la fin du 19e siècle. Destinés à un lectorat d’expatriés, ils auraient influencé les artistes japonais. Une phrase mentionne que les dessins satiriques préexistaient au Japon mais sans en dire plus. On comprendra plus tard pourquoi. Bref, ces créations occidentales, qui ne sont pas de la bande dessinée, auraient familiarisé le public japonais avec des « dispositifs visuels occidentaux ». Une vision un peu occidentalo-centrée.
On nous explique ensuite qu’au début du 20e siècle, les Japonais créent de nombreuses revues inspirées des revues occidentales et que le dessinateur Imaizumi Ippyo décide d’appeler ses dessins « manga ». Les autres artistes lui emboîtent le pas. Mais on ne sait pas pourquoi ni à quoi ce terme fait référence.
En fait, si je comprends bien, la naissance du manga est liée à celle de la presse de masse. Les premiers mangaka sont en fait des dessinateurs de presse qui réagissent à l’actualité et remplissent leurs rubriques. C’est sans doute peu ou prou ce qui s’est passé avec toutes les bandes dessinées dans le monde, notamment en Europe (La BD belge, Tintin reporter) et aux Etats-Unis.
A ceci près qu’il existait au Japon une tradition où récit et image se succédaient. Mais c’est dans une autre expo que je vais l’apprendre.
Après l’intro, une salle est dédiée au kamishibaï, ce théâtre en images destiné aux enfants. Ce sont des planches sur papier cartonné d’environ 25 × 40 centimètres. Au recto, l’illustration d’une scène, au verso, les indications du scénario. L’histoire au total comporte entre 10 et 20 planches insérées dans la reproduction d’un mini théâtre réalisé en bois. Le conteur raconte donc une histoire en insérant les planches au fur et à mesure.
Ces histoires étaient louées à un éditeur qui employait un auteur et un dessinateur pour les réaliser (début dans les années vingt, je croyais cette tradition beaucoup plus ancienne). De nombreux dessinateurs ont ensuite adapté les histoires qu’ils avaient créées pour le kamishibaï.
Je ne vais pas refaire et raconter toute l’exposition. C’est juste pour vous donner une idée de la façon dont elle est construite.
Des thèmes et de grands maîtres se succèdent dans les salles. Leurs œuvres sont présentées ainsi que leurs influences sans qu’on perçoive toujours ce qui appartient au maître et ce qui appartient aux influences. Se côtoient des planches, des dessins contemporains et anciens. Et les cartels ne sont pas toujours lisibles. Les salles sont peu éclairées (protection des vieux papiers oblige). Les murs sont noirs, vert, orange. C’est joli mais ça n’aide pas à la lecture notamment des typos blanches sur fond vert. Et je n’oublie pas les cartels situés à hauteur d’enfant pas encore en âge de savoir lire qui obligent les visiteurs à se tortiller pour pouvoir les lire. Vous ajoutez à cela des lunettes à verres progressifs et vous avez l’étendue du problème.
La Vieille souris, issu du livre xylographique Cent contes illustrés. 1841. Dessin Takehara Shunsensai (actif entre 1797 et 1847) Auteur To Sanjin. Les racines du manga. C’est l’histoire d’une souris qui vit depuis des générations dans un grenier. Elle s’est lié d’amitié avec la chatte de la famille. Cette chatte eut cinq petits mais fut ensuite empoisonnée. La vieille souris pris soin des chatons et les allaita chaque nuit.
Le Moine renard, issu du livre xylographique Cent contes illustrés. 1841. Dessin Takehara Shunsensai (actif entre 1797 et 1847) Auteur To Sanjin. Les racines du manga.
Les histoires sont parfois présentées à l’envers. Les mangas se lisent de droite à gauche et de la dernière page à la première. Mais le sens de la visite est, lui, toujours le même. On commence par le début et on suit le chemin tracé. Alors quand on tombe en premier sur la dernière planche et qu’on découvre l’histoire à l’envers, on se demande quel est l’intérêt. Car pour comprendre le récit, admirer comment il évolue, comment le dessin traduit l’histoire (et somme toute savoir de quoi ça parle), il faut aller au fond de la salle et marcher à contresens. Quand il y a du monde, c’est plombant.
Kazuo Kamimura. Lady Snowblood. Planche originale. Kamimura fut un des maîtres du genre Gekiga des années soixante-dix. Son trait très classique s’inspire des estampes de l’ère Edo. Lady Snowblood est le récit d’une vengeance et d’une émancipation. Il inspirera le film Kill Bill de Quentin Tarantino
J’ai aussi trouvé qu’il manquait à cette expo un aspect plus technique. C’était abordé mais par bribes. Pour moi, ce qui différencie un manga de la bande dessinée belge par exemple, c’est le côté cinématographique. Les scènes sont en mouvement. Parfois, cela rend le dessin bordélique. Mais quand le personnage court vers la droite, on le voit. Les angles sous lesquels sont dessinés les personnages sont beaucoup plus variés. Les techniques cinématographiques telles que la plongée et la contre-plongée, le zoom avant ou arrière, les très gros plans…, sont constamment utilisés.
C’est vraiment une caractéristique des mangas mais ce n’est mentionné que incidemment dans la petite salle consacrée à Tezuka Osamu, grande figure du manga et qui le premier utilisa cette technique. Alors que c’est une des premières choses expliquées aux apprentis mangakas Et qui permit sans doute le
passage rapide du manga à l’animé (ainsi qu’on nomme le mangas animés).
Mes filles et moi avons pas mal râlé dans la salle appelée « Le manga shojo, un genre pour fille » . Les commissaires d’exposition devraient se méfier de la polysémie des mots. Cela donnait l’impression de cantonner les autrices dans cette petite salle dont on a vite fait le tour. Le phénomène aurait pu prendre plus de place surtout quand on connaît le nombre de mangakas femmes (comparé à celui des autrices de BD)
Enfin, les boîtes en laque de Marie-Antoinette que l’on peut admirer dans la salle des shojos sont d’un intérêt limité. Au mur, des planches du Shojo La Rose de Versailles réinventent de façon farfelue (du moins très loin de la réalité historique) l’histoire de Marie-Antoinette. Du coup, on se demande si les boîtes sont réellement celles ayant appartenu à la reine de France ou juste une espèce de merchandising de luxe. Pour le coup, il y a mélange des genres.
J’aurais bien aimé voir à la place les instruments, les papiers, les encres utilisés par les mangakas, des explications sur l’irruption du numérique. Par ailleurs, sur les planches accrochées, on s’aperçoit que le texte des bulles a d’abord été écrit au crayon et que l’on a placé dessus le texte composé. Je sais pourquoi. J’ai commencé à travailler dans la presse avant l’arrivée de la PAO. Je sais comment on travaillait dans les années soixante-dix et quatre-vingt en imprimerie. Mais ça aurait mérité une explication.
Il y a tant de choses magnifiques dans cette expo qu’il est dommage qu’il manque autant de clés. Elle connaît un grand succès et elle le mérite. Il y a de belles choses à voir. D’autres étonnantes.
Planche originale de Gen d’Hiroshima. (ou Gen aux pieds nus) Le manga de Keiji Nakazawa publié entre 1973 et 1985 raconte le parcours de la famille Nakaoka à Hiroshima, du printemps 1945 au printemps 1953 en se centrant sur le bombardement atomique du 6 août 1945. L’histoire est basée sur la propre expérience de l’auteur, survivant du bombardement dans lequel il perdit une partie de sa famille.
Peu de temps avant de partir vers la deuxième exposition à notre menu de la journée, nous nous sommes rendues compte qu’au 2e étage (l’expo sur les mangas est au sous-sol), il y avait deux autres expos en rapport. L’une sur la vague d’Hokusai (et comment on la retrouve dans le monde de la BD) et une, absolument géniale, intitulée Avant le manga. C’est par là que nous aurions dû commencer notre visite si cela avait été correctement indiqué sur le site et dans le musée. Car c’est là que l’on peut comprendre d’où le manga puise sa richesse et sa force de narration. Pas des Anglais, ni des Francais, ni des Américains (même s’ils ont ouvert les artistes japonais à d’autres formes de narration). Mais de l’histoire artistiques du Japon qui va au delà des estampes (qui elles-mêmes comportaient des phylactères).
J’ai relevé en dix minutes (pas plus de temps) : le livre imprimé à dimension commerciale au début de l’époque Edo (1600 – 1870) avec une place toujours croissante de l’illustration et même du texte dans les illustrations ; les emakis qui sont des rouleaux illustrés pouvant mesurer jusqu’à 25 mètres Les textes et les images se succèdent et parfois des dialogues peuvent s’inviter dans les illustrations. On retrouve dans celles-ci des caractéristiques (notamment le mouvement) que l’on retrouvera dans le manga.
Si on compare les mangas aux livres illustrés de l’époque Edo, on retrouve certaines thématiques communes :
- le fantastique avec ses monstres improbables et des guerriers pour les combattre
- Les compositions dynamiques qui font la part belle au mouvement.
- la monochromie qui met en valeur le dessin. Quand il pleut, il pleut. On en est même mouillé (et du coup on se dit que les maîtres graveurs étaient vraiment exceptionnels).
Malheureusement, nous n’avions qu’un quart d’heure pour admirer la richesse de cette exposition qui nous aurait tellement permis de mieux comprendre la première
Dernières remarques
L’affiche est due à un mangaka français et cela aurait pu être mis en avant. Les Français ont de plus en plus de succès au Japon. Et les Japonais ont ouvert des écoles de mangaka en France. Ce n’est pas sans raison. La France est la deuxième nation du manga.
Le catalogue est remarquable. Il complète avantageusement l’expo. Les textes sont bien écrits et très intéressants. On y apprend de très nombreuses choses Et il reprend la totalité des trois expos consacrées au thème. Du coup, c‘est beaucoup plus logique.
Ultime regret. Si l’expo Manga tout un art dure jusqu’au 9 mars, celle Avant les mangas s’arrête le 26 janvier. Impossible d’avoir une séance de rattrapage quand on n’habite pas Paris
C’est donc un peu déçues que nous avons quitté le musée Guimet. Nous avons retrouvé le Nom et nous avons traversé la Seine au pont Bir Hakeim en jouant les touristes devant la tour Eiffel et les anneaux olympiques. Direction : la Maison de la culture du Japon. Je vous raconterai tout ça un peu plus tard.
J’ajouterai des photos sur la dernière partie de l’expo un peu plus tard. A cause de la panne de mon ordinateur principal, j’ai quelques difficultés pour les récupérer. Pour ceux qui souhaiterait voir cette expo, je conseille fortement de réserver. C’est blindé. Et malgré toutes les critiques que j’ai pu faire, elle vaut largement la peine de la visite.
Spoiler alert : c’était magique









Merci pour ce compte-rendu ! Du coup je regrette moins de n’avoir pu y aller. Empotée comme je suis, j’avais pensé à réserver le resto coréen qui se trouve dans le bâtiment, mais pas les billets pour la visite. Bien sûr c’était complet, quelle andouille.
J’aurais dû faire comme toi pour le restaurant. Mais j’envisage de passer une journée entière dans ce musée. JE me ferai le restau à l’occasion 🙂
Merci pour cette visite!