Macou
Ce n’est pas parce que nous sommes rentrés que je vais vous faire grâce de mes racontars guadeloupéens… alors, ce jour là…
Tiens, il pleut. L’eau résonne sur le toit en tôle. Cela fait parfois un concert assourdissant. L’averse s’arrête aussi soudainement qu’elle a commencé et le bruit de la pluie est remplacé par celui des grenouilles. Il n’est pas tout à fait 9 heures du soir, les filles sont couchées, le Nôm regarde une émission sur le tour de la Guadeloupe. Il sortira sans doute plus tard, il a mis chemise et pantalon. Et je suis enfin au calme après une journée longue et fatigante mais assez géniale.
Lors du déjeuner de samedi dernier, ma belle-mère a pris langue avec des amis pour une sortie en bateau et une visite de l’îlet Macou. Le départ était prévu ce matin à 9 heures à Vieux-Bourg, un petit village dans la mangrove. Mais comme nous devions également déjeuner, ma belle-mère s’est levée au pipirit chantant, c’est-à-dire à l’aube, pour préparer ce que nous allions manger. Ce qui a légèrement écourté ma nuit. Mais je ne peux pas lui en vouloir, c’est si bon ce qu’elle cuisine (sauf le riz qui est souvent fadasse)…
Un peu plus tard, Léone est venue dans mon lit et s’est aussitôt rendormie. A 7 h 20, j’ai essayé de la lever : « Je suis encore fatiguée maman… » m’a-t-elle dit en me tournant le dos. Et de fait, elle a continué à roupiller. Je me suis quand même levée, j’ai réveillé ses sœurs, préparé les petits-déjeuners. Elle a alors condescendu à nous rejoindre.
Quand l’heure du départ a sonné, j’étais prête, les filles aussi, mais nous étions bien les seules. Le Nôm farfouillait je ne sais quoi, ma belle-mère avait encore un coup de balai à donner. Quant à mon beau-père, il avait carrément disparu alors qu’il devait emmener le Nôm, la voiture, entre les filles, ma belle-mère, la petite nièce, les victuailles, les serviettes de bain, les palmes, etc. était pleine jusqu’à la gueule.
Bon, le beau-père n’arrivant toujours pas, nous avons trouvé une petite place supplémentaire pour caser le Nôm et j’ai espéré que l’on ne croise pas quelque pandore sur la route. Dieu merci, il n’y en eut aucun. Nous sommes arrivés chez les amis de ma belle-mère et la voiture s’est vidée de moitié : le repas de midi, ma belle-mère, la nièce et Garance qui a voulu aller « dans l’autre voiture » pour aller jusqu’au port.
Une fois là-bas, un peu en retard, nous avons dû attendre l’homme au bateau, une barque en fait qui ne pouvait nous contenir tous. Le pêcheur a dû trouver un confrère qui veuille bien nous faire faire la traversée. Pendant ce temps, nous avons acheté du poisson. La poissonnière était installée sur le port et vendait la pêche de son mari. Devant nous, une femme accompagnée de ses enfants faisait la moue, jouait les difficiles : non, celui-ci est trop gros, je n’aime pas celui-là, alors que la vendeuse lui avait expliqué qu’elle vendait 2 kilos de poissons par personne en panachant lesdits poissons pour ne pas se retrouver, très vite, avec les plus petits qui auraient trouvé difficilement acheteur.
La précieuse partie, la poissonnière nous prit tous à témoin de sa patience. Et l’assistance d’acquiescer. Le Nôm a donc acheté 2 kilos de poissons qui iront rejoindre dans le congélateur les vivaneaux acquis à Port-Louis. Ils ne savent pas encore qu’avant d’être dégusté, ils vont faire un long voyage jusqu’à Paris. Nous faisons cela à chaque fois. Nous congelons le poisson, juste avant le départ, nous le mettons dans la glacière. Il arrive à destination, toujours congelé ayant voyagé en soute.
Pour l’heure, on ne peut pas les emmener en excursion. Un parent nous les gardera dans son frigidaire. Nous embarquons enfin. La traversée est rapide et sans encombre : il ne pleut pas et le vent n’est pas trop fort, donc la barque pas remuante. Nous traversons un peu de mangrove et nous nous approchons de l’îlet Macou, but de notre expédition.
Nous y sommes accueillis par un ballet de bernard-l’hermite riquiquis, qu’on appelle ici des soldats. Ils ont endossé toute sorte d’uniformes, certaines coquilles fleurtant avec le rose tandis que d’autres arborent un vert magnifique… Nous entamons notre traversée de l’îlet qui doit durer, Oh ! au moins dix minutes. Et encore, en flânant et en faisant un arrêt prière dans la petite chapelle construite là en 1989.
L’homme au bateau ouvre les grilles du chœur, et commence à nettoyer. Ma belle-mère empoigne un balai, c’est une manie ! Je les laisse à leur ménage pour me balader autour de la chapelle. Nous apercevons quantité de coquillages différents, tous très jolis. Puis Le Nôm nous emmène à l’endroit de la baignade. Il y a là une table pour pique-niquer ou nous posons nos affaires. J’enfile palmes, masque et tuba et file explorer l’univers qui nous entoure. J’emmène avec moi Garance et Lou, elles aussi munies de leur attirail de parfaite exploratrice sous-marine. Nous repérons quantité de coquilles de palourde, un gros bernard-l’hermite qui a squatté la coquille d’un jeune lambi. Les filles sont impressionnées et ne reconnaissent même pas la petite bête peureuse qui se rencogne dans sa coquille. Il faut dire que les masques ayant tendance à grossir ce que l’on voit, les pinces de l’animal paraissent bien grandes.
Plus loin nous apercevons une superbe étoile des mers. Elle est jaune avec des dessins rouges. Je regrette de ne pas avoir d’appareil photo pouvant aller sous l’eau. Nous en observons une deuxième, vraisemblablement de la même espèce, mais dont le dessin est différent, ainsi que l’équilibre des jaunes et rouges. En tout, nous en admirerons une bonne dizaine, toutes différentes. Les filles sont super contentes et Garance n’en peut plus de joie quand elle me montre un bel oursin blanc. Depuis que je lui en ai fait toucher un, elle adore les voir. C’est presque devenu son animal fétiche.
Mais il faut repartir. Nous sortons de l’eau, plions bagage et rejoignons les autres qui, après s’être baignés, comme nous sont retournés à la chapelle, derrière laquelle nous nous changeons. Je ne sais quoi faire des maillots mouillés, je n’ai pas prévu de sachet pour les transporter. Nous les mettons dans le filet des palmes de Garance qui est déjà pourtant bien plein. Et nous reprenons le chemin inverse.
L’îlet est magnifique. De la mangrove, du sable au milieu, quelques cocotiers, des crabes en veux-tu en voilà, des soldats, évidemment… Une vraie île pour une robinsonade pas trop longue… D’autant que, par gros temps, les terres doivent être entièrement submergées.
Nous remontons à bord de notre embarcation pour retourner à Vieux-Bourg. Et de là, nous repartons chez les amis de ma belle-mère pour déjeuner. Beau menu. En entrée, le bébélé préparé par ma belle-mère. C’est un plat typiquement guadeloupéen, vous n’en trouverez nul par ailleurs. Une soupe fourre-tout délicieuse, avec entre autres : des bananes, des fruits à pain, des dombrés (boules de pâte), de la viande cochon (très souvent de la queue), des tripes. Mais à chaque cuisinière une recette différente. Il n’y a pas deux bébélés identiques en Guadeloupe. Un seul point commun, c’est vraiment délicieux. J’en ai repris deux fois.
Ensuite, nous avons eu droit à un colombo de poisson, de la raie. Ce n’était pas extra. La raie, j’aime bien, mais le colombo la fait trop cuire et je trouve que ça ne lui va pas au teint. Je ne suis de toute façon pas fan de colombo de poisson en général. Il y a en Guadeloupe de bien meilleure recette pour accommoder cet animal.
Ensuite, salade de fruit, gâteau… Le problème, c’est qu’il fait tellement chaud, que l’on boit beaucoup. On a l’estomac rempli d’eau. Alors faire honneur à un tel repas devient difficile… Les enfants en tout cas n’y arriveront pas. On les enverra bien vite jouer dehors ou regarder la télé. C’est vrai que c’est l’heure des séries américaines dont toutes les Guadeloupéennes raffolent : Amour, Gloire et Beauté, Les Feux de l’amour, etc. Les filles ont pris l’habitude de les regarder avec leurs tantes et leur grand-mère. Année après année, les personnages sont immuables.
Les hommes eux ont quitté la terrasse pour se mettre sous l’auvent. Quand je les y rejoins, je comprends pourquoi, c’est l’endroit le plus frais avec un petit courant d’air des plus agréables. Mais je m’ennuie ferme. Ils parlent de trucs, en créole, qui ne m’intéressent pas plus que ça. J’écoute d’une oreille distraite. Je finis par me lever pour aller dans la maison. Les femmes sont en train de faire du rangement. A croire que poser son cul sur une chaise, c’est déchoir. Moi, j’opte pour la déchéance et me plante avec les plus jeunes devant la télé pour regarder Urgence.
Ayant eu mon comptant d’hémoglobine et de suspens, je ne tiens plus dans la maison, décidément trop chaude et repars sous l’auvent. Là, visiblement, la conversation a dévié vers le football. Une ancienne gloire locale s’est jointe à l’équipe qui devise gentiment. J’ai envie de dormir et en plus je m’ennuie. Je propose de ramener les filles à la maison, de les coucher pour la sieste et de revenir plus tard chercher le reste de la famille. Mais ça n’a pas l’air d’agréer le Nôm. Je prends mon mal en patience quand j’entends mon mari brancher son père sur ses bœufs et lui proposer d’aller les atteler pour nous emmener en promenade. En voilà une idée qu’elle est bonne, renchéris-je. Les filles en meurent d’envie depuis trop longtemps. Le Nôm me regarde et me sourit. Il n’a pas du tout l’habitude que je comprenne le créole. Il me demande de quoi il est question.
– Ben de la charrette de ton père.
– Mais non, on ne parle pas de ça, répond-il en riant.
Mais je sais bien que j’ai raison. D’ailleurs le père se fait un peu tirer l’oreille. Puis il finit par se lever, enfourcher sa mobylette et partir. Nous le rejoignons un peu plus tard. Je n’ai pas dit aux filles pourquoi nous partions ni où. Elles ont bien reconnu « le bois » (c’est comme cela que l’on appelle l’endroit où il a ses animaux et ses outils pour travailler ses terres) de leur grand-père. Mais ne se doutent de rien. Pourtant, l’un des bœufs (en fait des taureaux, mais en créole, tout est » bèf « ) est déjà près de la charrette. Quand papy amène le second, je me tourne vers elles et je leur demande si elles ont compris ce que nous allions faire. Elles me regardent avec des yeux ronds comme des billes et d’un coup, un lueur dans le regard de Lou : « On va faire une tour de charrette. » Les deux autres continuent de me fixer puis comprennent que Lou a trouvé. Et les trois entament alors une danse de saint-Guy avec quelques hurlements de joie qui ont l’heure d’énerver le taureau plutôt qu’autre chose. Je leur ordonne de se taire ce qu’elles font avec difficulté tant elles sont excitées.
Ce n’est pas une chose simple que de mettre sous le joug une paire de taureaux de cette taille. Je m’en rends compte en regardant faire les hommes. Ils sont trois à essayer, le Nôm, son père, et l’ami de la famille, tous trois des habitués pourtant. Le quatrième, l’ancien footballeur, a visiblement une trouille bleue de ces animaux et s’en tient bien éloigné. Comme je le comprends… Quand enfin tout est prêt, nous grimpons dans la charrette. On me fait asseoir devant, à côté du chauffeur, honneur aux dames. Les filles sont assises par terre. Sur une bâche et un matelas en mousse que l’on a mis là pour elle. C’est que la charrette sert à transporter essentiellement du matériel ou des récoltes, mon beau-père n’ayant ni permis de conduire ni tracteur et son plancher de bois n’est pas vraiment propre.
Le Nôm et les deux autres hommes sont debout derrière. Je crois que j’aurais préféré être avec eux. C’est que j’ai les genoux fouettés par la queue du bœuf juste devant moi et la cuisse par le fouet du beau-père. Je me marre et fais une réflexion gentille (ça ne m’a pas fait mal). Le beau-père qui ne s’était rendu compte de rien est tout gêné et fait dorénavant attention, quand il assène un coup sur la croupe de ses animaux, à la fin de son geste.
Nous passons dans l’ancienne plaine à canne qu’il y a entre les Abymes et Morne-à-l’eau (pour ceux qui connaissent). C’est dans ce coin que nous faisons construire notre maison. C’est magnifique. De grandes prairies bordées par une forêt d’un côté et par la mangrove de l’autre. J’adore cet endroit. Il a un charme et un mystère… Une grande douceur aussi. Comme il a plu beaucoup ces temps-ci, les terres sont gorgées d’eau. Les animaux pataugent et s’enfoncent parfois, pour mieux s’arracher à la boue. Ils ont une puissance extraordinaire. Nous passons au milieu des manguiers, des mangles, des mares pleines de nénuphars. Le Nôm a pris l’appareil photo numérique et prend quelques clichés. Moi, j’ai mon argentique, et j’en fais autant. Je me mets debout pour mieux voir ce qui m’entoure. Mais rester sur ces deux pieds sur une telle carriole, c’est du sport de haut niveau. Heureusement, mes années d’équitation me sont utiles car elles me permettent d’accompagner le mouvement et de ne pas tomber.
Les filles sont ravies, elles chantent, elles regardent le paysage. J’ai cédé ma place à Lou. Qui regarde avec horreur la queue du bœuf devant elle se lever. Manifestement, il va chier. Et c’est ce qu’il fait. Elle enlève prestement ses jambes car elle a peur de prendre des éclaboussures, ce qui fait beaucoup rigoler ses petites sœurs. Caca prout, ça marche toujours chez la jeune classe.
Nous rentrons enfin, moi je n’en peux plus de fatigue. Je n’ai qu’une hâte, prendre la voiture et rentrer. Mais bien sûr, il faut détacher les animaux, les rendre à la prairie. Et puis les filles veulent accompagner papy pour nourrir les cochons, et puis elles veulent l’accompagner dans son potager. Le Nôm, lui, il disparaît purement et simplement. Le soleil décline et la prairie s’embrase de cette lumière d’or qui apparaît toujours à cette heure-là. Je prends quelques photos, finis ma pellicule et m’écroule. Lou, entre temps, a repéré son père. Je lui demande de lui porter un message : « Soit il rentre maintenant avec moi, soit il rentrera plus tard sur la mobylette de son père ». Message délivré et reçu puisqu’il apparaît derrière sa fille.
Sitôt à la maison, j’envoie les mousmés à la douche. Après une journée pareille, inutile de décrire l’état des vêtements… ni du reste. Manger, dodo. Je prends enfin ma douche. Le Nôm est de sortie. Et je suis là, au calme, enfin.


