L’express de 14 h 30
Quand on se balade en Grande terre, parmi les immenses champs de canne à sucre, on peut remarquer de nombreuses lignes de chemin de fer. Désaffectées. Elles servaient à transporter la canne des champs alentour jusqu’à l’immense usine de Beauport, sur la commune de Port-Louis. Il y a quelques années, l’idée a germé de les remettre en état et de créer un petit train qui emmènerait les gens au milieu des cannes.
Et l’idée a fait son chemin. Le site de Beauport est en train d’être entièrement restauré. Beaucoup a déjà été fait, mais il y a des années et des années de travaux. Le but est de faire de cette ancienne usine un centre de culture scientifique, technique et industriel. Vaste programme. Du tourisme industriel en quelque sorte mais agricole aussi.
Quelques kilomètres de voies ferrées ont été également restaurés, des jeunes ont été formés par la SNCF et le petit train circule, à nouveau, enfin. Pour le moment la balade est plus anecdotique qu’autre chose. Mais nous l’avons promise aux enfants. Alors, en avant marche, tchou, tchou…
Quand nous arrivons à Beauport, nous ne pouvons que remarquer l’immense tâche déjà accomplie. L’usine était une des plus importantes unités sucrières de l’île, une des plus anciennes aussi. Elles étaient six ou sept autrefois, il n’en reste que deux en fonctionnement, Gardel, près du Moule. L’autre est à Grande anse, sur Marie-Galante… Pendant plus d’un siècle, des charrettes, puis des camions, puis des trains entiers ont apporté ici la canne venant de tout le Nord Grande-Terre pour qu’elle y soit traitée et transformée en sucre. Pendant les trois ou quatre mois que durait une campagne sucrière, l’usine fonctionnait jour et nuit car, une fois coupée, la canne perd très vite de sa teneur en sucre.
L’endroit devait être formidable. Une fierté pour ses propriétaires, en témoignent encore les palmiers royaux qui ornent l’orgueilleuse allée menant jusqu’à l’usine. Beaucoup ont été décimés par les cyclones et le temps, mais l’allée sera restaurée, elle aussi. Une fierté aussi pour les gens qui y ont travaillé. Pour preuve, la quantité de témoignages, chargés d’émotion, des anciens ouvriers recueillis pour le nouveau site. Il y avait là un vrai patrimoine, une culture, un savoir-faire, une fierté. Mais aussi une réalité pas toujours rose.
L’immense bâtisse, désertée il y a quelques années, semble un navire en perdition, blessé à mort. Ce n’est plus qu’une immense carcasse rouillée. Autour, pourtant, nous sommes loin de l’abandon que j’avais pu constater, il y a quatre ou cinq ans, quand j’y étais venue la première fois avec le Nôm. Des capitaux de la région et de l’Europe sont en train de lui donner une deuxième vie.
L’orgueilleuse grille d’entrée a été remise en état, elle permet d’accéder à une petite case qui abrite l’accueil et la billetterie. Là, une jeune fille vous explique que pour 24 euros par famille, vous pouvez prendre le train, visiter l’usine, entrer dans les pavillons. Bref, vous en avez pour trois bonnes heures de découvertes. Eh bien, cette jeune femme n’a pas dû faire le tour du propriétaire. Pour tout voir, tout comprendre, tout écouter, c’est une journée qu’il nous aurait fallu.
Enfin, elle nous donne des audioguides, ces petits appareils portatifs qui permettent, à des points donnés, d’écouter des commentaires sur ce que nous voyons. C’est à la fois plus impersonnels qu’un vrai guide et à la fois beaucoup plus vivant. Car ici, on a eu la bonne idée, pour chaque point abordé, d’y inclure le témoignage en créole doublé en français d’un homme ou d’une femme ayant travaillé à Beauport. C’est fantastiquement émouvant et passionnant.
Le prochain express régional, baptisé sobrement Flèche Kan est à 14 h 30, nous avons juste le temps de rejoindre la station. Nous passons devant un immense bâtiment où sont exposées les anciennes locomotives restaurées, repeintes dans des couleurs pimpantes. Derrière, des plates-formes sur lesquelles sont amarrés d’énormes paniers de métal, là où l’on mettait la canne.
Nous grimpons dans le train. Il y a foule. Nous sommes au mois d’août, la majorité des Guadeloupéens sont en vacances et en profitent pour découvrir leur île. Il y a aussi quelques touristes et une équipe de tournage pour un documentaire commandé par RFO. Les billets des voyageurs dûment contrôlés, le convoi s’ébranle. Pour certains, c’est une première : ils n’ont jamais pris le train auparavant.
La balade dure une cinquantaine de minutes. A peine parti, le convoi s’arrête devant une route. Un des machinistes descend avec un drapeau rouge, c’est notre garde-barrière, il bloque la circulation pendant que le train traverse. Celui-ci s’arrête une fois l’obstacle franchi sous l’œil amusé des automobilistes pour que l’homme au chiffon rouge puisse remonter. Des informations sur le paysage, sur la canne, sur les hommes qui y travaillent, sur les travaux de réhabilitation effectués sont données.
Un hommage est rendu à Nabajoth, éphémère mais très aimé maire des Abymes, la plus grosse ville de Guadeloupe car il mourut quelques mois après son élection. Il avait prédit la restauration de Beauport et de son train et travaillé à la rénovation des ouvrages d’art tels que les ponts qui l’ont ensuite permis. Les voyageurs locaux opinent du chef, tout le monde semble se recueillir l’espace de quelques secondes.
Nous arrivons à une gare. On nous invite à descendre quelques minutes. Le temps d’acheter, comme tout le monde, du jus de canne (j’adore) fraîchement pressé et quelques gâteaux pour les enfants. La locomotive est détachée, fait le tour de la gare et se remet en position de l’autre coté du train… Nous refaisons le trajet en sens inverse, de nouvelles informations nous sont données. Moi je regarde les paysages et je regrette de ne pas faire cette promenade avant la saison de la coupe, quand la canne est haute, et qu’on la voit onduler dans cette immense plaine Gaschet. C’est un si beau spectacle. Nous traversons le domaine agricole de l’usine, quelques espaces boisés, dont une petite forêt de mahogany qui avait été plantée uniquement à dessin de produire du bois pour les traverses du train…
De retour à Beauport, nous entamons la visite du site, audiotel à l’oreille. D’abord, le dédale de la canne, au centre duquel sont exposés les différents type de cannes existant dans le monde, leurs propriétés, leurs hybridations. Une trentaine de variété sont ainsi répertoriées dans cet arboretum passionnant et très bien fait.
Les filles, elles, souhaiteraient bien en manger, de la canne. Il faut dire que mâchouiller un morceau de la tige, en sucer tout le jus et en recracher les fibres est un plaisir dont elles ne se lassent pas. Plus loin, nous découvrons une petite serre dans laquelle sont présentés des vitro plants. Sur des panneaux, on découvre le délicat processus d’hybridation. Pendant très longtemps, les scientifiques ont pensé que cela n’était pas possible, et puis, un jour, ils ont découvert que la canne fleurissait… Cela leur a ouvert de nouveaux horizons…
Nous visitons l’usine, ou ce qu’il en reste. Sur chaque point, l’audiotel nous renseigne, sur l’histoire d’abord, avec les témoignages des anciens ouvriers. Sur la situation de la canne dans le monde ensuite, avec des données économiques et agricoles vraiment passionnantes. Mais nous n’avons hélas pas le temps de tout écouter. Je me souviens particulièrement d’un ancien conducteur de locomotive qui racontait son métier et ses dangers, le nombre d’accidents qu’il avait eu, la façon dont fonctionnait sa machine. Je me rappelle notamment qu’il utilisait du sable de plage qu’il versait sur les roues de sa locomotive pour l’empêcher de glisser et lui permettre de tirer ses lourds wagons. Quand il n’avait plus de sable, il dételait et retournait à l’usine en chercher, sinon… c’était impossible de tirer quoi que ce soit, surtout par temps de pluie.
Et puis il racontait les sales blagues que les gamins des alentours lui faisaient, en jouant avec les aiguillages, en les bloquants avec de grosses pierres. Il racontait qu’il avait déraillé une fois à cause de cela.
Pendant tout le temps de la récolte, les machinistes conduisaient leur train du lever du jour au coucher du soleil et même parfois la nuit. Ils étaient payés à la tonne transportée. Plus ils faisaient de rotation et plus la quinzaine était importante. Et plus les accidents survenaient… Un monument est d’ailleurs dédié à tous ceux qui ont perdu la vie dans le transport de l’or vert guadeloupéen.
Autre temps fort de la visite, car chargé d’histoire, le moulin. Avant la mécanisation, les moulins, actionnés par des mulets ou des ânes qui tournaient en permanence, servaient à broyer les cannes. Ils étaient alimentés par des esclaves. Les accidents n’étaient pas rares. Un moment d’inattention ou de fatigue, et la main puis le bras étaient happés et broyés. Pas d’autres moyens, pour sauver la vie de l’esclave, que de lui couper alors le bras. On raconte encore que certains eurent la force et le courage de s’amputer eux-mêmes pour sauver leur vie. On rapporte qu’un des premiers héros de la révolte des esclaves d’Haïti, Macandal, s’était ainsi coupé le bras et avait survécu à sa blessure avant de s’enfuir et de fomenter des actes de révolte.
Lors de la grande révolte des esclaves qui aboutit à l’indépendance de l’île, quelques années plus tard, de nombreux géreurs de plantation et de propriétaires terriens ont été jetés dans ces moulins, certains esclaves s’abreuvant du mélange de sang et de canne ainsi produit. La révolution fut sanglante, à l’aune de ce qu’avaient vécu les esclaves. Ils étaient si maltraités qu’au moment de la révolte, il n’y avait quasiment pas de créoles, natifs de l’île. La majorité étaient des primo arrivants, bossales d’Afrique. L’esclavage durait pourtant déjà depuis plus de deux siècles. Les mères préféraient avorter ou tuer leurs bébés. Elles mourraient elles-mêmes en nombre important sous les sévices ou tuées à la tâche…
Beauport, comme toutes les usines, s’est surtout développée après l’abolition de l’esclavage. L’industrialisation nécessitait de la main d’œuvre certes, mais aussi des acheteurs. Et si le salaire était de misère, il permettait toutefois quelques achats et surtout beaucoup de dettes auprès de l’habitation. Schéma classique qui ne changeait pas réellement les conditions de vie.
L’intérieur du moulin, sa meule, n’a pas été conservé. Elle a été remplacée par un escalier qui mène au sommet. Léone y a croisé trois araignées qui l’ont quelque peu refroidie dans son ascension. Mais une fois là-haut, le coup d’œil est magnifique, la mer d’un côté, les champs de canne de l’autre, la petite forêt de Mahogany, les palmiers royaux, les flamboyants en fleurs… et puis les ruines des maisons, celles du régisseur, grande case en bois, qui a dû être très belle et dont il ne reste que l’ossature, mais sera entièrement restaurée…
Dans Visiokan, bâtiment à air conditionné, on s’est soudainement trouvé très… bien. Il faisait si chaud et lourd dehors que là, d’un coup, on respire. Alors, pour y rester le plus longtemps possible on regarde autour de nous : le lexique du sucre qui explique, étape par étape, sa fabrication, le livre sonore où l’on peut réécouter le témoignage des hommes et des femmes qui ont fait l’usine tout en regardant leur (beaux) portraits. Je m’attarde aussi sur la maquette du site industriel et l’espace dédié aux fondateurs du site : des vitrines où sont exposés les objets qui faisaient leur vie : vaisselle, vêtement, meubles… C’est beau, d’une élégance surannée, bien loin de la réalité. En Guadeloupe, il n’y a guère d’alternative à la canne. Pour le sucre et le rhum, ce sont 14 000 ha qui sont cultivés. Si elle disparaît, comme s’ingénit à le provoquer l’OMC qui conteste les mesures de protection de l’Europe, on se retrouverait avec des terrains en friche, des parcelles érodées, un mitage immobilier, bref la ruine de l’île.
En plus, la culture de la canne comporte des avantages non négligeables : la bagasse (la tige de la canne qui reste une fois pressée) est une énergie renouvelable qui permet d’économiser le charbon et peut produire de l’électricité. Il y a d’autres débouchés comme le méthanol, le jus de canne, et d’autres voies qui vont nécessiter encor quelques années de recherches. Si on lui donne un peu de temps, la canne continuera de régner sur le territoire… pour le plus grand bonheur des gens d’ici.
Malgré la température agréable, je zappe le quizz simpliste sur la canne et le sucre et les deux films. J’ai horreur de regarder un documentaire quand je ne le vois pas dès le début… Je ressors dans la chaleur de la journée finissante, il n’est pas loin d’être 5 heures, la fermeture. Je rameute ma petite troupe et nous nous dirigeons vers la boutique des souvenirs, sans aucun intérêt (tout ce qu’on y trouve, on peut le trouver ailleurs pour moins cher), puis vers le bar. Garance et Lou demande un Zordinaire, une limonade à base d’anis très répandue ici et dont le vrai nom est : Ordinaire. Lou préfère manger une glace. Quant au Nom et moi, nous choisissons une bière locale ambrée, la Gwada. Et la surprise est heureuse, c’est une très bonne bière.
Nous nous installons sur la terrasse, dans des meubles en bois magnifique. J’imagine bien la terrasse de cette future maison avec ce genre de fauteuil. L’heure passe, la chaleur semble se dissoudre un peu. Il fait bon. Mais la visite est terminée, il faut reprendre la voiture et le chemin de la maison.



