Au dessus du volcan

On a vaincu la Soufrière ! Ça nous a pris comme ça, un matin, avec le Nôm, on s’est dit : « Allez, aujourd’hui, on attaque le volcan ! » Non, en fait, ce n’est pas tout à fait cela. C’était une idée du Nôm. Fin juin, avec les filles, je suis partie chez des amis. Ils nous ont emmenées faire une randonnée en montagne et je lui ai raconté comment les filles avaient vécu le truc. Il était un peu jaloux de ne pas avoir été là… Alors quand je lui ai proposé d’aller sur la Basse-Terre pour faire une marche, il a sauté sur l’occasion.

Moi, au départ, j’avais prévu moyen, faire la deuxième et la troisième chute du Carbet par exemple… Mais lui, non, il lui fallait du fort, du costaud. Les chutes du Carbet ? a-t-il dit avec un air de dédain, tchip ! Ce en quoi il a tort et, à mon avis, il ne doit connaître que la seconde, les deux autres sont beaucoup plus difficiles d’accès.

Garance faisait la moue tout de même, mais je lui ai promis que ce serait une montagne facile, pas comme celle de la dernière fois… J’aurais mieux fait de me taire.

Quand on habite aux Abymes, comme nous, pour aller à la Soufrière, il faut traverser la rivière salée pour se rendre sur l’île de Basse-Terre. Avant, on le faisait par le pont de la Gabarre. Maintenant, c’est le pont de l’Alliance, une nouvelle route construite au cœur de la mangrove et que j’aime beaucoup. Tellement plus jolie que les faubourgs de Pointe-à-Pitre et son soi-disant périphérique (la rocade).

Nous arrivons donc sur la Basse-Terre et nous descendons tout schuss vers le sud. Enfin, descendre est un bien grand mot. On monte aussi, beaucoup. Car contrairement à ce que pourrait laisser à penser son nom, la Basse-Terre n’est pas basse, mais au contraire extrêmement montagneuse. Et ma Titine (comprendre ma voiture), monter elle n’aime pas ça. Tout le contraire de moi… Monter, moi, ça ne me dérange pas. Mais descendre me fait souffrir. Mes genoux se vengent de l’exercice en me torturant sauvagement.

Arrivé à Gourbeyre, Titine souffre, mais reste vaillante. Dès que nous empruntons la route de Saint-Claude, c’est la Berezina. Force est de reconnaître que la pente est abrupte à certains endroits, et qu’on a presque l’impression d’être à la verticale. Mais m’obliger, pour pouvoir grimper, de rétrograder en première, c’est faire preuve, pour une voiture, de bien peu de fierté, je trouve…

Tout en encourageant mon auto (oui, je parle à ma voiture et alors), je me demande si j’aurai meilleure allure, quelques heures plus tard, sur les pentes les plus hautes du volcan… En attendant, il faut songer à déjeuner. Il y a quelques années, tous les lieux touristiques étaient hantés par des baraques qui servaient de bons petits plats pour pas très cher. On pouvait y déguster des poulets et poissons grillés, des colombos, et ce qu’on voulait de boissons fraîches… Mais les autorités ont décidé que ce n’était plus compatible avec la nature et l’écologie du lieu. Les cabanes et restaurants de fortune ont fait place nette. C’est beaucoup plus joli, mais c’est tout de même dommage. Et quelque part moins guadeloupéen…

Mon mari, comme d’habitude ne me croit pas, cela fait bien plus longtemps que moi qu’il n’est pas venu sur ces lieux. Il me fait monter jusqu’aux Bains jaunes pour constater, de visu, qu’il n’y a aucun lolo pour déjeuner. Nous redescendons donc dans une Titine, tout heureuse et à nouveau vaillante, à la recherche d’un restaurant. Que nous trouverons à la sortie de Saint-Claude. Bon repas, copieux, pas très créole puisque c’est du poulet tandoori, mais on ne va pas faire la fine bouche. On se régale quand même.

A la table voisine s’installe un jeune couple. Je les entends parler catalan, je me marre et, incidemment, entame la conversation avec eux. Ils sont de Gérone, ma mère vit à Tarragone, on est voisin. Ils trouvent la Guadeloupe très belle, mais compliquée et très chère. Il faut dire que les prix en Espagne sont vraiment bas comparés à la France… Je leur donne quelques conseils et nous nous séparons.

Nous arrivons à la Savane à mulet, le parking. Ce coup-ci, plus d’échappatoire, il faut monter à l’assaut de la montagne. Nous chaussons nos chaussures de marche. Le Nôm lui met une de mes veilles paires de sandales, des Birkenstock, solides, que j’ai emmenées faire tout et n’importe quoi, des torrents des Cévennes au marches dans les traces, mais qui ont fait leur temps et qui ne me semblent plus très appropriées. Lui, appelait ça mes 4 x 4… Je lui demande s’il est sûr de ce qu’il fait, mais à son regard, je n’insiste pas. Je lui lis quand même le premier conseil du guide : munissez-vous de bonnes chaussures fermées (baskets, pataugas). Pas de sandales, de nus pieds, ni d’espadrilles).

Nous nous lançons. Ça commence très fort, très abrupt, avec beaucoup de roches et de cailloux, mais aussi avec des plantes magnifiques. La végétation de la Soufrière est remarquable à bien des points de vue. D’abord parce que c’est un volcan en activité et dont s’échappe régulièrement des émanations toxiques. Le vent souvent violent balaie le sol toute l’année. Il tombe 10 à 12 mètres d’eau par an, ce qui en fait l’endroit le plus arrosé su monde.

Et puis ici, en hauteur, la température est nettement plus fraîche que plus bas. Elle avoisine les 19 °C. Rien de catastrophique pour nous, franchement frais pour les locaux. D’autant que certains font la grimpette avant l’aube pour admirer le lever de soleil de là-haut… Ce qui doit être magnifique, mais que je déconseille fortement d’entreprendre sans guide. La végétation cache des gouffres et des fissures et il ne faut pas prendre le risque de quitter le sentier balisé.

Bref, tout en grimpant, nous admirons des violettes discrètes, dite violette des hauts (eh oui, sur la Soufrière, il y a des violettes), des ananas montagne rouge ou orange. Il y a aussi quantité de mousses, de lichen, de fougères, et ce dans toutes les gammes de vert. Ceux qui ont une passion pour cette couleur trouveront ici leur paradis.

Pour le moment, les filles grimpent bien. Au bout de vingt minutes de grimpette assez sévère, nous arrivons sur un faux plat, la marche se fait plus facile. Les filles courent devant et l’on a du mal à les freiner dans la soif de découverte. Mais elles risquent de se tordre les chevilles. Nous arrivons près de deux énormes pierres qui ne formaient, dit la légende, qu’une seule et même roche coupée en deux par des projections du volcan lors d’une grosse éruption. Impressionnant. Nous sommes au col de l’Echelle.

Un panneau nous indique que nous avons une demi-heure de marche devant nous avant l’arrivée. Ça m’étonne un peu, le guide, que j’ai bien sûr oublié dans la voiture, indiquait deux heures trente de marche. Même si je n’ai pas de montre, je sais bien que nous n’avons pas marché autant. Nous continuons et nous entamons le tour du dôme avant d’attaquer la dernière grimpette.

La balade est passionnante, nous sommes parfois dans les nuages, à ne pas voir à 2 mètres devant nous, parfois sous la pluie, parfois dans le soleil. Le Nôm trouve une framboise sauvage. Nous n’avons pas le droit d’y toucher puisque nous sommes au cœur du parc national mais lui ne s’encombre pas de ces considérations. Il la cueille et la fait goûter à ses filles, fier de sa trouvaille. Mais elle n’est pas très mûre. Les suivantes seront meilleures et Léone n’aura pas besoin de son père pour les découvrir bien cachées sous leur feuille.

Il y a aussi de très jolies baies bleues que personne ne s’essaiera à goûter. Une couleur comme ça, ce n’est pas très catholique… Je m’arrête à presque chaque fleur nouvelle pour prendre des photos, je photographie les filles en pleine action. Léone est incroyable. Elle n’a pas encore 4 ans, mais a bon pied bon œil. Et le cœur vaillant. Elle adore ce qu’elle voit et ce qu’elle fait. Garance galope devant avec Lou. Elle est encore pleine d’énergie et s’amuse comme une folle. Les trois se disputent pour passer en tête. Léone engueule même son père quand celui-ci veut passer devant.

Il pleut à nouveau, le terrain est glissant. Il y a les premières chutes, les premières râleries, les premières bouderies… Nous arrivons enfin au pied du dôme. Léone n’en peut plus et la grimpette semble vraiment ardue. En plus, une des sandales du Nôm a cédé. Je l’avais bien dit…

Je lui propose d’attendre là avec Léone le temps que j’emmène Lou et Garance. Il est d’accord. D’autant qu’il ne faut pas non plus traîner si nous voulons rejoindre la voiture avant la nuit. Se retrouver à la fois dans les nuages et dans la nuit à la Soufrière, ce n’est pas vraiment un truc à souhaiter…

Garance en a ras le bol. En même temps, elle n’a pas demandé à rester avec son père. Elle est comme ça, elle en veut. Elle ne cède rien. Nous grimpons de roche en roche. Je l’aide dans les passages difficiles. Nous croisons des adultes qui regardent Lou et Garance et leur disent qu’elles sont vraiment courageuses. Je ris et leur dis que ce n’est rien en comparaison à la dernière qui est restée un peu en arrière avec son père… Nous arrivons enfin en haut, nous passons devant le gîte des promeneurs qui ne donne absolument pas envie d’y entrer. C’est noir et vert d’humidité, tout suinte. Beurk… En même temps, si on se trouve dans une tempête de vent comme il y en a régulièrement par ici, on doit être bien content de pouvoir s’y abriter…

Un peu plus loin, un peu plus haut, nous arrivons au point culminant, 1 467 mètres. La savane à mulet étant à 1 142 mètres, la grimpette n’est en rien extraordinaire. Mais en fait, il y a deux passages qui grimpent presque à pic, le reste est en terrain quasi plat. Nous descendons un peu vers un ancien cratère. Le paysage n’est pas désolé. Il est au contraire extrêmement vert et luxuriant… Quand les nuages se déchirent, c’est magnifique. Nous nous approchons du gouffre, d’où sort de la fumée très dense. C’est du souffre. Ça pue l’œuf pourri. Evidemment, la partie la plus active est interdite à la visite, à cause des émanations beaucoup trop toxiques. La Soufrière est une gigantesque bouilloire. Arrosée d’eau en permanence par le dessus, constamment réchauffée par le dessous, c’est une machine à produire de la vapeur.

La pluie s’infiltre dans la montagne. Elle est réchauffée quand elle s’approche du magma. Elle entre en ébullition, dégage une vapeur chargée de gaz, qui remonte vers le sol à travers les fissures nombreuses et réapparaît sous forme de fumerolles. Si la pression et la chaleur augmentent, l’eau jaillit brutalement et entraîne sur son passage roches, poussières, gaz, boues. C’est un pêt gigantesque. En langage plus scientifique, une irruption phréatique.

En 1976, lors de la dernière éruption, quelque 800 000 mètres cubes de matériaux ont été libérés, soit l’équivalent d’une des deux Mamelles. Pas les miennes, non. Dieu merci elle ne sont pas si importantes. Ce sont deux mornes guadeloupéens dont la forme a inspiré le nom. Cette année-là, ce sont plus de 70 000 personnes qui furent évacuées pendant presque six mois.

Depuis le volcan est étroitement surveillé. Car il n’est pas exclu qu’un jour survienne une catastrophe du type de la Montagne Pelée en 1902 ou celle de la Soufrière de Montserrat, en cours depuis une dizaine d’année. A ce propos d’ailleurs, petite digression, j’ai appris en lisant France-Antilles, le journal local, que les Etats-Unis commençaient à mettre dehors les habitants de Montserrat qui s’étaient réfugiés chez eux. Comme l’irruption semble vouloir durer encore longtemps, le gouvernement américain leur supprime peu à peu leurs cartes de réfugiés temporaires et les expulse.

Nous nous reposons un peu, les filles en ont besoin. Mais je ne veux pas traîner trop longtemps, toujours la peur d’être surpris par la nuit. Il n’est pas loin de 17 heures, et il nous reste à peine une heure pour regagner le parking. Alors que nous avons mis plus de deux heures pour y arriver. Nous repartons.

Dans le brouillard, nous ne voyons pas tout de suite que nous passons deux fois au même endroit. Il y a des indices pourtant, comme le fameux gîte, mais j’ai l’impression que c’en est un autre tant tout est différent avec ou sans soleil, avec ou sans nuage. Mais une difficulté du sentier m’alerte enfin, j’ai l’impression de revivre quelque chose… Nous rebroussons alors chemin et commençons la descente, longue et difficile, surtout pour Garance.

Le Nôm qui s’impatientait commençait la montée pour nous rejoindre, sa sandale dans une main, Léone dans l’autre. Nous redescendons ensemble. A la faille Nord, un endroit magnifique, nous voyons deux panneaux. Le premier, qui montre le sentier par lequel nous sommes venus, 1 h 30 de promenade, l’autre, qui pointe un autre chemin et indique Savane à Mulet, O h 30. Là, je comprends tout. Nous avons fait le circuit à l’envers. D’où l’indication erronée sur le temps qu’il nous restait.

La descente durera nettement plus d’une demi-heure car les filles sont vraiment fatiguées. Moi aussi d’ailleurs et je me suis tordu la cheville sur une pierre. En plus, mes chaussures, trop grandes (j’avais les pieds gonflés quand je les ai achetées), m’ont fait des ampoules… La première fois, je mettrai deux paires de chaussettes.
Lou, loin devant, fait la tête et refuse de nous attendre malgré mes injonctions. Elle s’est fait gronder par son père et à 9 ans et demi, elle ne supporte plus cela sans broncher.

Garance a du mal à avancer. Elle fait de plus en plus la tête. Mais elle avance. Léone, va de son père à moi, toujours vaillante. La demi-heure de repos lui a fait le plus grand bien. Le ciel s’est dégagé soudain, nous voyons les villages et la mer, mais toujours pas le parking. Puis nous replongeons dans les nuages. Il se remet à pleuvoir. Et puis, nous entendons des voix, qui parlent, pas très loin. Une trouée dans la brume nous révèle les voitures, enfin.

Nous rejoignons la nôtre. Nous nous changeons et prenons des vêtements secs. Nous donnons à goûter aux filles qui engloutissent les gâteaux. Puis nous montons à bord et partons enfin. Il ne faudra pas plus de cinq minutes de voiture pour que les filles s’endorment une à une. Quand nous traversons Saint-Claude, il fait déjà nuit noire. Il était temps…