A Santa Creus

Santa Creus est un monastère de la route des cisterciens. L’église monastériale fait face à la porte baroque. La façade principale de l’église, couronnées de créneaux, date du 12e siècle. Sa porte est romaine et la grande fenêtre gothique.

Samedi, ma mère ne se sent pas bien du tout. Elle a fait trop d’abus en notre honneur : nourriture, boisson… Elle est épuisée et son cœur bat la chamade. Elle a besoin de se reposer. Nous décidons d’aller en promenade tout seuls, elle pourra ainsi rester tranquille à la maison. Le hic, c’est que le temps que tout le monde se prépare, on part un peu tard. Il est midi bien sonné.

Nous embarquons en voiture, direction Santes Creus, sainte croix en catalan. Vous pensez bien qu’avec un nom pareil, il doit y avoir de l’église à visiter. En fait il s’agit d’un couvent très beau m’a dit ma mère. Il faut prendre la direction de Valls. Sauf que la direction de Valls, à la sortie principale de Tarragone, ce n’est indiqué nulle part. Je prends une route au hasard, me fiant mon instinct. Je me retrouve embarquée sur la rocade qui contourne la ville. Cela ne fait pas mon affaire. Nous la quittons à la sortie suivante, et nous nous arrêtons pour regarder la carte. Je ne sais même pas où l’on est. Mais vu là où on va, je décide de me lancer à l’aventure, cap au nord-est. Et miracle, (si, si), nous tombons sur une pancarte indiquant non pas Valls, mais bien Santes Creus. C’est tout droit, il n’y a plus qu’à se laisser guider.

La route s’enfonce dans la campagne catalane, entre vignes et oliviers. Le ciel est bleu, il fait bon, les vacances, quoi. Après une bonne demi-heure de route, nous arrivons enfin à destination. Nous grimpons à l’assaut de la petite bourgade à flanc de colline et trouvons une place pour nous garer sur le parking extérieur à la vieille ville. Les filles descendent de la voiture et s’envolent comme des moineaux en piaillant. Si on ne voulait pas se faire remarquer, c’est raté. Nous franchissons la porte principale de la vieille ville.

 

 D’un coté ou de l’autre de la porte baroque. Photo de gauche : Natura en familia

Pur style baroque, elle doit dater du XVIIe siècle. Comme c’est jour de marché, le passage en est interdit aux voitures. Et ce n’est pas un mal. Nous pouvons admirer les lieux sans problèmes, il y a juste les camionnettes des marchands qui font taches sur la photo. La place est magnifique avec au fond l’église du monastère.

Mais nous tombons directement sur un stand de victuailles auquel nous nous arrêtons. De la charcuterie catalane, tout ce que j’aime. Nous succombons à la tentation et achetons un saucisson, un peu de butifarra negra et de butifarra blanca. Ce sont des saucisses qui se mangent froides, comme du saucisson à l’ail. La blanche est faite à partir de maigre et de joue de porc, sel, épices naturelles. La noire, qui ressemble fort au boudin noir, oignon, lard, sang, pain, sel, ail, paprika et épices naturelles.

Et de la sobrasada, une saucisse de viande de porc hachée mélangée à du piment doux et à du paprika. Une espèce de pâte à tartiner qu’on a déjà goûté chez ma tante. Une merveille originaire de Majorque. Il paraît que dans cette île, à cause de l’humidité, il était impossible d’y faire sécher de la viande de porc. En revanche, le climat, associé aux piments de la production locale qui sont des conservateurs naturels, permet de confectionner une saucisse tendre, très particulière, que l’on consomme crue, en tartine, ou cuite dans de nombreux plats. Et c’est vachement (porchement) bon !

Le vendeur parle un peu français, il craque pour les filles qu’il trouve mignonnes et amusantes. Nous discutons un peu et je lui demande quand il vient au marché, histoire de revenir lui acheter quelques victuailles pour emmener à Paris. Mais il ne vient que les samedis, et samedi prochain, nous serons partis. Et puis ce sont ses derniers samedis. Ici, raconte-t-il, les gens ne viennent que pour le monastère et les calçots. Plus pour les calçots que pour le monastère d’ailleurs. C’est la fin de la saison des oignons. Il y aura moins de monde. Et puis la chaleur va arriver. Ce n’est pas terrible pour la charcuterie. Il nous donne donc une adresse à Valls.

Le temps de parler de tout ça, le monastère a fermé ses portes. Impossible de le visiter avant 15 heures. Nous allons déjeuner. Nous nous installons au bistrot et commandons des sandwichs de… charcuterie locale. On devient monomaniaque. Ils nous sont bientôt servis à… la mode catalane, c’est-à-dire avec le pain frotté de tomate avec un filet d’huile d’olive. Miam. Il ne nous faut pas deux heures pour déjeuner… Nous retournons dans la vieille ville. Les filles courent partout en criant. L’on n’entend et l’on ne voit qu’elles. Nous hésitons entre crier un bon coup pour les calmer – parce que nous allons finir par nous faire remarquer–  ou les laisser se défouler. La flemme nous fait pencher pour la deuxième solution.

 Bon, là, elles sont calmes. Mais cela n’a pas toujours été le cas.

Nous admirons les maisons qui entourent la place. Elles sont magnifiques. Autrefois, elles abritaient l’hospice des pauvres. Mais aussi l’abbé du monastère. Le palais de celui-ci vaut le coup d’œil. La porte est ouverte continuellement, on n’a qu’à passer le porche pour découvrir un patio de style roman avec une fontaine en son centre.

Le sol est fait de galets fichés dans la terre battue. Sur la gauche, un escalier gigantesque donne dans les étages. Tout en haut, le plafond en ogive est décoré d’un ange. Mais c’est trop haut pour que les photos rendent quoi que ce soit et je n’ose pas m’aventurer dans l’escalier. Le palais de l’abbé, puisque c’est son nom, abrite maintenant un organisme de formation pour les jeunes.

Les décors des maisons sont assez typiques de la région. De grands rectangles blancs sur le fond ocre. On en voit aussi à Tarragone et dans les villages des alentours.

Nous ne savons plus quoi faire en attendant l’ouverture du monastère. Je m’approche de la porte et jette un coup d’œil par la serrure.Vu la taille des clés de l’époque, celle-ci est suffisamment importante pour que je puisse… prendre une photo !

Le Nôm et les filles observent les poissons du grand bassin d’un air las.

Le temps passe au ralenti. Soudain, deux voitures arrivent en trombe et se garent en catastrophe près de nous. Deux jeunes filles et trois hommes en descendent qui se dirigent vers la grande porte et l’ouvrent. Enfin, nous allons pouvoir faire la visite.

Santes Creus est l’un des plus grands monastères cisterciens, et l’un des mieux conservés qu’on peut visiter. Fondée en 1168, Protégé par la noblesse et les comtes rois de Barcelone, c’était un centre spirituel important. Un lieu d’étude et un point de départ pour la colonisation du pays. La vie monastique s’y maintiendra jusqu’en 1835. Contrairement aux trois autres abbayes catalanes connues dans le monde entier, Santes Creus est la seule à ne plus être habitée. La seule donc que l’on peut visiter entièrement.

C’est un endroit magnifique, comme savent l’être tous les lieux pieux de l’Espagne. Tous les chrétiens en quête de foi devraient faire un voyage en Espagne comme les musulmans doivent faire le voyage de La Mecque. Ici, plus qu’à Rome, la religion est palpable, on l’entend respirer, vivre. On sent sa ferveur. L’Espagne est mystique, absolument. Ici règne la sobriété, même dans les volutes des arches qui préfigurent le gothique flamboyant.

Le clocher de l’église vu du cloître à gauche. Juste à côté de la salle à manger, cette fontaine où les moines se lavaient les mains avant de passer à table. C’est tout ce qui reste du premier cloître construit en pur style roman et qui fut reconstruit en gothique.

Car il ne fallait pas faire preuve de trop d’ingéniosité pour ne pas ternir la gloire de Dieu. Le monastère se voulait un lieu de travail et d’études. Un très intéressant montage audiovisuel nous apprend la vie de ces moines. Au fur et à mesure que l’éclairage de la pièce change, nous découvrons les instruments ayant servi à construire le monastère, puis le labeur agricole des moines, leurs journées rythmées par les messes. Puis nous passons dans l’ancien scriptorium, une salle pas très grande, aux voûtes impressionnantes, majestueuses dans sa beauté. En sortant, nous débouchons sur le premier cloître et sur l’abreuvoir. C’est l’endroit où les moines se désaltéraient et se lavaient les mains avant le déjeuner. Et une enclave romane dans le cloître gothique

C’est un endroit plein de charme. J’aimerais assez avoir une telle cour dans ma maison. Nous sommes dans l’allée Sud, celle que j’ai photographiée par le trou de la serrure. Elle mène à l’église, le plus vieux des bâtiments. On y voit les caveaux de deux comtes rois de Barcelone et de l’épouse de l’un d’eux, Blanche d’Anjou. Nous ressortons sur le cloître et continuons d’en faire le tour. Sa seule décoration, outre architecturale, ce sont des sarcophages entreposés là, tous les deux ou trois mètres. Ce n’est pas très gai, mais c’est très beau. On y voit des monstres, des animaux, des gens travaillant. Bref, toute l’imagerie classique de l’époque.

L’allée suivante permet l’accès à la salle capitulaire. Une salle gothique, très belle, pas très grande, pleine de tombes, probablement celles des responsables religieux de l’endroit. LÉone en profite pour faire de la grimpette. Comme je l’engueule, elle se met à bouder dans son coin.

Nous empruntons ensuite un escalier qui mène au dortoir. La salle est d’une grande sobriété.J’imagine que lorsqu’elle était habitée, cela devait déjà être le cas. Il n’y fait pas très chaud en ce début avril.J’explique à Lou que la seule pièce chauffée était le chauffoir. Les moines avaient le droit de s’y réchauffer un temps limité. Le dortoir lui devait être glacial au cœur de l’hiver.

A gauche, le cimetière des moines. Il n’y a plus guère de trace des tombes, mais c’est dans cette partie du jardins monacal qu’étaient enterrés les moines. On aperçoit la rosace de l’église et des très rares éléments de décoration de ce bâtiment, le plus anciens du monastère et donc le plus proche de la règle de l’ordre quant à la sobriété. Seul ce clocher et sa rosace sont postérieur et donc d’une autre architecture. Au centre, le cloître secondaire, au style est beaucoup plus épuré que le premier. C’est la fin de l’art roman et les prémices du gothique. Et les jeux de lumières sont également très différents, mais très beaux. Le cloître secondaire comprend les cuisines et le réfectoire. Ces deux salles donnent sur cette courette avec le puits.

Nous redescendons pour entrer dans une espèce de couloir avec des bancs en pierre installés de chaque côté. Je ne me souviens pas du nom, mais je me souviens que c’était une sorte de parloir, le seul endroit où les moines avaient le droit de deviser. Ailleurs, la parole était réservée aux prières et aux lectures de textes religieux.

Je ne sais pas si en plein courant d’air, on avait vraiment envie de s’installer. À l’autre bout, un deuxième cloître, beaucoup plus sobre que le précédent, vraisemblablement plus ancien. Il dessert de nombreuses salles différentes, dont beaucoup nous sont interdites. Mais certaines ont des portes minuscules. Il faut presque s’accroupir pour pouvoir y entrer. Je me demande toujours si les gens de l’époque était si petits. Et si oui, pourquoi faisaient-ils des plafonds si hauts…

Ce qui est dommage, c’est que rien n’est vraiment expliqué. Il aurait fallu des petits panneaux où serait inscrite l’utilité des salles. Pour certaines, cela semble évident, comme cette salle au puits qui jouxtait la cuisine. Mais pour d’autres… Je me demande encore à quoi pouvait bien servir cette pièce décorée de carrelage sur lequel sont dessinées des carottes…

Nous sortons sur un jardin qui devait être celui des herbes médicinales. Il n’en reste plus rien. Dommage. Une petite église, des salles fermées, un no man’s land où les filles s’égaient.

Nous empruntons un escalier et nous débouchons sur l’ancien cimetière des moines. À par une grande croix, il n’en reste rien. C’est un jardin fouillis, ou l’on peut jouer à cache cache parmi les arbres et les herbes folles. C’est l’endroit le plus exubérant du monastère. Paradoxal pour un cimetière.

Cela fait trois heures que nous tournons virons dans ces murs. Nous terminons la visite. Dans la voiture, les filles accusent la fatigue de leurs courses folles. Et c’est avec Norah Jones que nous reprenons le chemin de Tarragone.