Hier nous sommes retournés à la cueillette ramasser des fruits et des légumes. Il faisait beau, le temps était doux, un vrai bonheur. Vu l’avancement de la saison, je n’espérais guère trouver autre chose que des pommes de terre, des potirons (et autres courges), encore un peu de pommes et des poires (mais pas de scoubidou).

Mais grâce à la douceur du temps (que l’on dit quasi printanière, alors que le printemps n’a rien à voir avec tout ça), nous avons eu l’agréable surprise de trouver des champs de fraisiers très largement fournis en fruits goûtus, des framboises délicieusement sucrées, des radis, des salades, des pommes, des courgettes, des aubergines, des oignons, des échalottes, de l’ail, des tomates, vertes pour les confitures, rouges pour la salade et cerises pour les amuse-gueule. Un bonheur.

Pendant que Lou nous donnait un appréciable coup de main, ses sœurs jouaient dans la terre. C’est pas du sable, mais on fait avec. Au bout d’une heure, elles étaient délicieusement crottée. Et barbouillées des jus de framboises et de fraises. Léone adore les pommes et les tomates, elle en a ingurgité autant qu’elle a pu et n’a, du reste, pas réclamé de goûter.

Nous étions en train de cueillir, Fritz et Lou les courgettes, moi des tomates quand les deux dernières sont arrivées excitées comme des puces. Léone tenait dans ses mains une chenille, très belle, au nombreuses couleurs. Maman, maman, regarde.

Maman a regardé, a jeté un coup d’œil à l’animal, complimenté Léone de sa découverte et puis est retournée à ses occupations. Le Nôm, lui, râlait qu’il fallait l’écraser, que ces bêtes-là mangeaient tout, les salades, les choux… On sent le fils d’agriculteur…

Une demi-heure plus tard, j’appelais les deux mousmées pour leur faire admirer les choux-fleur dans leur lit de verdure (il faut aussi que les cueillettes servent à montrer les légumes dans leur réalité quand on ne vit pas à la campagne). Léone accourait en tenant quelque chose dans ses mains. C’était la chenille. Et pour la petite, c’était tout l’or du monde. Elle lui avait même donné un nom.

J’ai commencé à lui expliquer qu’il fallait la poser par terre, que si elle la gardait ainsi dans ses mains elle allait mourir, qu’une chenille n’était pas faite pour vivre en appartement. Enfin, toute sorte d’arguments qu’une mère utilise dans occasions-là.

Et là, le drame. Léone a éclaté en sanglot. Elle penchait la tête en regardant sa nouvelle amie. Et plus elle la regardait, plus elle pleurait. Je pense qu’on lui aurait dit qu’il fallait se séparer de sa maman séance tenante, cela n’aurait pas été pire. J’ai pris délicatement la chenille dans mes mains. C’est vrai qu’elle était douce. Et j’ai emmené Léone choisir un endroit approprié pour son amie. Il ne s’agissait pas qu’elle soit écrasée. Nous avons trouvé une touffe d’herbe non loin du champ de brocoli qui me semblait tout à fait agréable. J’ai donc proposé à Léone de l’installer là.

A ce moment-là, la chenille s’est laissé tomber de mes mains et a atterri sur la touffe d’herbe. J’ai donc dit à ma fille : « Regarde, elle est d’accord, elle a choisi son endroit. C’est là qu’elle veut rester. » Léone n’était plus qu’un sanglot. Je l’ai prise dans mes bras et ramenée sur le chemin.

Dix minutes plus tard, quand son père est arrivé les bras chargés de poireaux, elle pleurait encore. J’ai expliqué au Nôm de quoi il retournait. Je craignais qu’un peu agacé par les pleurs de sa dernière il ne la rabroue vertement. Mais il a eu l’air tout attendri et m’a glissé dans l’oreille : « On pourrait la ramener pour Patricia. »

Patricia est la maîtresse de Léone. Elle a dans sa classe une cage de verre ou vivent une collection de phasmes. Patricia n’est pas contre que l’on ramène des animaux à l’école pour peu qu’ils soient aussi discrets. J’ai donc proposé le marché à Léone. D’accord, on amène Douce Couleurs à la maison. Mais ce n’est que temporaire, ensuite on la donnera à Patricia (si elle tient le coup pendant quinze jours, ajoutais-je mentalement).

Je n’ai jamais vu ma petite fille courir aussi vite pour récupérer son animal préféré. Elle revenait aussitôt, la chenille dans les mains. Nous avons trouvé, pour l’y déposer, une barquette en carton qui fut aussitôt décorée de fleurs, de salade, de feuilles de chou.

Elle n’y est pas restée longtemps. Pendant tout le trajet de retour en voiture, Léone la prenais sur elle, la faisait se déplacer sur son bras. C’était très amusant à voir. Un vrai petit animal domestique.

Arrivés à la maison, nous avons placé Douce Couleurs dans une boîte transparente, avec couvercle, pour qu’elle ne s’échappe pas avec de la salade, sa fleur et un peu d’eau. Nous avons eu toutes les peines du monde à empêcher Léone d’emmener la boite dans sa chambre. Mais nous avons été fermes. Nous imaginions très bien notre petite sortir la chenille de sa boîte pour jouer avec.

Ce matin, la chenille était recroquevillée sur elle-même. Elle avait tissé un fil qui l’a maintenait suspendue le long de la paroi de plastique. Je ne sais pas si elle est toujours vivante. Lou a une jolie explication : elle a commencé à faire son cocon. Peut-être se transformera-t-elle en papillon. Peut-être pas. Mais si elle ne survivait pas à son incarcération, nous pourrons toujours raconter que son amie est devenue un beau papillon et s’est envolé dans le ciel pendant qu’elle dormait.

Il ne faut jamais contrarier les rêves d’amitié des petites filles.