Canopée
,Aujourd’hui, je suis en mission commandée, je dois aller voir à quoi ressemble le parcours de la canopée dont j’ai entendu parler. Ce sont des passerelles en bois, installées à une vingtaine de mètres de hauteur, dans les arbres de la forêt tropicale. Autant dire que j’appréhende un peu car je souffre de vertige depuis que j’ai manqué passer par la fenêtre de mon appartement de l’époque, au douzième étage, il y a… longtemps.
Le parcours est situé au cœur du parc botanique et zoologique des Deux-Mamelles. Je connais ce parc, je l’ai visité, il y a quatre ans environ avec Lou et la filleule du Nôm. Ce n’était pas terrible. Des cages exiguës, pas très confortables. On y voyait des iguanes, des mangoustes, des tortues, quelques crabes… et des racoons. Ceux-ci, je m’en souviens parce que c’est la première des cages que j’ai vue. Il y avait là un couple en train de copuler de manière frénétique sous les yeux ébahis des gamins.
Donc, j’annonce aux filles que nous retournons sur la Basse-Terre visiter des arbres et des animaux. Le programme à l’air de leur plaire. Et, surtout il me permet de fuir la maison. Je n’en peux plus parfois d’être là entre la nièce de 2 ans (les terribles 2), qui teste tout et tout le temps mais c’est l’âge, les filles qui sont sur le sentier de guerre du matin jusqu’au soir, ma belle-mère qui a du mal malgré toute sa bonne volonté de vivre avec quelqu’un qui n’a pas du tout les mêmes habitudes qu’elle. Et moi qui, malgré toute ma bonne volonté, a du mal à vivre avec des gens qui n’ont pas du tout mes habitudes. Y’a pas à dire, il y a de la tension dans l’air, surtout le mien… Alors partir, oui, et si possible toute la journée, loin. Donc le parc des Mamelles, sur la Basse-Terre, ce sera très bien.
Le temps est médiocre, c’est-à-dire que nous avons une alternance de pluie et de chaleur, ce qui rend l’atmosphère assez lourde. Nous serons mieux en forêt. De fait, dès que nous sommes sur la route de la Traversée qui, comme son nom l’indique, traverse la Basse-Terre, nous nous sentons mieux. Le paysage est magnifique, mais enfin, ici, c’est banal. C’est une de mes routes préférée, pas celle de la titine car elle monte beaucoup, jusqu’au col des Mamelles. Les Mamelles ? ce sont deux mornes très proches l’un de l’autre et qui ressemblent, comme leur nom l’indique, à des seins.
La route est bordée de bosquets de bambous, d’au moins une dizaine de mètres de haut. Quand nous passons à côté, ils émettent un drôle de bruit, comme une vibration. On m’avait dit que les bambous pouvaient pleurer, mais là… En fait, nous nous rendons compte que le bruit n’a rien à voir avec les bambous sans pour autant en comprendre sa provenance. Nous passons le col des Mamelles et commençons à descendre vers l’autre versant de la chaîne de montagne, pas bien haute, qui habille le centre de la Basse-Terre.
Enfin, nous arrivons. Le parking entièrement refait, est spacieux et plein, ce qui ne me réjouit guère. Mais nous sommes maintenant au mois d’août, la majorité des Guadeloupéens sont en vacances et en profitent pour visiter leur île. C’est assez récent comme phénomène. Mais il faut dire aussi que c’est assez récent que des Guadeloupéens se mettent à exploiter de façon attirante les richesses de leurs îles et à proposer des excursions originales, amusantes, intéressantes. Une professionnalisation du tourisme vert d’assez bon aloi et qui fonctionne bien avec l’accueil en gite ou en chambre d’hôte qui s’est développé à grande allure ces dernières années. Un tourisme qui ressemble beaucoup plus à la mentalité guadeloupéennes que les grands hôtels impersonnels avec accès direct sur la plage. Un tourisme qui ne dénature pas la cote ni ne privatise de plage.
Il y a la queue devant la caisse. Mais comme j’ai rendez-vous avec la propriétaire des lieux, ma petite famille et moi passons devant tout le monde.
Angélique Chaulet a repris ce parc avec son mari, il y a six ans. Et c’est peu dire qu’ils y ont fait une révolution. On a déjà vu le parking, l’accueil attenant à la boutique de souvenir, le parcours proposé et patiemment expliqué aux visiteurs par des hôtesses compétentes… Ça change.
La jeune femme, passionnée et passionnante, nous raconte ce qu’ils ont déjà réalisé, ce qu’ils espèrent encore faire. Elle a passé les unes après les autres les capacités lui permettant de s’occuper des animaux de son parc. Pas question pour elle de faire n’importe quoi. Son but est de présenter la faune des Antilles et uniquement celle-ci. Ainsi, on ne verra ici ni crocodile ni lion. Et Mme Chaulet de m’expliquer : « Vous comprenez, les enfants d’ici qui viennent avec leur école ou leurs parents, quand je leur demande ce qu’est une girafe, ils savent tous, ils en ont vu à la télé. Mais des agoutis, aucun ne sait comment c’est. Eh bien quand ils repartent d’ici, ils savent. »
Le principe pour la flore est le même que pour la faune, que du local. La canopée est dans cette droite ligne : « Nous voulions que les gens voient autre chose, aient un autre point de vue sur notre forêt tropicale. Quand vous vous promenez, qu’est-ce que vous voyez ? Des troncs. Eh bien là, vous vous promènerez au milieu des feuillages, vous verrez les épiphytes et puis vous aurez un merveilleux point de vue sur la mer et l’îlet pigeon. »
Nous commençons donc la visite sur ces bonnes paroles. Nous passons un pont suspendu. Et nous débouchons sur l’enclos où les racoons sont en semi-liberté. On n’en voit pas vraiment beaucoup, ils sont cachés dans les arbres, certains dorment sur une fourche de branches. De vraies peluches pensent les petites qui aimeraient bien en adopter un. D’autant que je leur raconte qu’ils sont assez facilement apprivoisables. Mais si je les écoute, je dois déjà emmener un veau, deux cabrits, les petits poussins nés il y a quelques jours. Je vais transformer notre trois-pièces parisiens en zoo.
Nous passons devant une série de cages où se cachent des oiseaux des îles. Quelques perroquets – même s’il a fallu les réimporter des îles voisines car ici, ils avaient disparu – de nombreuses espèces de ramiers et quelques perruches. Nous sommes en pleine forêt tropicale, la nature est omniprésente. Il fait chaud, un peu humide, de temps en temps le soleil se cache, nous essuyons même un grain qui s’arrête vite, comme toujours. L’enclos suivant est celui des iguanes, toujours aussi laids mais aussi fascinants. Je les trouve même émouvants ces vénérables vestiges de l’âge préhistorique. Ils ne sont pas du tout en voie d’extinction par ici. On en voit même sur certaines plages, comme cela nous est arrivé l’autre jour à Ti-Havre. Et ils sont très nombreux aux Saintes.
Nous arrivons sur l’esplanade installée pour le bar. Une boisson est offerte avec la visite, nous avons le choix entre plusieurs jus ou un ti-punch. Vu l’heure, je préfère le jus de fruits. Je vais avoir de la route à faire et je tiens à garder tous mes moyens pour la canopée. Bien que si je grimpe là-haut un peu pompette, peut-être que je n’aurais pas le vertige…
La vue est magnifique, sur la forêt puis la mer et l’îlet Pigeon, là ou se situe la réserve Cousteau, le nirvana des plongeurs sous-marins. Le paradis des couleurs, vert, bleu, vert-bleu…
La visite se continue, nous observons tour à tour plantes et animaux : les fameux agoutis qui sont en fait de gros rats aux oreilles roses et dont la chair est, paraît-il, tendre et délicieuse (ce qui explique leur raréfaction), des roses de porcelaine, des balisiers, des alpinias, des orchidées, de la vanille, etc. Et puis nous passons devant la cage des jeunes racoons, des adolescents en quelque sorte. Ils font le tour du grillage à la queue leu leu, mais je n’arrive pas à saisir leur manège avec mon appareil photo. Tout à coup, ils se précipitent sur le grillage, l’escaladent à toute allure et se retrouvent agglutinés sur une branche en regardant dans ma direction.
Classique, je le prends un peu pour moi et me demande quelle mouche les pique quand je me rends compte que le garçon qui s’occupe d’eux et qui leur donne habituellement à manger est en train de discuter avec le Nôm, juste derrière moi. Eh oui, mon charme a ses limites et est parfaitement inopérant sur ces petits jeunes.
Les époux Chaulet travaillent en collaboration avec le Parc national pour la préservation des espèces en voix de raréfaction, comme les racoons et relâchent de jeunes animaux dans la nature. Ainsi, en septembre prochain, les onze peluches qui me font face vont se retrouver dans la forêt. Normalement, ils devraient êtres armés pour s’en sortir et seront de toute façon suivis de près. Les propriétaires du parc travaillent également avec des scientifiques et des associations de préservation de la nature et de la faune. Ils leur arrivent de recueillir des animaux blessés et de les soigner.
Enfin, nous arrivons au départ de la fameuse canopée. Il y a du monde, c’est l’attraction du moment. Il paraît que le reste de l’année, on ne voit quasi personne… Mais là, ils sont nombreux à vouloir essayer cette excursion dont la télé s’est fait l’écho et qui a l’air si extraordinaire. Il y a un petit parcours sécurisé pour les enfants que le Nôm fera avec Léone et Garance. Il se refuse à monter plus haut, il souffre encore plus que moi de vertige.
Bien qu’avec un peu d’appréhension, j’assure mes appareils photos et enfile le harnais. Lou, très à l’aise, m’attend avec demi-sourire aux lèvres. Elle ne connaît pas la canopée, mais l’accro-branche est sa passion. Elle n’a pas du tout le vertige et a même un peu de mal à comprendre ce que cela peut être.
Nous empruntons l’escalier qui nous mène sur les passerelles. L’impression est immédiate. Nous sommes à une quinzaine de mètres de haut, Le Nôm et les petites passent en dessous et nous saluent. Je les trouve très loin. Nous sommes au milieu des feuillages, nous admirons ce que nous ne voyons jamais dans une forêt tropicale normalement, la cime des arbres. Le point de vue est superbe. Mais j’ai du mal à prendre des photos car il fait quand même assez sombre. Trop en tout cas pour la sensibilité de pellicule que j’utilise et pour mon appareil numérique. Ce n’est pas très grave, j’ai des images plein la tête.
C’est aussi le royaume des plantes épiphytes ici. Nous en admirons sur quasi tous les arbres. Les passerelles relient des plates-formes installées sur les arbres avec le plus grand souci de leur préservation. Des petites pancartes sont apposées sur chaque essence pour que nous puissions connaître le nom et les qualités de telle ou telle espèce. Nous montons jusqu’à 20 mètres de haut, mais cela se fait en douceur, sans que nous puissions nous en rendre compte, sauf à regarder en bas. Mais il y a tant de choses à voir.
Nous choisissons l’itinéraire le plus long, qui doit durer environ trois quart d’heure. Le plus court lui ne dure qu’un quart d’heure et emprunte les passerelles les moins hautes. Partout des caméras de surveillance, au cas où il y aurait un souci, un visiteur qui panique…
Lou et moi, ça va. Je suis détendue, je n’ai plus du tout peur, j’apprécie énormément la promenade. Nous prenons notre temps pour regarder tout ce qui nous entoure, prendre des photos. Nous sommes souvent dépassés par des gamins qui font la course. Je préfère les laisser passer que de les sentir piaffer derrière moi.
A un moment, grâce à une trouée dans la végétation, nous avons une vue magnifique sur la mer…
Toutes les bonnes choses ayant une fin, nous redescendons sur la terre ferme. Nous sommes enchantées. Les petites sont un peu jalouses, mais elles le sont trop… petites. Il leur faudra attendre un peu… Tous ceux qui sont montés, même ceux qui souffrent du vertige, sont heureux d’avoir vécu cette expérience. Je n’ai vu aucun déçu sauf quelques gamins qui pensaient faire de l’accro-branche. Evidemment, cela n’a pas grand-chose à voir.
Nous reprenons nos promenades dans le parc, nous passons dans l’arboretum, puis au milieu des fleurs, découvrons des espèces que je n’avais jamais vues, comme la reine de Malaisie. Il y a aussi des crabes, de terre, dont certains sont énormes. On les appelle des Cé ma fôt (c’est ma faute). Je ne sais pas exactement pourquoi. Il paraît que c’est lié au fait qu’une de leur pince est (beaucoup) plus grosse que l’autre. Et que cela donne l’impression qu’ils battent leur coulpe. Peut-être, mais avec une bonne dose d’imagination alors.
Il y en a un énorme ! Je n’en ai jamais vu d’aussi gros.
Les tortues sont présentes également. Ainsi que des mangoustes. Cet animal n’est pas natif natal des Antilles. Il a été introduit pour tuer les serpents, nombreux, qui décimaient les esclaves dans les champs de canne ou de bananes. Certains disent que ces mêmes serpents avaient été introduits dans les îles pour dissuader les esclaves de marroner (s’enfuir). Ils auraient été dépassés par la prolifération des bestioles. Heureusement, il n’y en a plus en Guadeloupe, mais ils sont encore nombreux à la Dominique et à la Martinique.
En fait, on se rend compte en visitant ce parc que de nombreuses espèces animalières et végétales ont été introduites par l’homme au début de la colonisation. Ce qui est strictement interdit maintenant et étroitement surveillé se faisait dans l’inconscience au 16, 17 et 18e siècle.
Nous repassons pour terminer la promenade à côté de l’enclos des racoons adultes en semi-liberté. Deux se font des papouilles juste devant mon objectif, je ne vais pas me gêner pour les photographier d’autant que la lumière est bonne.
La visite s’achève. Nous avons une faim de loup. Après quelques questions à une des responsables du parc (pendant ce temps-là, ma petite famille écume la boutique à souvenirs), nous repartons tous enchantés de la matinée. Direction la côte sous le vent pour une petite bouffe et une baignade… Encore un programme pénible.
Nous choisissons un peu par hasard de nous arrêter sur la plage Caraïbe. Nous ne la connaissons pas du tout et le Nôm comme moi-même, aimons bien découvrir de nouveaux endroits. Dernier argument de poids, il y a un restaurant : Délice Caraïbe. Nous entrons dans une vaste salle rafraîchie par de gigantesques ventilateurs. Elle n’est occupée que par un jeune couple, visiblement des habitués. Le maître des lieux ressemble étonnamment au footballeur Lilian Thuram, ressemblance qu’il cultive en ayant les mêmes lunettes. Il est sérieux comme un pape, alors que nous sommes plutôt décontractés. La famille en goguette et heureuse de l’être. Pour le déjeuner, nous n’avons guère le choix. Il y a colombo de poulet et… colombo de poulet. Cela nous va parfaitement. Et l’on ne le regrette pas car c’est délicieux. Nous curons nos assiettes consciencieusement. En dessert, des glaces devraient faire l’affaire. Coco pour moi, c’est mon parfum préféré et il n’y a qu’ici, aux Antilles, qu’on en mange du vraiment bon.
Le repas terminé, nous allons faire un tour sur la plage. Je veux absolument un coin à l’ombre car le soleil cogne fort, même à travers les nuages. Coup de bol, un carbet se libère devant nous. Nous déchargeons notre matériel : palmes, masque, tuba, serviettes, seau, pelles, appareil photo… Un vrai déménagement.
Le sable est magnifique. Il hésite entre beige, gris et rosé. Plus bas, vers Bouillante, le sable est noir, à cause du volcan. Plus haut, au-delà de Sainte-Rose, il redevient blanc. Et entre les deux il passe par toutes les couleurs intermédiaires. Un scientifique local, poète à ses heures, disait qu’il y avait autant de couleur que de jour de l’année. De quoi composer de magnifiques tableaux.
J’enfile mes palmes, mon masque et mon tuba et pars me promener. Mais l’eau est trouble, il a beaucoup plu les jours précédents. Debout, je ne vois même pas mes pieds. Alors des poissons, inutile de rêver. Je rentre rapidement. Cela m’angoisse de nager dans quelque chose dont je ne vois rien. Je finis par sortir, et m’installe sous le carbet avec mon bouquin du moment, un livre sur la révolte des esclaves en Haïti absolument passionnant, Le Soulèvement des âmes de Madison Stuart Bell. Il paraît que le deuxième tome est déjà sorti, il me le faut.
Le Nôm part se promener avec Léone. Plus tard, je la verrai du ponton un peu plus loin se jeter dans l’eau et dans les bras de son père. C’est beau la confiance. Les deux grandes passent leur temps à faire des pirouettes dans la mer. Elles m’expliquent que grâce au masque, elles n’ont pas d’eau dans le nez. Mais je me demande bien à quoi peut leur servir le tuba dans ces conditions… Enfin, inutile de leur poser la question.
La journée décline à l’horizon, nous commençons à ranger les affaires, à doucher les filles avec de l’eau que nous avons emmené dans un bidon (la douche de la plage est en réparation, heureusement, nous sommes prévoyants).
Avant de remonter en voiture, nous faisons une petite promenade. Nous nous arrêtons près d’une vendeuse de sorbet coco. Le Nôm nous paie sa tournée et c’est un régal. Les vendeuses de sorbet sont une institution en Guadeloupe. Elles se posent aux endroits stratégiques et font tourner la roue de leur sorbetière pendant des heures. Coco gragé (râpé, mais par leur soin, pas acheté tel quel), glaçon et sel sont leurs ingrédients. Ne me demandez pas la recette exacte, je ne la connais pas et de toute façon, sans leur engin si particulier, vous ne retrouverez jamais la saveur des sorbets de ces femmes.
Les filles courent à droite à gauche. Puis c’est l’heure de remonter en voiture. Très vite, nous serons seuls le Nôm et moi, nos trois puces ayant sombré dans les bras de Morphée.


