Vers la côte de granit
Mercredi 9
Nous avons décidé de partir en excursion. après tout, on n’est pas là pour rester sur place et envahir C.. Et j’ai envie de montrer le coin à ma petite famille. Nous partons donc en fin de matinée, le nez au vent mais avec quand même une petite idée de l’endroit où je veux aller.
De Saint-Nicolas-du Pelem, où habite C., nous allons d’abord à Larivain, une bourgade à quelques kilomètres. L’église a l’air très jolie. Elle est comme beaucoup entourée du cimetière. Nous nous arrêtons pour mieux voir. il y a des fleurs partout, géraniums, hortensias bleus et violets… Elle est faite de parties datant de différentes périodes. Elle a en effet été reconstruite en 1849, mais le porche du 16e siècle et la porte ouest de la fin du 15e ont été réutilisés.
Elle n’est pas la seule dans ce cas, ce qui donne parfois des architectures particulières. Sans doute des séquelles de la Révolution française à laquelle la Bretagne ne fut pas des plus favorables…
A l’intérieur, on peut admirer un plafond typiquement breton, en bois peint. celui-ci est bleu soutenu parsemé d’étoiles jaunes. A l’extérieur, il y a un calvaire. La Bretagne (comme la Galice, la province celte d’Espagne) est parsemée de calvaire, mais celui-ci est particulièrement impressionnant car il représente, en plus du christ, une multitude de personnages locaux. Il est cité comme étant un des plus beau de la province.
En repartant, j’avise ce qui m’a semblé être une petite chapelle extérieure. Dans l’une des ogives, j’aperçois un crâne. Étonnant. Je m’approche donc. En fait, il s’agit d’un ossuaire dans lequel les os sont parfaitement rangés par catégories : les tibias avec les tibias, les fémurs avec les fémur, etc.
Je cherche une explication sur l’origine de cet entassement. Mais le panneau accroché à l’église se contente de dire qu’il s’agit d’un des rares ossuaires encore existant dans la région. Ce que me diront également les guides consultés. Mais je reste sur
ma faim quant au pourquoi de ces ossuaires… Il paraît que c’était incontournable pour une enceinte paroissiale digne de ce nom. Celle-ci devait en effet être composée d’une enceinte entourant le cimetière, d’une église, d’un porche, d’un ossuaire, d’un calvaire, d’un arc de triomphe et d’une sacristie monumentale.
Un arc de triomphe, une sacristie monumentale… Mazette ! On ne reculait devant rien à l’époque. Entre le XVIe et le XVIIe siècle, la culture et le tissage du lin ont permis un enrichissement de la région. La foi des fidèles (et, dit-on, leur envie d’avoir des monuments encore plus beaux que ceux des villages voisins) ont permis un épanouissement artistique dont les enclos paroissiaux sont les témoins…
Direction Guingamp, (voilà qui parle au Nom, la ville possède une assez bonne équipe de foot, mais on se réserve la visite de l’endroit pour un peu plus tard. Ça a l’air très joli) puis Lannion et enfin la côte, Perros-guirec. Nous nous arrêtons à la plage de Trestel, sur la commune de Trevou-Treguignec pour déjeuner. Les filles sont excitées comme des puces car je leur ai promis la baignade après le déjeuner. La mer, la mer crie Léone.
Nous choisissons une crêperie (bien sûr) en bord de mer et nous installons sur la terrasse. Garance, prudente, choisi de manger une saucisse frites. Léone aurait bien tenté autre chose, mais nous ne lui laissons pas le choix. Pour elle aussi, saucisse frites. Lou se lance dans la crêpe. Le Nôm lui, préfère les moules. Il a raison, elles sont délicieuse. Et moi, je choisis la crêpe dite Argoat : andouille de Guéménée, oignon fondu et fromage. Un régal. Le tout servi avec du cidre bien sûr. On est bien là, la mer à perte de vue, le parasol au-dessus de la tête (ça tape quand même) et de la bonne bouffe dans l’assiette.
Après déjeuner, comme promis, on débarque sur la plage. Le Nôm qui dit craindre l’eau froide, envoie Lou en repérage pour tester la température de la mer. Elle revient en déclarant qu’elle est super bonne. J’ai comme un doute mais je ne dis rien. On se met tous en maillot de bain, les filles partent comme des flèches en éclaireuse. Il faut dire que c’est marée basse et que la mer est assez loin de l’endroit où nous nous sommes installés.
Léone se précipite dans l’eau. Mais elle la trouve plutôt froide. Elle en ressort aussitôt pour revenir à notre coin jouer avec son seau et sa pelle. Beaucoup plus intéressants pour elle. Garance, elle, préfère l’eau quoi qu’il arrive. On est même obligé d’être hyper vigilant, elle nous suivrait bien là où elle n’a pas pied. Quant à Lou, elle entame toujours le même jeu avec son père : je te saute dessus, je te fait couler, je te tire les pieds. Ces deux là passent des heures ainsi, à plonger, à faire semblant de couler, à sauter. Les algues permettent une variante qui n’est pas loin d’écœurer Lou quand je lui explique que celle-ci ne sont ni sales ni dangereuses.
Je retourne chercher Léone. nous voulons qu’elle se baigne. Elle très enrhumée et l’eau de la mer va lui nettoyer narines et sinus. Elle se laisse convaincre sans trop de résistance. Entrer dans l’eau maintenant qu’elle vient de jouer au soleil n’est pas chose évidente. Mais elle se laisse prendre par les vagues et rit de plaisir. Nous rejoignons son père et elle nage de l’un à l’autre. Brasse coulée, elle sort la tête de l’eau en hurlant sa joie. Elle est marrante, petit canard maladroit. Les plongeons répétés sous l’eau font leur effet. Et ça passe sans douleur par l’amusement.
Mais Garance et elle
Mais Garance et elle ont vite froid. Au bout d’un moment, elles claquent toutes les deux des dents. Je les sort donc, laissant le Nôm et Lou à leurs jeux. Les petites se réchauffent sur la canisse. J’essaie de leur interdire le sable car bientôt il faudra se rhabiller pour partir. mais difficile de leur faire entendre raison. D’autant que l’idée de partir de les enchante guère.
Léone se met à creuser un trou qu’elle comble aussitôt, Garance faire des ruelles et des rigoles et Lou, sortie de l’eau entre temps, se met à faire la gueule car je ne lui ai pas acheter de seau, de pelle, ni de râteau et que ses sœurs refusent de les lui prêter… Elle n’a pas le même âge non plus.
Il est 16 heures, l’heure de reprendre la route. Je pars rincer Léone dans l’eau de mer. Il n’y a hélas pas de douche sur cette plage. Je la déshabille, retire tout le sable, puis la sort, l’enveloppe dans la serviette et traverse toute la plage, son petit corps tout frais contre le mien. C’est tout juste si elle ne s’endort pas. Il est temps qu’on parte. Je la tends à son père qui va finir de la préparer et entraîne Garance vers la mer : même punition même motif. Lou est en âge de se débrouiller toute seule.
Une fois toute la famille prête, nous reprenons la voiture et essayons de suivre le rivage. Ça n’a rien d’évident. Toutes les routes ramènent immanquablement à l’intérieur des terres. pourtant les villages côtiers sont ravissants. Toujours les maison de granit aux toits d’ardoise, les fleurs comme s’il en pleuvait… Nous arrivons dans un tout petit port où la vue sur la baie est magnifique. Nous nous arrêtons et descendons de voiture pour admirer le panorama. Les bateaux d’une école de voile rentrent en ce moment. Les vieux pêcheurs les attendent et aident les jeunes à tirer l’embarcation sur le rivage. Des garçons et des filles, les yeux brûlés par la mer, remontent en riant. Lou me chuchotent qu’elle aimerait bien faire de la voile. Dommage, pour sa colonie de vacances, elle avait le choix. mais elle a préféré la montagne et l’escalade. Il faut dire aussi qu’on y proposait des cours de cirque et de théâtre. L’escalade, elle aime ça tout autant. Elle ne peut voir un rocher sans grimper dessus.
Nous remontons en voiture et tentons encore de suivre la côte. Je cherche un endroit précis, une maison entre deux rochers que j’ai aperçu lors d’un précédent séjour. Je me rappelle du nom de la commune, de sa situation approximative, mais pas du tout du chemin pour y arriver. Et puis, d’un coup, ça y est, je le vois le nom du village, Plougrescant. Nous bifurquons illico à gauche, en direction de la mer.
Nous traversons une village magnifique, une fois de plus, avec ses maisons, certaines toutes petites, d’autres impressionnantes et une chapelle avec un chapeau de sorcière !
C’est la petite chapelle de Saint-Gonéry, le saint patron de l’endroit. D’après la légende,
vers le VIe siècle, cet Anglais traversa la Manche depuis l’Irlande à bord d’une auge en pierre, utilisant pour ramer un fétu de paille pour porter la bonne parole en Bretagne. Si la foi soulève des montagnes, elle est apparemment également capable de faire traverser des océans…
La chapelle date du XVe siècle et le chapeau de sorcière est en fait sa flèche, recouverte de plomb, qui pique obstinément du nez vers l’ouest – ce qui est assez inhabituel – tandis que la base de la tour qui la supporte penche vers l’est ! L’assaut des vents, le poids de la couverture en plomb et le temps qui passe ont dû avoir leur mot à dire. La tour de Pise en plein Trégor !
L’édifice renferme, entre autres reliques, le crâne de Saint-Gonéry et le tombeau de Monseigneur du Halgoët, évèque de Tréguier. Il paraît que si on veut visiter
l’endroit, il faut s’adresser en face, à la quincaillerie-bazar. C’est le quartier général d’une retraitée nommée guide par la mairie, Valentine Richard.
Mais nous, nous préférons continuer vers la plage. Nous arrivons au bord de l’eau, sur ce qui fait office d’un parking pour un chemin de randonnée. Je descends de voiture en disant : « C’est par là, venez tous… » Je suis suivie immédiatement de mes trois filles mais le Nôm traîne des pieds. Il soutient (il n’a pas tort) qu’en prenant un autre route on peut arriver au terme de la balade en voiture. oui, mais moi, ça ne m’intéresse pas du tout. Je veux marcher, montrer aux filles les roches, les fleurs, les bâtisses… pour découvrir enfin ma maison entre deux rochers. Et puis, au détour d’une grosse roche, la voilà enfin, toujours aussi pittoresque.
Le chemin hésite entre lande et jardin. Les filles se marrent, cueillent de grandes herbes et se chatouillent. Léone avance d’un bon pas. C’est une bonne marcheuse malgré son jeune âge. Elle a le mollet solide et le pied sûr.
Nous faisons le tour de l’anse, et arrivons enfin sur une presqu’île sur laquelle est construite la petite maison de pierre enchâssée entre deux énormes blocs de granit. Castel Meur est son nom. Construite au XVIIIe siècle, elle tourne le dos à la mer pour s’abriter des vents violents et des tempêtes.
On ne peut pas trop s’approcher. C’est une propriété privée. Mais depuis qu’elle a servi
d’illustration pour une publicité sur la Bretagne, le propriétaire n’arrête pas de refouler les visiteurs indélicats. Il a fini par faire un procès à la région Bretagne pour utilisation de photo de sa propriété sans autorisation. La campagne s’est arrêtée, pas complètement les ennuis. Nous serons donc discrets…
Nous empruntons le sentier qui mène au Gouffre de la baie d’Enfer (quel nom, qui inaugure bien de la violence des éléments), un ensemble de rocher de granit qui se jettent dans la mer et à partir desquels on peut avoir une vue magnifique sur toute la baie. Celle-ci est hérissée de roches, de pic, d’écueils… L’eau scintille sous le soleil descendant. Pas facile de prendre des photos, mais les yeux enregistrent mille souvenirs.
Un couple de retraités ne semble pas de cet avis. Lui surtout qui arbore une moue
dédaigneuse de ceux qui connaissent tout et refusent de se laisser aller à admirer quoi que ce soit. Il porte autour du coup un gros appareil. Môssieur est photographe amateur. Il écoute sa femme lui vanter les lieux puis laisse tomber d’un ton las : « Pfff, aucun intérêt. Je reviendrai quand ce sera la tempête, là au moins, je pourrai faire quelque chose. »
Je me marre. Môssieur n’est sans doute pas de la région. Lors des tempêtes, ce n’est pas un coin à fréquenter. Nombreux sont les aventuriers du dimanche qui ont été emportés par une lame et dont on a retrouvé le corps déchiqueté et à moitié bouffé par les crabes.
C’est ce qui est arrivés au mari d’une de mes cousines. Ils se promenaient avec leur chien par temps de tempête sur une jetée, près de leur maison en Bretagne. Une vague a embarqué le chien. Lui a voulu aller le sauver. On ne les a jamais retrouvé ni l’un ni l’autre…
C’est comme ce touriste inconscient en Guadeloupe qui a voulu voir le cyclone de plus près. Il s’est précipité à la pointe des Châteaux et a été tué par une pierre projetée par le vent et qu’il a reçu en pleine poire.
Je souhaite bien du plaisir à Môssieur le photographe…
En attendant, mes filles posent. visiblement, l’endroit les inspire : et que je prend une pose lascive, et que je mets mes lunettes de soleil… Elles jouent les mannequins et moi le photographe. Nous croisons une famille avec également trois filles… complicité du regard de par et d’autres… Je me demande si on ne pourrait pas monter une société secrète : « Les Trois Filles »…
Nous prenons le chemin du retour. Léone commence à montrer des signes de fatigue. Elle cherche des bras compatissants pour la porter. Moi, c’est exclus, j’ai trop mal au dos. Son père se fait tirer l’oreille. Elle lui demande câlin sur tout les tons, lui montre ses épaules en lui expliquant qu’elle voudrait grimper là… Il se moque gentiment d’elle en faisant semblant de ne pas comprendre. Il finit tout de même par se laisser attendrir…
Arrivé à la voiture, nous ravitaillons des ventres affamés par le grand air et la promenade.
Puis nous montons à bord. J’ai à peine enclenché la marche arrière que Léone dort déjà. Un quart d’heure plus tard, ses deux soeurs auront suivi. Et bien avant d’arrivée sur Guingamp, le Nôm aura sombré à son tour… Y’a pas à dire, l’air de la mer, ça vous fatigue un homme…