Le Japon a Paris 2
Dossier de presse expositions Isao Takahaka. Maison de la Culture du Japon. Le Conte de la princesse Kaguya – @2013 Isao Takahata, Rito Sakaguchi/Studio Ghibli, NDHDMTK
Nous avons donc quitté le musée Guimet à un peu plus de 16 heures. L’étape suivante était la Maison de la culture du Japon. C’est un endroit que j’apprécie. L’accueil y est courtois et les expositions proposées souvent passionnantes. J’y ai découvert un très grand photographe japonais dont l’œuvre m’avait passionnée, notamment ses photos d’enfant et celles sur les victimes d’Hiroshima et de Nagasaki. Des photos, en général, très respectueuses des personnes qui y figurent
Jeudi, il s’agissait de découvrir (pour moi surtout) l’art d’Isao Takahata. Je ne savait de lui que deux choses. Il était le cofondateur du studio Ghibli et le réalisateur du Tombeau des lucioles. Un film que j’ai vu avec mes filles et qui m’a fait pleurer à chaudes larmes. Il m’a tant fait pleurer que cela a inquiété Lou que j’ai dû rassurer (elle devait avoir une dizaine d’années). La mort lente de ces deux enfants, leur solitude (l’héroïne devait a peu près avoir l’âge de Léone) m’étaient insupportables.
Mon enfance a été bercée (si je puis dire) par les récits de guerre de ma mère, notamment ceux des bombardements. Aussi des arrestations (qui ne concernaient pas notre famille, je le précise tout de suite). Une zone chez moi reste ultrasensible à ces histoires. Les récits sur Guernica, Hiroshima, Nagasaki me hantent un peu. (Et ce n’est pas l’actualité qui va arranger tout cela).
Je me suis bien éloignée de la Maison de la culture du Japon. Les expos se tiennent généralement au 2e étage. A l’entrée, une jeune femme vérifie nos billets et nous assène une mauvaise nouvelle : il est interdit de prendre des photos. Mais comment ? Pourquoi ? Protection du droit à l’image. En fait plutôt aux droits de propriété intellectuelle. Il est rare que le propriétaire d’une œuvre (un collectionneur public ou privé) détienne également les droits de propriété intellectuelle. Le commissaire de l’exposition appartenant au studio Ghibli, il est fort probable qu’il a mis son véto.
J’ai tout de même récupéré les images du dossier de presse. Elles me permettront d’illustrer cet article.
Affiche de l’exposition parisienne.
Nous nous faisons une raison et nous commençons notre parcours. L’expo suit la vie d’Isao Takahata dans l’ordre chronologique. Ce n’est pas un mal, cela permet de saisir l’évolution du créateur.
L’année de ma naissance (1959), il est diplômé du département de littérature française de l’université de Tokyo. Assez curieusement, les premières images que l’on découvre sont celles de La Bergère et le Ramoneur. Ce qui évidemment surprend.
Takahata aimait Jacques Prévert, Kosma, Grimault, Trauner… Et c’est ainsi qu’il a découvert ce dessin animé qui l’a enthousiasmé et qui l’a amené à s’intéresser au cinéma d’animation. J’ai trouvé incroyable que l’œuvre immense de ce réalisateur soit né d’un film français, scénarisé par Prévert mais que, personnellement, je n’ai jamais aimé. Petite, il me faisait peur. Ça commençait bien !
C’est à cette époque-là que Takahata entre chez Toei animation. Il y est assistant réalisateur de plusieurs longs-métrages et fait ses début de réalisateur en 1963 pour une série télévisée. Son talent est remarqué et il est choisi pour être le réalisateur de La Grande Aventure de Hols, prince du soleil. Que nous nous connaissons sous le titre de Horus, prince prince du soleil.
Les documents présentés concernant la réalisation de ce film sont nombreux et fascinants. Des chara-design (dessins de personnages prenant différentes poses ou expressions), des images board, des tableaux comparatifs de personnages…
Horus, prince du soleil, Dossier de presse expositions Isao Takahaka. Maison de la culture du Japon. @1968 TOEI COMPANY, LTD
Au départ, je pensais qu’Horus était l’œuvre de Miyazaki. Ce n’est pas tout à fait faux. En plus de son rôle d’animateur-clé, ce dernier est chargé de la conception scénique. On peut admirer les croquis de deux personnages fantastiques qu’il a créés, le mammouth de glace et le géant de pierre.
Je suis passée rapidement sur les plans de scène, ils sont évidemment en japonais. Les storyboards qui comportent une partie dessin sont plus accessibles. Sont exposés tous les documents qui permettent de comprendre comment s’organisent les équipes de travail, la synchronisation, l’évolution des tensions dramatiques (sous forme de courbes qui ressemblent à des électro-cardiogramme).
On découvre aussi que Takahata a structuré un système de fonctionnement qui permet à toutes les équipes de participer à la conception du film. Les cartels de l’expo racontent cette volonté constante d’abolir la hiérarchie qui s’établit forcément entre ceux qui ont une vue d’ensemble du travail et ceux qui effectuent ce travail. Mais lui veut que chaque membre ait possibilité de soumettre un avis, une proposition graphique, la conception des personnages, etc. Et pour ce faire, il distribue des notes très détaillées pour que chacun puisse prendre sa part.
C’est une organisation qu’il reproduira pour toutes ses réalisations, dans toutes les entreprises pour lesquelles il a travaillé. J’admire encore plus ce réalisateur pour avoir développé cette méthode de travail. Les entreprises où je me suis sentie le mieux sont celles où le travail de chacun était respecté et qui faisaient participer tout le monde aux discussions. Je vivais assez mal la hiérarchie surtout quand je la jugeais moins bonne que moi (mais sachant mieux flagorner). Le pire étant quand les décisions venaient d’en haut de la part de gens qui n’avaient aucune idée de ce que nous faisions mais exigeaient des organisations inefficaces. Ces gens- là nous faisaient perdre notre temps.
Dans les années soixante-dix, Takahata quitte Tôei Animation. On entre dans un autre chapitre de l’exposition et de sa vie, celui des dessins animés pour la télévision : Heidi (1974), Marco (1-976) et Anne… la maison aux pignons verts. (1979). Je ne sais pas quand ces séries sont arrivées à la télévision française. A la création de Heidi, j’étais déjà une ado. Sans doute certaines de mes sœurs l’ont-elles regardé car je me souviens de cette petite fille courant dans la montagne suisse. Je me demandais alors quel pouvait bien être le rapport entre la gamine suisse et le Japon.
Je tombe sur des photos de l’équipe (Takahata, le réalisateur, Miyazaki et Yûichi Katabe le chargé de l’animation entre autres) en repérage dans les Alpes Suisse puis à Francfort. Le but étant de dépeindre de façon réaliste les espaces de vie de la Suisse du 19ᵉ siècle et les Alpes Suisse. Sur certaines photos, prises sur le vif, on reconnait des scènes que l’on retrouve dans les dessins, les storyboards, les layout, les cellulos et les extraits projetés sur de petits écrans. On y voit l’évolution du personnage, d’abord doté de tresses puis cheveux courts.
Parlant de tresses, on apprend que Takahata projetait d’adapter Fifi Brindacier (une héroïne de mon enfance dont l’intrépidité me faisait rêver). Mais l’autrice, Astrid Lindgren, n’a pas donné son accord. Takahata s’est alors tourné vers un autre projet, Panda, petit panda. Et pour le personnage de la petite fille, il a repris les études faites pour Fifi Brindacier.
Panda petit panda, dossier de presse expositions Isao Takahaka. Maison de la Culture du Japon @Akiyuki Nosaka/Shinchosha, 1988
A partir de 1981, Takahata et son équipe se tournent enfin vers le Japon. Il ne supporte plus la contradiction qui consiste à transposer des classiques littéraires étrangers, issus d’autres cultures. Comme quoi mes interrogations adolescentes étaient justifiées. Il décide alors de s’intéresser aux Japonais dans leur cadre de vie.
Il change à nouveau de studio et accepte d’adapter un manga Kié le petite peste, d’Etsumi Haruki. Le film se déroule dans les quartiers populaires. Takahata a fait des repérages à Osaka pour créer des décors réalistes. Nous découvrons les dessins de ces quartiers par Nizô Yamamoto. On nous explique que, contrairement au manga où les personnages et les dialogues emplissent le cadre, Takahata privilégie les espaces de vie et donc les décors.
Il en va de même avec Gauche le violoncelliste, adapté du conte de Kenji Azawa. Les décors sont magnifiques, dans un style proche du lavis : une maisonnette dans la nuit baignée par une pluie d’étoile, un soleil couchant sur les champs. Là encore de nombreux documents de tournage soulignent le travail monstrueux effectué.
Kie la petite peste – Dossier de presse expositions Isao Takahaka. Maison de la Culture du Japon @TMS All Rights Reserved
Je ne comprends toujours rien au japonais mais je reste un moment à observer un plan de construction détaillé des mouvements, seconde par seconde, pour une scène de musique.
En 1985, Takahata participe à la fondation des studios Ghibli. C’est là qu’il va poursuivre sa démarche tournée vers la culture et l’histoire contemporaine du Japon. Nous arrivons d’ailleurs dans la salle consacrée au premier film de cette série. Une œuvre magnifique, Le Tombeau des lucioles (1988)
Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est l’histoire d’un jeune garçon et de sa petite sœur qui tentent de survivre seuls pendant la guerre et après la bombe. C’est l’histoire de la lente agonie de ces deux gamins. Ceux-ci sont si attachants, si tendres, si mômes que cette mort inéluctable est insupportable.
Là encore le travail sur les décors, que l’on découvre, à travers les esquisses et les cellulos est impressionnant. La gare où meurt le jeune héros a été photographiée et les dessins sont totalement fidèles.
Un cellulo (celluloïde) est une feuille plastique transparente sur laquelle on peint à la mains les différents éléments d’un dessin animé. Chaque cellule est unique et fait main. Chacun comporte un instant T d’une scène. C’est l’ensemble des cellulos enchaînés les uns à la suite des autres qui crée l’animation. On ne les utilise plus depuis le début des années deux mille. Les collectionneurs chassent ces représentations qui sont de véritables trésors.
Personnellement, je suis plus touchée par les chara-designs et les esquisses. Les dessins représentant la petite fille sont pour moi l’image même de la petite enfance. On a envie de prendre ce bébé dans les bras et la couvrir de bisous. Sa maladie et son agonie sont une souffrance.
Le Tombeau des lucioles. Dossier de presse expositions Isao Takahaka. @Akiyuki Nosaka/Shinchosha, 1988
Si Takahata décide de porter la nouvelle d’Akizuki Nosaka c’est pour repenser le lien à autrui au Japon. Il explique que Seita, le jeune garçon, est un reflet des enfants de l’époque, introvertis et peu portés à établir des relations avec les autres. Il décrit également des adultes incapables d’aider ces enfants et il fait un parallèle avec la dégradation des communautés locales. Bref, il en appelle au retour de l’empathie et de l’esprit de communauté.
Ce que l’on sent cependant, c’est la prégnance, dans l’imaginaire du pays et du réalisateur, du drame des bombes nucléaires quelque quarante années plus tôt. Lui-même fut victime d’un bombardement qui le sépara de sa famille pendant plusieurs jours. Sa sœur fut gravement blessée et lui-même failli mourir. Une expérience qui a probablement enrichi le réalisme du film.
Toujours dans l’optique de faire participer l’ensemble de son équipe au travail sur le film, il fit circuler un livre parmi les jeunes collaborateurs, qui n’avaient pas connu la guerre, un livre illustré sur les enfants durant la conflit vietnamien.
L’art de Takahata, c’est de faire du beau avec l’horreur tout en nous faisant partager la douleur de l’époque. La tristesse infinie de la beauté.
Je passe sur Pompoko pour lequel Takahata s’est inspiré des rouleaux peints anciens. C’est la que l’exposition précédente est utile. On reconnaît cette tradition visuelle.
Je passe également sur Mes voisins les Yamadas qui décrit le quotidien d’une famille simple et ordinaire et qui rompt avec le langage visuel habituel. Des tracés simples, mis en couleur à l’aquarelle, dont les décors sont à peine esquissés. Car, dans les années quatre-vingt-dix, Takahata prend conscience que sa démarche, basée sur la recherche d’un réalisme croissant, arrive au bout de son évolution. Il en conclut qu’il lui fallait abandonner le réalisme d’apparence.
Cette démarche, entamée avec Mes voisins les Yamada se poursuit pour son dernier film, Le Conte de la princesse Kaguya.
C’est une histoire qu’il portait dès le début, au moment où il réalisait Horus. C’est inspiré du plus ancien texte littéraire japonais, Le Conte du coupeur de bambous. Une histoire que tous les Japonais connaissent. Le projet a mis huit ans, de sa conception à sa réalisation, et a réuni les plus grands talents de la profession. Il va plus loin dans l’évolution de l’image animée. Ce sont les croquis eux-mêmes qui s’animent à peine teintés d’aquarelle
Je n’ai pas vu ce film, mais ce que l’exposition m’en a montré m’a donné l’envie de le découvrir. On admire plusieurs extraits. La découverte de la princesse endormie, petite poucette qui tient dans les deux mains de la paysanne, puis s’échappe, se transforme en nouveau-né qui grandit, grandit… Le bébé est la mignonitude incarnée.
L’univers graphique est si différent des réalisations précédente. L’animation semble insuffler de la vie à des traits de crayon posés sur le papier. C’est magique. Magique aussi la scène où la princesse Kaguya retrouve les cerisiers en fleurs et danse dans la pluie de pétales. C’est d’une grande beauté. On a envie d’entrer dans le dessin et de danser avec la princesse.
Dans une autre scène, la princesse en pleurs se précipite hors d’un palais et s’élance dans une course – une fuite ? – tout en se débarrassant des 12 kimonos qui composent sa tenue de cour. La scène est d’une grande violence. Dans une vitrine, on découvre les images de la course dans la forêt (qui n’est pas sans rappeler celle de Blanche-Neige fuyant le chasseur, mais clairement, Disney est enfoncé). Prises individuellement, elles ne montrent que des traits jetés sur le papier. La figure de la princesse, son corps sont abstraits. Mais une fois animées, les images prennent forme, la scène se déroule créant une forte impression.
C’est de la pure magie. Le dessinateur, lui, explique simplement qu’il a voulu jouer avec l’effet de persistance rétinienne. L’impact est saisissant, je suis juste bluffée.
Ce fut le dernier film de Takahata. L’exposition se termine avec lui. On retrouve l’extérieur, les quais de Seine et la Tour Eiffel illuminée en rêvant aux cerisiers en fleurs.
Nous rejoignons la voiture. Il nous reste un peu plus de 250 kilomètres pour redescendre sur terre et rentrer à la maison.
L’expo à la Maison de la culture du Japon a été prolongée jusqu’au 7 février. Et je recommande le catalogue que l’on peut commander en suivant ce lien. Il est complet et très bien construit. Un must.






